La fin du Débat et la mort du clergé

septembre 2020

L’annonce par son fondateur que la revue Le Débat allait cesser de paraître, 40 ans après son lancement, a frappé les esprits. La revue incarnait, avec sérieux et brio, la tradition française des grandes revues d’idées, et elle prolongeait une tendance intellectuelle apparue dans les années 1980, illustrée par Marcel Gauchet, son cofondateur, et de très brillants esprits au rang desquels figurait évidemment François Furet, dont nous donnons aujourd’hui des extraits d’articles des années 1990 sur la situation américaine – articles toujours pertinents (voir sur le site).

Des causes si prévisibles

Certains ont cru bon de mettre en cause les fondateurs de la revue, effectivement bien âgés, qui n’auraient pas su passer la main à temps. La critique comporte probablement une once de vérité, mais c’est oublier que passer la main se fait d’autant plus facilement que les conditions matérielles, d’une part, et la conjoncture intellectuelle, d’autre part, le permettent.

Or ces conditions matérielles se sont détériorées dans tous les segments du secteur de l’Edition, et spécialement dans ceux de la Presse et des sciences humaines et sociales, à l’intersection desquels, par nature, se trouve une revue d’idées. Pierre Nora remarque aussi qu’au-delà des limites que rencontre la diffusion des revues1, elles qui ont finalement bien peu de lecteurs pour un pays à haut niveau d’éducation comme la France, est venue s’ajouter une nouvelle logique de consultation qui ne fait pas l’affaire des revues : la consultation payante à l’article, plutôt que l’achat de la revue elle-même, qui est trop peu rémunératrice pour permettre de couvrir les frais d’une revue exigeante – personne ne parle de faire des profits ! Cette logique de picorage est typique de ce que permet l’internet. On l’observe dans d’autres domaines de la Presse et de l’Edition : chacun peut désormais se faire son « panier » d’articles, gratuits ou payants. La consommation s’est individualisée. Elle s’est aussi internationalisée car l’internet donne accès aux revues étrangères comme jamais on ne l’aurait imaginé, il y a cinquante ans2. La concurrence est plus vive, même en ce domaine.

Quant à la conjoncture intellectuelle auquel effectivement Le Débat était de plus en plus étranger, elle est devenue si différente dans les milieux universitaires, en sciences humaines du moins, qu’il n’est pas nécessaire d’y insister. Les thèmes qui ont justifié la revue dans les années 80 et 90, et notamment ce qui a concerné les expériences totalitaires, ont tout simplement disparu des références intellectuelles et morales de très nombreux universitaires, pris par une vague de radicalité critique qui charrie dénonciations du « néo-libéralisme », pensée décoloniale, féminisme et théorie du genre…, à l’unisson de qu’ils entendent sur les campus d’Amérique du Nord3. Le temps est moins au débat d’idées qu’aux polémiques brutales, ce dont témoigne le renouveau de la Revue des deux mondes, avec une thématique conservatrice affirmée, et celui du média lancé par Michel Onfray, le Front populaire ; c’est évidemment plus en rapport avec l’époque, mais le niveau d’exigence intellectuelle n’est pas le même. Il existe aussi des revues et des sites internet plus ambitieux, comme ceux du site et think tank Télos ou de la revue The Conversation, exclusivement en ligne tous deux, mais il s’agit de publications modestes dans leur ambitions si on les compare aux projets originels du Débat, de Commentaire ou d’Esprit. 

La fin du clergé ?

Les difficultés de diffusion auxquelles fait face une revue de qualité n’ont pas que des causes économiques.  Si la notion de revue ne fait plus recettes, c’est que les fondateurs et animateurs de revues ne sont plus parés de la même auréole. L’internet a permis une évolution dont il n’est pas la vraie cause, ou du moins la seule cause.

Quand il déplore que les lecteurs ne veulent plus de cet objet singulier qu’est une revue, avec sa logique, ses axes, ses thèmes, Pierre Nora ne voit pas que le lecteur moderne, pris dans sa logique de picorage, revendique au fond d’être le curateur de sa revue personnelle – et s’il doit acheter un article du Débat, deux articles d’Esprit et un article de Foreign Affairs, libre à lui ! Les temps ont changé : avec l’internet, pour le meilleur et pour le pire, l’accès aux idées se dispense d’intermédiaires et d’officiants, on l’a dit.

Or, si les revues d’idées avaient un rôle, c’était bien celui-là : être les intermédiaires habilités du débat d’idées, mandatées pour partir à la recherche des réflexions nouvelles et en organiser la confrontation. Ce mandat que les fondateurs de revues se décernent à eux-mêmes procède soit d’un sentiment de magistère à exercer, soit du souhait de mener un combat, soit des deux – et les revues en portent la marque, chacune à sa façon.  Si elles sont moins lues, c’est qu’on ne veut plus si facilement leur confier ce rôle. Une certaine forme de magistère a fait son temps.

En un sens, c’est le signe que le clergé intellectuel, là-encore pour le meilleur et pour le pire, est désormais tenu pour moins nécessaire.  On voudrait pouvoir écrire qu’il s’agit d’un rapport plus direct, presque Protestant à la culture, et être sûr qu’il ne s’agit pas d’un effet de la paresse et de l’absence de curiosité.

Faut-il déplorer cette évolution ? Question de générations probablement. Il vaudrait mieux sourire à ce qu’on ne peut empêcher et feindre d’en être les instigateurs, s’il est permis de paraphraser une formule célèbre. Il est certain qu’au Débat, une équipe plus jeune aurait mieux et plus vite compris les logiques nouvelles.

 

 Stéphan Alamowitch

 

 

  1. Le Débat tirait à moins de 4.000 exemplaires par numéro. Les chiffres de Commentaire et d’Esprit ne sont pas brillants non plus. Ces chiffres sont quand même très surprenants au regard de la massification de l’enseignement supérieur depuis 20 ans et de la taille du corps enseignant. Il faudrait aussi faire la part de la dégradation salariale de la condition universitaire.
  2. Ce qui doit pousser les revues françaises à rechercher le public étranger avec plus de détermination.
  3. Comment un historien de premier ordre comme Johann Chapoutot, auteur de très bons articles dans Le Débat ces dernières années, a-t-il pu écrire un livre aussi malsain que Libres d’obéir : le management, du nazisme à la RFA est un mystère, et un signe qui donne la mesure de la dérive. Agamben a remplacé Hannah Arendt. Le Débat s’est retrouvé isolé dans le secteur du paysage intellectuel qu’il avait choisi à sa création.
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