Sur Ernest Renan, 7 octobre 1892

novembre 2016

 

Discours de M. Gaston Paris, membre de l’Institut, au nom du Collège de France

Messieurs,

C’est ici qu’il a voulu finir, dans ce Collège de France qu’il avait tant aimé et dont la gloire séculaire lui devra un de ses plus éclatants rayons. Pendant ce cruel été, tandis que ses yeux déjà voilés disaient adieu à sa chère Bretagne et semblaient chercher sur le vieil Océan celtique la barque mystérieuse qui jadis transportait les âmes dans « la terre de l’éternelle jeunesse », il n’avait qu’un désir : revenir à Paris. On s’étonnait de cette volonté tenace, dont la satisfaction a été sa dernière joie : c’est qu’il voulait mettre sa mort en harmonie avec toute sa vie ; il voulait qu’au moment de la suprême défaillance ses mains errantes pussent encore toucher les murs du temple où il avait célébré avec tant de foi le culte d’esprit et de vérité.

Le Collège de France a été le vrai centre de la vie d’Ernest Renan. Quand il venait, tout jeune encore, y compléter son instruction hébraïque ou y suivre les immortelles leçons d’Eugène Burnouf, il n’entrait jamais, a-t-il souvent raconté, dans cette modeste cour qui le voit aujourd’hui pour la dernière fois sans se sentir pénétré d’émotion et de respect. Se rendre digne de collaborer à l’œuvre des maîtres qu’il écoutait lui parut dès lors le but qu’il devait donner à sa vie. Il avait pour ce vieux corps une affection singulière, qui tenait de la religion et de l’esprit de famille. Le nom archaïque, si riche d’histoire et si facilement mal compris du vulgaire, lui en plaisait, synonyme qu’il est à la fois de tradition nationale et d’indépendance scientifique. d’antiquité et d’innovation : il aimait à rappeler que le Collège de France est la seule de nos institutions scientifiques ou littéraires qui n’ait jamais subi d’interruption dans son existence, et d’autre part tout le inonde sait qu’il a été fondé pour implanter l’esprit moderne , l’esprit de critique et de liberté , en face de la routine et de l’intolérance de l’ancienne Sorbonne. La plus grande douleur d’Ernest Renan fut l’exil qui le sépara du Collège pendant un temps, sa plus grande joie fut sa légitime réintégration par les suffrages de ses pairs.

Lorsque la mort de son éminent prédécesseur, Édouard Laboulaye, laissa vacante la place d’administrateur, il déclara à ses collègues que cette place était la seule qu’il eût jamais ambitionnée, et qu’elle lui semblait la plus haute et la plus belle qu’un Français pût occupée. Nous fûmes trop heureux de le mettre à notre tète, et trois fois de suite de le réélire. Pendant neuf ans il a présidé nos réunions avec ce tact merveilleux et cette entente consommée des choses pratiques qui surprenait dans ce savant et dans ce poète, et qui s’arrêtait seulement là où il s’agissait de ses intérêts particuliers, avec cette bonhomie enjouée qui rendait aimable une très réelle fermeté, avec cette incomparable aménité qui n’empêchait pas, à l’occasion, une lueur de fine et sagace malice de se glisser dans son sourire et dans son regard. Les idées de Renan ont eu bien des adversaires ; l’homme n’a eu que des amis. On ne pouvait l’approcher sans l’aimer, sans être gagné par la simplicité exquise de ses manières et de son langage, par son haut sentiment du devoir, par le dévouement exclusif à la vérité que révélaient toutes ses paroles, par la largeur de ses vues et son impartialité sereine dans sa façon d’apprécier les hommes et les choses, par son respect religieux de la liberté d’autrui, par l’immense bienveillance qui rayonnait de lui. Nous l’avons donc aimé plus que personne, nous qui l’avons connu de plus près et pendant plus longtemps. Il sera toujours présent au milieu de nous, et son esprit, qui est l’esprit même de notre maison, présidera toujours, je l’espère, aux longues destinées qui lui sont encore réservées.

