L’islam et la Vendée – digressions

octobre 2020

C’est peut-être par ce que l’on est en train de finir le livre d’Elisabeth de Fontenay, La Grâce et le progrès, sur la République et la Vendée, Jules Michelet et Victor Hugo, que l’on ressent une résonance entre la situation française après l’assassinat de ce professeur d’histoire par un islamiste et celle de la République face à la Vendée. Devant la révolte d’une masse paysanne attachée à ses prêtres, hostile à la conscription et respectueuse de ses nobles, la République décide l’intégration de gré ou de force, et au besoin par une violence qui a pu aller jusqu’aux crimes contre l’humanité : les colonnes infernales, les noyades de Carrier. Triste histoire, et que l’invasion étrangère ne saurait excuser1.

Cet épisode de la Révolution permet un parallèle plus éclairant que le rappel de la lutte contre l’Eglise au début du XXème siècle et l’application parfois manu militari de la loi de 1905 – parallèle qui évidemment fera hurler.

Ressemblances et différences

A la différence de 1792, il ne s’agit pas aujourd’hui de détacher les fidèles de l’Ouest d’une institution centralisée, hostile comme l’était l’Eglise catholique pour les inscrire dans la France républicaine, mais d’intégrer une masse, sans leader clairement identifié et sans enracinement régional, dans un ensemble de valeurs et d’institutions qui définissent la République – institutions et valeurs dont cette masse, qu’on prendra soin de ne pas confondre avec l’ensemble des musulmans de France, est éloignée, et même très éloignée si l’on en croit les études de l’Institut Montaigne (2018).

Comme en 1792, la population qu’il faut intégrer est heurtée par une modernité qui promeut de nouvelles valeurs, et aujourd’hui, en particulier, la liberté de conscience et l’égalité entre les sexes. Cette population, dont on ne doit jamais oublier qu’elle reste foncièrement prolétaire et qu’elle est parfois très isolée dans l’ensemble de la population française2, comme l’étaient les Vendéens d’une autre façon, est proche sous un aspect-clef de la paysannerie vendéenne : sa religion est imprégnée de traditions, de commandements et de frayeurs (ce qui est permis / ce qui est interdit), et reste malheureusement sous influence de prédicateurs soit primaires, soit malveillants.

Point commun dès lors inévitable : comme en 1792, la question religieuse est centrale. Comme les Vendéens avaient le sentiment d’affronter une “peste spirituelle”, le terme est de Michelet, cette population a le sentiment de perdre ses  cadres moraux, dans une société d’égalité qui est allée jusqu’à reconnaitre le mariage homosexuel et ne permet pas d’accomplir ce qu’elle imagine être les devoirs d’un bon musulmans (les cinq prières, la séparation des sexes…). Mêlées à des frustrations sociales devant les discriminations (bien réelles, notons-le), cette crise trouve ses exutoires dans le domaine politico-religieux exclusivement. Les terroristes islamistes et les musulmans qui comprennent leurs raisons, s’ils n’approuvent leurs actes, ne se signalent pas par un anticapitalisme d’une forme quelconque. Le terrorisme a concerné des caricaturistes, un prêtre et aujourd’hui un enseignant (révolte religieuse), un policier et des militaires (révolte contre l’Etat)3. Beaucoup de musulmans ne correspondent pas à ceci évidement et heureusement, à commencer par ces exilés qui ont fui l’autoritarisme des pays arabes ou la pression des islamistes, ou ceux qui ont réussi leur ascension dans la société française et sont médecins, magistrats ou hauts-fonctionnaires. Le traumatisme actuel ne doit pas les faire oublier. Mais du Mirail à Nanterre, il existe des groupes nombreux, fournis, qui permettent facilement le parallèle.

Semblables aux prêtres réfractaires des Guerres de l’Ouest, gravitent autour de ce segment de la population musulmane des imams aux provenances incertaines, mais aussi des élus d’opposition4, des intellectuels radicaux et des journalistes convaincus qu’il faut combattre la domination coloniale que la République continue d’exercer, et qui propagent ce message dans des groupes déjà fragiles, à la consternation des imams « républicains », qui eux seraient les prêtres conventionnels ayant prêté serment à la Constitution civile du Clergé.

Comment ne pas faire le lien avec les paysans vendéens, envers qui Michelet ressent, selon Elisabeth de Fontenay, de la pitié pour leur « crédulité si facilement exploitable » et de la colère contre les « agissements manipulateurs et occultes » dont ils sont la proie.

Les erreurs de la Première République

Comme en 1792, il s’agit donc d’intégrer une minorité dans la République et, plus profondément et en réalité, dans la nation, puisque la République est la forme qu’a prise la nation dans la France moderne5 (nos excuses aux derniers monarchistes)  -  nation dont on doit constater qu’elle est parfois explicitement rejetée au bénéfice de la nationalité d’origine (situation classique aux premiers temps d’une immigration) ou surtout d’une identité religieuse ressentie comme absolue et en danger. La tâche est difficile, dans un contexte de crise sociale et de violence internationale, où au delà des djihadistes, des Etats sont prêts à toutes les manipulations.

L’histoire de la Vendée enseigne au moins une chose : si la répression doit être sans faille et oblige certainement à changer de logiciels sur plusieurs aspects, elle ne peut être confiée aux incendiaires et aux idiots. A force de vouloir une victoire à annoncer, ils oublieront qu’il faut détacher, par la politique et par l’exemple, les esprits crédules endoctrinés par les salafistes ou les Frères musulmans, non vaincre des groupes qu’il faut s’interdire de traiter en ennemi, à la différence de ce qu’ont fait les armées de la Convention, à la différence de ce que fait Michelet, cœur sec qui en donne une image bestiale (selon Elisabeth de Fontenay).

De ce point de vue, Victor Hugo est d’un plus grand secours que Jules Michelet. Quatrevingt-Treize rejette cette animalisation, et fait de Lantenac, le chef vendéen, et de Gauvain, le commandant républicain, les membres de la même famille. Mieux encore, Hugo enracine  Gauvain dans l’Ancien Régime dont, à son échelle, il organise la fin, sans l’inhumanité qui caractérisera d’autres généraux. La République est mieux  défendue par ceux qui sont liés par le sang au camp de la réaction, mais qui en ont compris les limites et l’archaïsme.

A cet égard, au lieu de promouvoir un islam des Lumières, idée saugrenue dans un Etat laïc, mieux vaut mettre en valeur toutes les réussites sociales, tous les talents qui ont su rejeter ce qu’il ne faut pas craindre de nommer obscurantisme, bref montrer que la République est d’abord une voie de sortie de l’enfermement. Parions qu’il y aura un effet d’entrainement dont tout le monde pourra se féliciter.

 

Stéphan Alamowitch

 

 

Elisabeth de Fontenay, La grâce et le progrès: Réflexions sur la Révolution française et la Vendée , Stock, 2020

  1. On sait que les Vendéens préparaient le débarquement anglais.
  2. A la différence de l’immigration arabe, au sens large, aux Etats-Unis qui est marquée par un plus haut niveau d’éducation et ainsi un plus haut niveau d’intégration.
  3. Et aujourd’hui, à Nice, une église catholique. Les assassinats de l’école de Toulouse appelleraient un développement qu’on réserve pour un autre jour.
  4. Ceux de la France Insoumise, certains écologistes, et même certains socialistes.
  5. La République, c’est du droit, du droit public, et le droit, comme le disait J. Carbonnier, c’est l’écume des choses, ou disons leurs apparences.
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