Richard Malka et le droit d’emmerder Dieu

septembre 2021

Il n’est pas habituel de rédiger intégralement sa plaidoirie, et moins encore de la publier après l’audience. Aujourd’hui les magistrats préfèrent les observations de 20 ou 30 minutes, les questions, ce qui oblige à sortir de la rhétorique ordinaire. C’est moins vrai pour l’instant devant les juridictions pénales, et spécialement devant les cours d’assises. Dans sa forme traditionnelle, avec sa durée, ses périodes, la plaidoirie s’y pratique encore.

Quand l’affaire a marqué l’époque, ce qui n’arrive pas souvent, la plaidoirie vient proposer au tribunal, au-delà des faits, une interprétation, une moralité à l’intention du tribunal mais aussi de toute la société. Et c’est bien ce qu’a voulu faire Richard Malka en rédigeant minutieusement sa plaidoirie du procès Charlie-Hebdo et en la publiant aujourd’hui chez Grasset, un grand éditeur généraliste, et non chez Dalloz ou Montchrestien. C’est illustrer un genre littéraire tombé en désuétude, depuis Maurice Garçon au moins. C’est aussi l’occasion d’enrichir un débat qui travaille la société française depuis une bonne vingtaine d’années.

Le procès Charlie-Hebdo s’est tenu à l’automne 20120 devant la cour d’assises spéciale de Paris et s’est soldé, le 16 décembre, par la condamnation des quatorze accusés. Il a concerné également la prise d’otages de l’Hyper Cacher de la porte de Vincennes et l’attaque mortelle de Montrouge.

Charlie-Hebdo et les caricatures

Malka, on le sait, était l’avocat de certaines parties civiles de l’attentat du 7 janvier 2015, et il était l’ami des journalistes et des dessinateurs assassinés ce jour-là. Comme la rédaction de Charlie-Hebdo, dont il est proche, il défend la conception classique de la liberté d’expression, et il la défend contre ces nouvelles tendances qu’on qualifiera pour simplifier de relativistes1, ces tendances dont le sinistre Francois Héran2, démographe du Collège de France, s’est fait le nouvel héraut.

Pour ces relativistes, loin d’être absolue, la liberté d’expression doit être subordonnée au respect des consciences et des religions : de la même façon qu’en droit français, les propos racistes sont traités comme des délits, et non comme des opinions protégées par l’article 11 de la Déclaration des droits de l’Homme et du Citoyen3, les caricatures de Charlie Hebdo auraient dû être considérées comme des délits, étant une forme graphique d’incitation à la haine raciale. Sans le courage de formuler leur conclusion mais sans ambiguïté, ces relativistes demandent que soit institué ou reconnu un délit de blasphème en considération de l’atteinte à la sensibilité des croyants.  Où les relativistes, de gauche, retrouvent la position traditionnelle des catholiques les plus réactionnaires…

Et c’est à point nommé que Richard Malka rappelle la conception française de la liberté d’expression. Sans être absolue (ce qui ne correspondrait pas à la tradition libérale française), elle permet de critiquer les religions et de proférer des blasphèmes, même grossiers, pourvu qu’on n’insulte pas les croyants en termes racistes ou injurieux – d’où le titre de son ouvrage Le droit d’emmerder Dieu, droit qu’il défend. Si la distinction, sa clarté peuvent parfois appeler débat, elle correspond à l’histoire et au droit français, et on ne voit pas pourquoi il faudrait en changer. On voit au contraire tous les inconvénients qui en viendraient, dans l’absolu et en ce moment en particulier.

Une plaidoirie n’est pas un cours d’histoire, et c’est en peu de lignes que Richard Malka pointe le combat des Lumières, la suppression du délit de blasphème en 1791, les résistances de l’Eglise, la loi  de juillet 1881 et ses débats parlementaires, quand les questions étaient posées dans les mêmes termes qu’aujourd’hui  -  manière aussi de montrer que Charlie-Hebdo n’a pas fait une fixation raciste sur l’islam et les musulmans, comme l’insinuent depuis le début les Todd, Héran et autres malfaisants, au rang desquels il faut désormais compter, nous dit Malka, la Ligue des droits de l’Homme, si infidèle à son histoire.

