Libération – La foi, l’espérance, la charité

mai 2020

La restructuration qui vient d’être annoncée au sujet du journal Libération est de celles qui inaugurent peut-être une nouvelle ère pour la Presse française. Après la vague d’investissements réalisés par de grands intérêts capitalistes, par souci de se ménager une influence dans la société, par coquetterie ou par réel intérêt pour la chose écrite, viendrait un second temps marqué par la reprise des médias par des fondations, dégagées des soucis du profit immédiat, voire du profit  tout court ?  Selon Le Point, après la restructuration décidée par son actionnaire majoritaire, Altice France, qui en perdrait ainsi le contrôle, le quotidien Libération serait désormais détenu par un fonds de dotation (via une holding intermédiaire), afin de préserver, c’est l’objectif, son indépendance éditoriale, économique et financière 1. Selon l’AFP, son actionnaire doterait le fonds de sorte que le journal puisse assurer le service de sa dette actuelle, évaluée à plus de 40 millions d’euros.

Un fonds de dotation est une personne morale de droit privé à but non lucratif qui reçoit et gère, en les capitalisant, des biens et droits qui sont apportés à titre gratuit et irrévocable2. C’est devenu l’instrument classique du mécénat d’entreprise. Doter un fonds procure au mécène une réduction d’impôt à hauteur de 60% du montant des versements, dans la limite de 5‰ du chiffre d’affaire. La holding intermédiaire, propriétaire et éditrice du titre, aurait le statut de société privée à but non lucratif.

Le communiqué de presse rappelle que ce dispositif s’inspire de celui adopté par Mediapart en 2019, lui-même imaginé à partir du modèle du Scott Trust, qui protègerait depuis les années 1930 le quotidien britannique The Guardian. Ce dernier exemple est au demeurant en partie inexact : The Guardian Media Group n’est plus détenu par le Scott Trust, liquidé en 2008 et remplacé par le Scott Trust Limited qui est une société sans but lucratif.  Ouest-France, qui appartient à une association, est un exemple plus probant.

Les rédactions arriveraient donc à réaliser ce qui est le souhait de beaucoup : la préservation de leur indépendance par une structure qui relève de l’économie non marchande ; une structure de détention qui sépare la propriété du capital du pouvoir éditorial et qui prémunit les journaux contre les aléas de la propriété individuelle. C’était la préconisation de Julia Cagé, influente dans les milieux de la gauche radicale dans son livre de 2015 Sauver les médias, Capitalisme, financement participatif et démocratie3.  Le programme du candidat Macron comportait une préconisation de même nature, qui n’a pas survécu à la campagne de 2017. Plusieurs projets en ce sens avaient circulé ensuite (dont l’un sous la plume du signataire de ces lignes).

Mais c’est aujourd’hui que les difficultés commencent, et l’on ne peut que remarquer l’habileté du groupe Altice, qui se libère proprement, adroitement d’une responsabilité qui ne lui correspondait probablement pas.

Dans une structure à but non lucratif, les fonds propres (au sens large) sont limités à la dotation initiale et aux profits retirés de l’exploitation du média et mis en réserve. Il n’existe plus d’actionnaire ou de prêteur en dernier ressort, de deep pocket, qui viendrait assurer  les salaires et payer les factures en cas de pertes d’exploitation. L’équilibre des comptes devient un impératif. Il n’est pas sûr que les conditions salariales soient plus favorables et le cost cutting moins sévère dans ce type de structures que dans les entreprises privées plus classiques. Dans la Presse aujourd’hui, le problème, ce n’est pas que les actionnaires exigent un taux de profit trop élevé, c’est qu’il faut financer les pertes d’exploitation, sans même parler des investissements. La structure du capital n’est pas tout ; le plus beau fonds de dotation du monde ne peut donner que ce qu’il a. Le Canard Enchainé et Ouest-France se sont constitué des lectorats stables et importants, et ne sont pas en pertes, ce qui est le vrai gage de leur indépendance.

