Les Présidentielles signent l’épuisement moral de Nuit debout

avril 2017

La séquence “Nuit debout-France insoumise” de ces derniers mois laisse la gauche radicale dans un état d’épuisement nerveux, moral qu’on aurait eu du mal à imaginer, il y a un an.

Des lycéens radicaux manifestent à Paris en soutien de l’abstention au second tour de la Présidentielle, rejetant comme identiquement détestables et Macron et Le Pen. Sans s’en rendre compte, ces lycéens retrouvent un classique de la pensée gauchiste, soit dans sa version trotskyste capitalisme et fascisme deux faces de la même médaille, discréditée en 1945, soit dans sa version soixante-huitarde élections piège à cons. Des électeurs mélenchonistes les ont précédés, d’autres les suivront ; ils s’abstiendront. Une effervescence anti-libérale, aigre et violente, suit l’échec de Mélenchon au premier tour. L’ambiance est à la colère, au dépit. Dans l’esprit de ces militants, il est essentiel, il est noble de refuser le principe du Front républicain et de le clamer. Le discours est incendiaire. Une petite minorité pourrait même voter Le Pen par détestation de Macron, de 9 à 22% disent les instituts de sondage – 22%, rien que ça. Le Front républicain en barrage du Front national ne suppose pourtant pas un vote d’adhésion au projet de Macron ; il n’engage à rien, et pourtant il est ressenti comme une faute morale et une naïveté politique.

Là où un esprit pondéré voit en Macron un successeur astucieux de Jacques Delors et de François Bayrou, un centriste qui veut la coalition du centre gauche et du centre droit, cette extrême-gauche voit une forme française de Margaret Thatcher et de Ronald Reagan. Macron devient ce banquier de chez Rothschild qui est l’agent de la mondialisation financière, du libre-échange et du démantèlement du modèle social français. Il serait l’extrême-finance (sic), qui ne vaut guère mieux que l’extrême-droite. La peste et le choléra. Macron en fossoyeur du compromis social-démocrate, du peuple agressé par l’”oligarchie”, le pire ennemi du socialisme…Le raisonnement est bizarre si l’on songe que le Chirac de 2002 était beaucoup plus à droite que le Macron de 2017.

Tout ceci a infusé dans les manifestations de Nuit debout et dans les réunions de la France insoumise. Mélenchon a popularisé dans ces milieux une conception du monde qui oppose l’”oligarchie” au peuple, dans une optique à proprement parler manichéenne qui ne relève plus de la sociologie ou de l’économie, même marxistes. Quand on est manichéen, on croit aux exorcismes, c’est à dire à la révolution, à la rue, à l’insurrection populaire1. Cette mayonnaise a pris, dans un temps où la jeunesse croit aux illuminati, et trop de gens aux complots ourdis par les forces secrètes. Le “banquier de chez Rothschild” tombe à pic, même si l’intéressé est au fond un énarque centriste aux racines ancrées dans le personnalisme de Mounier. C’est Barack Obama, un Démocrate centriste, qui l’a appelé avant le premier tour en signe de soutien, et non Donald Trump, cet authentique ploutocrate.

Contre Macron, l’outrance du propos, les images troubles qu’il amène dans les esprits sont comptés pour rien. Cette gauche radicale s’est convaincue de la justesse de sa détestation. A certains égards, la détestation a même une dimension personnelle, physique, celle que doit provoquer l’Antéchrist probablement, cet usurpateur. La boursuflure n’est pas loin. Histrion en récidive, Emmanuel Todd vient donner le point d’orgue : il s’abstiendra “dans la joie”.

L’équivalence faite entre Macron et Le Pen est d’autant plus choquante que Nuit debout prétendait renouveler la démocratie, ses procédures, d’où cette idée qu’il fallait changer de république, instituer le mandat impératif et le référendum révocatoire…Or, Macron est une républicain sérieux, classique, probablement ouvert aux idées de démocratie participative, alors que le Front National est un parti qui tient par le pouvoir du chef et qui procéderait par plébiscites s’il était au pouvoir (à Dieu ne plaise). Les mettre dans le même sac, c’est une idiotie.

Il en vient aujourd’hui qu’une partie de la gauche rejette ce qui a été la position de principe depuis les années 20, le Front républicain. La gauche tirait une grande fierté d’être le dernier, le seul vrai rempart de la République contre les Ligues, contre la Collaboration ou contre l’OAS. Cette page est-elle tournée ? Probablement, au moins dans ce segment de l’opinion. Ce qui domine les esprits, ce qui a tout recouvert, ce sont les mots-valises qui disent tout et rien : capitalisme, néo-libéralisme, Europe néo-libérale2, mondialisation financière. Ces mots font croire que l’on pense alors qu’ils occultent les situations historiques concrètes. Le style d’analyse relève du raisonnement prophétique3.

Si l’on gratte, parions-le, derrière les âneries de Lordon, Badiou et Ranciere, derrière les hologrammes de Mélenchon, il y a le même vieux fonds anti-libéral, qui à Gracchus Babeuf, mêle désormais le sous-commandant Marcos et Chavez. De l’autre côté du spectre, la droite conservatrice qui ne fait pas mystère de son anti-libéralisme est tout aussi enracinée dans ses convictions réactionnaires. C’est le temps de rouvrir le vieux livre de Popper, La société ouverte et ses ennemis.

Comment la France pourra-t-elle dépasser ce triste moment ? La question est posée.

 

Serge Soudray

 

Représentation médiévale de l’Antéchrist

 

  1. Au demeurant, la pensée radicale de ces dernières années, G. Agamben en particulier, a beaucoup brodé sur ce vieux thème marxiste-léniniste : le capitalisme et le fascisme, c’est la même chose, la même exploitation du peuple sous deux noms différents. Position abandonnée par le Komintern en 1941 mais que les trotskystes ont conservée jusqu’à aujourd’hui. On sait de quel moule sort Mélenchon.
  2. Europe dont les conservateurs britanniques viennent de s’émanciper parce qu’elle est trop socialiste à leur goût !
  3. Ce qui a disparu de la gauche radicale, c’est le souvenir des débats que la dissidence, au temps du communisme, avaient imposés dans les milieux de la gauche socialiste.
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