1785, Mozart et Leif Ove Andsnes

août 2021

Voilà un projet qui sort de l’ordinaire. Plutôt que d’élaborer un disque autour d’un thème ou d’une œuvre, le pianiste norvégien Leif Ove Andsnes a choisi de mettre en lumière une année particulière dans la vie de Wolfgang Amadeus Mozart (1756-1791) : l’année 1785. Et quelle année ! Quatre ans se sont écoulés depuis que le compositeur a été congédié par le prince-archevêque Hieronymus von Colloredo-Mansfeld. Désormais installé à Vienne et travaillant à son propre compte, Mozart rencontre un certain succès auprès du public de la capitale, lui permettant ainsi d’écrire moins mais de travailler plus sa musique. Le contraste est net entre les concertos pour piano n°19 et n°20. L’écriture devient plus dramatique, le dialogue entre le soliste et l’orchestre est plus élaboré et l’orchestration, plus complexe.

Pour ce projet, le pianiste s’est associé avec le Mahler Chamber Orchestra. Cet ensemble, fondé en 1997 par le chef d’orchestre Claudio Abbado, constitue la base du Lucern Festival Orchestra. A leur côté, Leif Ove Andsnes, né en 1970 à Kamøy en Norvège. Lauréat du Prix Peer Gynt en 2007, il est reconnu pour ses enregistrements de Grieg mais aime aussi s’immiscer dans la sphère contemporaine, comme en témoigne sa création du concerto pour piano de Marc-André Dalbavie en 2005. Ce n’est toutefois pas la première fois que le pianiste et l’orchestre collaborent : on se rappelle de l’intégrale des concertos pour piano de Beethoven qu’ils avaient enregistré entre 2011 et 2015 au cours de ce qu’ils ont appelé le « voyage beethovénien ».

Avec Mozart Momentum 1785, Leif Ove Andsnes s’est donc une fois de plus lancé dans un projet ambitieux. Au programme : les concertos pour piano n°20, 21 et 22, la fantaisie en do mineur KV 475, le quatuor avec piano en sol mineur et enfin une pièce écrite pour un service maçonnique, la Maurerische Trauermusik. Pas de symphonie cette année-là donc, mais une utilisation accrue du piano. Cet instrument est en pleine mutation à cette époque et sa renommée auprès du grand public croît en même temps que celle du compositeur. A l’écoute du CD, on tombe immédiatement sous le charme du timbre des instruments. Capté à la Philharmonie de Berlin, la qualité sonore du disque est remarquable dans son équilibre et sa clarté. L’entente entre l’orchestre et le soliste, travaillée lors de leur précédent projet beethovénien, est totale. De cette osmose résulte une atmosphère qui se rapproche plus de la musique de chambre que de la musique orchestrale, et pour notre plus grand plaisir. Intercalé entre la fantaisie en do mineur et le concerto n°22, le quatuor avec piano en sol mineur offre un moment de suspension, comme une pause après l’incessante virtuosité des concertos. L’Andante est particulièrement réussi : d’une grande sérénité, la musique ne s’appesantit pas cependant. L’album s’achève sur la Musique funèbre et maçonnique, d’une grande richesse d’écriture. Bien qu’étant moins connue du grand public, cette œuvre ne devrait pas être mise de côté !

Pour faire écho à ce disque, il faut continuer d’explorer l’année 1785 dans la vie de Mozart. Ainsi, les quatuors à cordes n°18 et n°19 parus cette année-là, ont fait l’objet d’un album enregistré en juin 1995 par le quatuor Ysaÿe. Mozart a dédié cette série de quatuor à son maître Joseph Haydn (1732-1809), après avoir écouté les Quatuors russes opus 33 composés l’année précédente par celui que l’on surnomme le « père du quatuor à corde ». Dans la série dédiée à Haydn, Mozart perfectionne le genre et y intègre l’influence de la musique de Bach qu’il découvrit dans la bibliothèque du baron Van Swieten un peu plus tôt. Des deux morceaux, le n°19 est resté célèbre car l’introduction du premier mouvement est très inhabituelle dans la dissonance qu’elle nous fait entendre.

Le quatuor Ysaÿe, ainsi nommé en hommage au violoniste éponyme[1.Eugène Auguste Ysaÿe, 1858-1931], a été formé en 1984 par quatre élèves du Conservatoire de Paris : Christophe Giovaninetti, Romano Tommasini, Miguel da Silva et Carlos Dourthé. L’ensemble remporte en 1988 le Premier Prix du concours d’Évian et a été tout au long de son existence pionnier dans la pédagogie. Les Ysaÿe ont en effet été les premiers à ouvrir une classe dédiée au quatuor à corde en 1993 au Conservatoire de Paris. Après 30 ans d’existence, les membres se sont séparés en 2014 à l’issue d’un dernier concert donné à la Cité de la musique. Leur album, dédié aux quatuors n°18 et n°19 de Mozart, témoigne d’une grande maîtrise du genre même si ce répertoire n’est pas la spécialité des Ysaÿe. Seul bémol, les tempi ont tendance à être un peu lents, notamment pour le 4ème mouvement du quatuor n°18.

Pour son prochain album, Leif Ove Andsnes a déjà annoncé qu’il explorerait l’année 1786.

On l’attend donc avec impatience !

Charles Civatte
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