Défense mesurée, prudente de la gauche woke

décembre 2020
Il est tentant de rejeter comme aberrant un certain nombre de revendications de la gauche woke, “intersectionnelle”, “radicale” : véhémence de tous les instants, fondements philosophiques ridicules, rabâchage servile de thèses venues des pires sections des campus américains, aveuglement devant l’islamisme, intransigeance en toutes matières même les plus futiles, totale inutilité politique… et les raisons ne manquent pas dans les deux registres de cette gauche, le féminisme dit de “troisième génération” et l’antiracisme reprofilé qu’elle défend.

Qu’on en juge

La nouvelle mouvance féministe met en cause avec la foi du charbonnier un “patriarcat” de fantaisie dont on a bien du mal à identifier l’histoire, la nature et les représentants concrets, “patriarcat” qui n’a jamais autant accepté les revendications d’égalité entre les sexes. Par horreur de la “masculinité toxique” (forme nouvelle du péché originel), elle discrédite le désir masculin, l’horrible male gaze sans se rendre compte qu’il est recherché par la majorité des femmes, sourdes à la promotion de l’homosexualité censée leur permettre de se libérer du joug masculin, selon deux pamphlets au vitriol parus cet automne.
Ce nouveau féminisme accorde une importance démesurée, comique aux questions de transexualité1, au point quelles viennent heurter les demandes féministes les plus légitimes : reconnaissance, égalité, respect, liberté, autonomie individuelle complète…
Quant au nouvel antiracisme, pour en finir avec le “racisme systémique”, il cherche à populariser l’expression de “privilège blanc”,  et invite chaque européen “blanc” à se déconstruire.
“Racisme systémique”, formule qui dissimule seulement qu’on ne sait pas identifier de processus sociaux concrets ! “Blanc” ne signifie rien en Europe2 (continent où l’on s’est beaucoup entretués entre “blancs” jusqu’à très récemment), rien hors des sociétés anciennement esclavagistes où deux groupes ethniques restent séparés par des siècles de mépris racial, et “privilège blanc” est moralement stupide et socialement hors-sujet.  On se demande quel a été le “privilège blanc” des moujiks ou celui des travailleurs envoyés dans les bagnes de Sibérie après 1917.  Les privilèges et les avantages sociaux ne sont pas tous gradués selon la couleur de la peau, et de loin.
Mais voila, dans ces formules stupides, derriere la véhémence des militants, se trouvent parfois des questions intéressantes et même enrichissantes.
Derrière la mise en cause du “patriarcat”, on sent la demande féminine d’une nouvelle étiquette dans les rapports hommes-femmes, maintenant que les désirs érotiques ne sont plus régulés par les “bonnes mœurs” d’autrefois, maintenant que les sujétions des sociétés traditionnelles sont légalement et moralement caduques. C’est le fond du mouvement me too et des dénonciations bienvenues de la violence conjugale. Qui peut le regretter ? Il n’était que temps.
Derriere ces termes de “privilège blanc”, il faut entendre la demande des minorités africaines désormais présentes en Europe de ne plus être limitées dans leurs existences, leurs ambitions par les préjugés et les stéréotypes sur l’Afrique, conscients ou inconscients mais réels. Quoi de plus légitime ? Les questions posées sont passionnantes si on les extrait du gauchisme primaire. Les demandes des danseurs métis de l’Opéra de Paris, par exemple, appellent à une belle réflexion (voir l’article du Monde du 25 décembre 2020, Monde dont il ne faut pas toujours désespérer, ici).  La rencontre des cultures et mêmes celles des corps peut être l’occasion d’un enrichissement, et non d’un combat qui épuise et ne fait progresser personne.

Se débarrasser de l’outrance

Au demeurant, il faut être naïf et oublieux de l’histoire pour croire que la protestation antiraciste fait disparaître le racisme ; au mieux, elle peut y contribuer. Les stéréotypes évoluent quand les réussites, les contrepieds et les démentis sont si nombreux qu’ils dessinent une nouvelle réalité sociale.
Or, la nouvelle protestation antiraciste, coulée dans un moule racial, finit par devenir le signe d’un état social inéluctable, ce qui est bien le problème de l’expression lamentable de “racisé”3. Si le racisme est “systémique”,  si la minorité africaine est “racisée”, condamnée à la discrimination et à l’insulte, pourquoi ne pas repartir ? Arrivés à cette conclusion au milieu du XIXème siècle, certains noirs américains sont partis créer le Libéria, avec un succès très relatif. Ce serait malheureux si l’on songe que l’Europe doit se renouveler si elle ne veut pas finir en cliché de grande Suisse.
Le malheur est que ces revendications sont portées par des activistes très légers sur le plan intellectuel, d’où la popularité chez eux des travaux venus des Gender Studies et des Afro-American Studies, qui sont dans un pays aussi profondément conservateur que les États-Unis autant de réserves d’indiens, laissées à elles-mêmes et en voie de paupérisation. Leur tour d’esprit, leur langue sont modelés par l’agit-prop gauchiste, ce qui discrédite le message. On leur doit d’avoir transformé l’appropriation culturelle, cette belle invention humaine,  en un débat pervers et stérile.
Conséquence déplorable : à force d’hystériser les débats, elles provoquent un mouvement en retour. On le voit bien cette semaine à la suite de l’article du Monde sur l’Opéra de Paris, devenu le point de départ de critiques virulentes du politiquement correct (au Figaro, sur les réseaux sociaux, à Valeurs Actuelles), qui se focalisent sur les aspects idiots des revendications et leurs références artificielles à la situation américaine – bon moyen de ne pas en reconnaître l’intérêt et la portée. La séquence était prévisible.
La gauche n’aime pas l’admettre, mais ces revendications ont joué un rôle dans la victoire de Trump en 2016, et dans le fait qu’il a en réalité amélioré son score en 2020, même dans les minorités ethniques (sans le COVID, il aurait probablement été réélu).
Là comme partout, les gauchistes sont les pires représentants du progressisme et de vrais alliés de la réaction, pour reprendre le vocabulaire de la vieille gauche.
Piotr Widelsky
  1. Les femmes n’existent plus mais sont des “vaginas owners” ou des “personnes qui menstruent”…, verbiage repris par le Planning familial et qu’on s’attend à voir bientôt dans les bulletins de la FCPE
  2. Sans même parler de l’Europe de l’Est en particulier.
  3. A entendre ces militants, on songe aux sionistes qui, désespérant que l’Europe traite jamais les juifs comme tout autre citoyen, n’ont plus conçu leur salut que dans la fondation d’un nouvel Etat.
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