Soit Libération y parvient, ce qu’il faut espérer, et le pari sera gagné ; soit les pertes s’accumulent au-delà de ce que peuvent accepter les banques du journal, car les découverts n’ont qu’un temps, et il faudra rechercher des capitaux frais.  On imagine très bien alors les dirigeants de Libération rechercher ces fonds auprès de grands mécènes, appelés à compléter les ressources du fonds de dotation, avec la déduction fiscale associée à leurs contributions. Ils pourront aussi les rechercher auprès des lecteurs, mais la « presse papier » à des exigences de fonds propres qui sont très au-dessus des contributions du lecteur moyen ; dans le renflouement des journaux, l’appel aux lecteurs est un moment obligé du travail de deuil.

Cette situation pourrait d’ailleurs hâter le passage du journal au numérique, à titre exclusif ou seulement prépondérant, solution efficace pour limiter les pertes. Elle pourrait aussi avoir une conséquence sur le positionnement politique du média : rechercher une audience plus large, pour améliorer ses recettes (vente et publicité), interdit de rester sur des positions trop exclusivement radicales, sauf à devenir une publication pour groupuscules. The Guardian, pris comme modèle,  est d’ailleurs un quotidien de centre-gauche à spectre large, ce que n’est pas Libération.  Ce modèle n’est en réalité envisageable sérieusement que si le secteur privé (et peut-être surtout les entreprises du secteur non marchand) et la société civile sont prêts à s’impliquer avec constance dans un projet de presse. C’est là que les arguments en termes de responsabilité sociale des entreprises pourraient avoir leur place : de très nombreux acteurs économiques ont un intérêt légitime à préserver une information de qualité, sans revendiquer pour autant les prérogatives de l’actionnaire ou l’influence du patron de presse.

Les contraintes et dilemmes auxquels Libération risque de faire face seront les mêmes pour tous les médias qui emprunteront cette voie : recherche de l’équilibre budgétaire plus pressante qu’auparavant, incitation à la numérisation des éditions, positionnement forcément moins clivant. Il faut un peu de foi pour croire à ce modèle, et beaucoup d’espérance.

Le dernier scénario, c’est celui de la charité : après des pertes récurrentes, si les capitaux frais de la société civile et du secteur privé sont insuffisants, il faudra alors se tourner vers l’Etat pour financer la société de droit privé à but non lucratif4 qui gère Libération, comme l’Humanité le fait depuis trente ans. Ce serait paradoxal qu’un projet visant à préserver l’indépendance éditoriale finisse par aggraver la dépendance à l’égard de l’Etat. On souhaite que Libération n’en arrive pas là.

 

 

Stéphan Alamowitch

Avocat au Barreau de Paris, Maitre de conférences à l’IEP de Paris (“Economie et régulations des médias”)

 

 Renoir, Claude Monet lisant le journal

Laissement, Portrait de groupe de membres de l’Association des journalistes républicains (1907)

  1. Son directeur Laurent Joffrin quitterait la gérance du quotidien à la fin 2020.  A lire ses éditoriaux, on pense souvent qu’il n’est plus à l’unisson de sa rédaction, plus jeune, plus radicale, “woke”.
  2. Article 140 de la loi du 4 août 2008 : Le fonds de dotation est une personne morale de droit privé à but non lucratif qui reçoit et gère, en les capitalisant, des biens et droits de toute nature qui lui sont apportés à titre gratuit et irrévocable et utilise les revenus de la capitalisation en vue de la réalisation d’une œuvre ou d’une mission d’intérêt général ou les redistribue pour assister une personne morale à but non lucratif dans l’accomplissement de ses œuvres et de ses missions d’intérêt général.
  3. Voir http://www.contreligne.eu/2015/07/sauver-les-medias-ou-les-limites-du-caritatif/
  4. Les fonds de dotation ne peuvent, sauf dérogation, recevoir d’argent public.
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