C’est un patrimoine historique connu, et Malka n’avait pas besoin de le rappeler en détail. Il devait cependant en faire l’arrière-plan de tout le procès, au-delà des faits intervenus dans la rédaction de Charlie-Hebdo, ce 7 janvier.

Faits oubliés et renoncements

Son livre rappelle aussi certains faits oubliés ou passés inaperçus dans le débat général sur la liberté d’expression, et en particulier le fait que le scandale au sujet des caricatures a été monté de toutes pièces, instrumentalisé par des groupes sectaires à la recherche d’une étincelle pour incendier le monde musulman, groupes qu’il identifie comme des Frères musulmans et des salafistes. Ces boutefeux iront jusqu’à ajouter aux caricatures danoises des caricatures tirées de sites de suprématistes américains et une photographie trafiquée.

Richard Malka inscrit l’attentat contre Charlie-Hebdo de janvier 2015 dans la suite de l’assassinat du journaliste néerlandais Théo Van Gogh, le 2 novembre 2004, par un jeune islamiste, et dans celle de très nombreuses exécutions survenues dans le monde arabe et en Afrique noire, dont les victimes ont été et sont encore des intellectuels comme de simples gens.  L’offensive vient de loin.  Il l’inscrit aussi  dans le contexte des renoncements officiels à défendre la liberté d’expression ; Charlie-Hebdo s’est trouvé bien seul jusqu’au jour de l’attentat. Malka cite certaines déclarations ministérielles qui ne font pas honneur à leurs auteurs. La charité interdit de mentionner leur nom. C’est un fait : avant le 7 janvier 2015, à gauche et à droite, la France a manqué de Clemenceau.

Le réveil de la population à l’annonce de l’attentat, les grandes manifestations des 10 et 11 janvier 2015 doivent beaucoup à la cruauté de l’attaque, mais aussi au fait que les victimes de cet islamisme de combat, ce n’était pas, comme le plus souvent, des intellectuels du monde arabe ou des populations pastorales du Mali ou du Nigéria, entre beaucoup d’autres, mais des figures connues de tous, bien ancrées dans le paysage affectif de la nation – Cabu et Wolinski pour citer les plus connus. L’atteinte à la liberté d’expression prenait ainsi une forme concrète, immédiate.

Il est probable que l’opinion majoritaire reste sur cette ligne, en France au moins, mais le fait que cinq après et après d’autres attentats, une bonne partie de la gauche ait cessé d’être Charlie, le peu d’intérêt pour la liberté d’expression dans les jeunes générations ne laissent pas d’inquiéter.

 

 Stéphan Alamowitch

 

 Richard Malka, Le droit d’emmerder Dieu, Grasset, 96 p., 10 €

 

 

 

A lire aussi :

Maurice Garçon, Contre la censure et autres plaidoyers pour les Arts et les Lettres, Editions Les Belles Lettres (2016)

Matthieu Aron, Les grandes plaidoiries des ténors du Barreau, Editions Poche Pocket (2013)

 

 

 

 

  1. Relativistes non seulement parce qu’elles ne font pas de la liberté d’expression un absolu, mais parce qu’elles réclament, au nom du respect dû à chaque culture, une liberté d’expression amoindrie et surtout à géométrie variable.
  2. Sur François Héran, invité partout, bien installé au sein de la gauche relativiste en successeur d’Emmanuel Todd, tombé sous le poids de sa propre niaiserie, voir sur Contreligne nos articles François Héran, l’âme en peine et Liberté d’expression, retour au droit.
  3. Selon le texte de 1789, « La libre communication des pensées et des opinions est un des droits les plus précieux de l’Homme : tout Citoyen peut donc parler, écrire, imprimer librement, sauf à répondre de l’abus de cette liberté dans les cas déterminés par la Loi. ». Le droit européen est aussi dans ce sens.
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