Hollande n’était pas la solution, mais pas non plus le problème

décembre 2016

Il est puéril de critiquer François Hollande en termes personnels, ce 2 décembre 2016, et de lui reprocher de n’avoir pas su incarner la « fonction présidentielle ». Ajoutez une remarque sur les deux corps du roi et vous passerez pour profond. Nicolas Sarkozy incarnait-il mieux la fonction ? Que vaut le vocabulaire de l’incarnation au XXIème siècle ? Et surtout François Hollande, lors des attentats de novembre dernier puis quand il s’est agi de mener une guerre en urgence pour protéger le Sahel, a-t-il vacillé ? L’homme n’est pas en cause, et tout comme la hargne anti-sarkozy est devenue à la fin déraisonnable, le Hollande bashing est artificiel et superficiel. En novembre 2015, la France a vu un solide républicain, entouré de ministres régaliens déterminés, qui a su être à la hauteur de la situation. Imagine-t-on la troupe Guéant, Wauquiez, Hortefeux au pouvoir à cette occasion ?

Les deux Gauches

Comme souvent, les questions de personnes obscurcissent la réalité, et cette réalité est politique au sens global du terme : après les premiers temps de son élection, avec l’excellent rapport Gallois1, François Hollande a perdu sa majorité de mai 2012. Il s’est démené ensuite pour retenir autour de lui, au-delà des personnes, des blocs politiques, culturels et sociaux qui n’avaient plus vocation à diriger le pays ensemble. A ce jeu,  il a perdu sa mise. Aujourd’hui aucune classe sociale du pays, aucun groupe n’aurait voté en majorité pour François Hollande, pas même le corps enseignant. Sa base électorale et plus profondément, sa base sociale ont disparu.

Or, François Hollande n’a pas eu le courage d’en recréer une nouvelle, soit par des législatives anticipées soit par un remaniement ministériel captant les élites et les électeurs du centre – centre sans lequel pourtant il n’aurait pas été élu contre le président sortant. Il a craint de fracturer la gauche en deux groupes aux destins incompatibles sur le mode de ce qui s’est produit en Allemagne quand Die Linke et le SPD ont rompu – ère politique trop nouvelle pour la France. François Hollande n’a ainsi pas eu le courage de recomposer l’espace politique – question de culture, de génération…2.  Il ne suffit pas de dire comme Valls qu’il y a désormais deux gauches irréconciliables ; il faut aussi construire l’alternative électorale, et là encore plus profondément, l’alternative sociologique.

Après le rapport Gallois, le pouvoir a donc dû naviguer entre les différents segments du bloc de 2012, tous partis à la dérive, soit vers la gauche, soit vers la droite. A une aile gauche qui mélange inculture économique et multi-culturalisme mal compris, s’est opposée une aile droite mal inspirée qui a cru utile d’en rajouter dans un libéralisme économique superficiel. La légèreté avec lesquelles les questions ont été traitées, depuis cinq ans, doit beaucoup à cette contrainte politique : tout faire tenir ensemble. Ce sera la leçon de ces cinq années : la réforme suppose une majorité cohérente. Quand il faut changer le logiciel, l’informaticien ne peut rester sous pression d’un public ignorant et divisé : d’un coté ceux qui veulent garder le vieux modèle, de l’autre ceux qui veulent les nouveautés californiennes qu’ils ont découvertes dans les journaux. Que les bons économistes qui avaient participé à la campagne de 2012 se soient éloignés était aussi un signe.

L’exemple du débat fiscal est éclairant : l’aile gauche du Parti socialiste voulait une « grande réforme fiscale » (sa version moderne du grand soir), la fusion de la CSG et de l’impôt sur le revenu et l’alignement de la fiscalité du capital sur celle du travail, soit en fait une hausse de la pression fiscale au nom de l’égalité ; Piketty lui servait de caution. Les économistes les plus pertinents, à notre sens, ont fait remarquer que la fiscalité du capital est devenue anti-économique et que les prélèvements obligatoires en France ont un niveau trop élevé, et que ce n’est sans expliquer l’anémie économique actuelle – propos inaudibles par une grande partie de l’électorat de mai 2012. Les thèses en présence sont inconciliables.

Pour donner à chaque camp l’impression d’être entendu, le gouvernement s’en est tiré en alourdissant la fiscalité de la classe moyenne supérieure et a fait passer le prélèvement à la source, cette apothéose du technocrate, pour une grande réforme de gauche – c’est une réforme technique bienvenue mais qui ne règle aucun des débats critiques pour la société française. L’unité de la Gauche comme principe stratégique, c’est à la fin tromper tout le monde et laisser les vraies questions au placard.

Clarifier, dit-il

La clarification sera difficile. Il est probable que le débat, à gauche, prendra le tour qu’il a connu en Grande-Bretagne récemment. Les prétendants au rôle de Jeremy Corbyn ne manquent pas, et c’est probablement la tendance qui correspond le mieux à ce qu’est le cœur culturel du Parti socialiste et à ce que veulent ses Frondeurs de tout poil. La droite peut se réjouir : cette mouvance n’a aucune chance de revenir au pouvoir – et tant mieux. L’incompétence en économie se paye aux élections.  S’il s’opère à l’inverse une simple rupture à l’allemande sur le mode Die Linke / SPD, la droite pourra aussi se réjouir : les chances de retour au pouvoir paraissent bien ténues compte tenu du mode de scrutin et de la fragmentation de la gauche.

La solution, celle que François Hollande n’a pas voulu pratiquer, c’est la recomposition d’un bloc réformiste, mêlant ce qu’il y avait de plus pertinent dans les programmes et les positions de Barack Obama, un homme du centre, et de Bernie Sanders, un descendant de l’Amérique rooseveltienne, aucunement socialiste au sens français3, si l’on nous permet d’illustrer ce propos par des noms américains ; mais cela suppose que la gauche française rénove son rapport au libéralisme et sa compréhension de l’économie. Comment passer de Gracchus Babeuf à John Rawls ?

Pas gagné.

 

Serge Soudray et Stéphan Alamowitch

 

La Rencontre, 1854, Gustave Courbet, Montpellier, musée Fabre

  1. Rapport qui rendait évident ce qui était depuis le début le constat et le vœu du président nouvellement élu en matière d’économie : faire en sorte que s’interrompe le mouvement de désindustrialisation.
  2. François Hollande a aussi payé le prix d’un certain enfermement social et d’une pauvreté des références culturelles, mais ce sera un débat à ouvrir plus tard.
  3. Sanders, dont les positions n’ont rien à voir avec le Labour ou le Front de Gauche, n’est pas socialiste au sens de Mélenchon ou même de Montebourg. Voir ici. L’intervention raisonnée de l’Etat et la réforme pragmatique, ce n’est pas l’assistanat généralisé et le retour de l’économie administrée, qui sont le fonds culturel du Parti socialiste.
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