D’autres vous ont parlé du grand écrivain qui a su donner à notre langue autant de précision que de souplesse, autant de suavité que d’éclat du philosophe qui tantôt ressentait si profondément l’émotion sacrée du grand mystère de l’univers et tantôt se plaisait à démêler l’ironie tragique du jeu éternel que Jupiter joue avec lui-même, du poète qui avait trempé l’aile d’Ariel dans la fraîcheur des plus vertes sources d’Armorique, du moraliste, de l’historien, du linguiste, de l’érudit, de l’homme. C’est uniquement au professeur et à l’administrateur du Collège de France que je viens apporter le dernier hommage de ses collègues.

Tout le monde sait, et plus d’un ici se rappelle comment Ernest Renan parut pour la première fois dans sa chaire. Présenté régulièrement par les professeurs du Collège et par l’Académie des Inscriptions, il fut nommé, quatre ans après la mort d’Étienne Quatremère, titulaire de cette noble chaire de langues hébraïque, chaldaïque et syriaque dont la création dans l’« académie trilingue » de François Ier avait été une des grandes dates de la Renaissance. Il en prit possession le 22 février 1862. Il avait annoncé depuis longtemps qu’il ne ferait pas un cours à l’usage du « grand public », qu’il regardait comme sa véritable fonction d’initier un petit nombre de savants à la haute philologie sémitique : on vit plus tard combien il était sincère. Des amis circonspects l’engageaient à procéder ainsi dès sa première leçon, à ne pas fournir un prétexte aux menées qui s’organisaient pour faire de son amphithéâtre, à l’occasion de la leçon d’ouverture, une arène où se heurteraient des fanatismes et des intolérances contraires. Il résista à ces avis prudents avec cette obstination bretonne qu’il montrait dans tout ce qui était pour lui affaire de conscience. Or il regardait comme un devoir de conscience, en inaugurant l’enseignement, d’une langue qui est celle de la Bible, d’indiquer nettement à quel point de vue il se plaçait pour comprendre l’histoire du peuple qui, par la Bible, a si prodigieusement influé sur les destinées de l’humanité.

Ce point de vue, est-il besoin de le dire ? était le point de vue purement scientifique, le seul qui, dans notre siècle, pût convenir à l’institution qui venait de l’accueillir, et qui n’a de raison d’être que parce qu’elle est consacrée à la recherche absolument libre et affranchie d’entraves de quelque nature qu’elles soient. Avec quelle hauteur de pensée, quelle sûreté de science et quelle beauté de forme il exposa, comme introduction à son cours, non seulement le sens de l’histoire d’Israël, mais toute une philosophie de l’histoire des races civilisées, tous les lecteurs de ce morceau, qui est un de ses chefs-d’œuvre, l’ont présent à l’esprit. Il le lut avec son calme ordinaire, sans rechercher ces applaudissements pour lesquels il a maintes fois exprimé son dédain, résolu seulement à aller jusqu’au bout. Mais les passions qui s’étaient donné rendez- vous au pied de sa chaire ne l’entendaient pas ainsi. Déconcertées d’abord par ce langage élevé et serein, où ne se rencontraient ni les injures ni les déclamations attendues, elles se retrouvèrent bientôt, et saisirent pour se donner cours les plus futiles occasions. Si l’orateur opposait la dignité humaine aux dégradations de tous les despotismes, les uns vociféraient qu’il insultait la révolution française, les autres qu’il outrageait la royauté. Enfin une phrase, pleine du respect le plus ému pour le fondateur du christianisme, déchaîna l’orage : Renan le subit impassible, attendant les moments d’accalmie pour reprendre sa lecture, qu’il put finalement achever. Tout compte fait, la bataille était gagnée ; l’opposition d’ailleurs en minorité dès le début, avait été réduite au silence, et, sans le zèle de maladroits amis, le tumulte aurait vite cessé.

Dès la leçon suivante, le professeur d’hébreu devait commencer son cours d’exégèse philologique, et les curieux qui seraient venus d’abord auraient bientôt cédé la place à un petit nombre d’auditeurs studieux. Le gouvernement ne le comprit pas ; il s’alarma outre mesure des incidents de la leçon et des manifestations, pourtant peu dangereuses, qui avaient suivi, et il suspendit le professeur.

C’est alors que Renan adressa à ses collègues cette admirable lettre dans laquelle, avec une noble simplicité, il justifie sa conduite, établit son droit, montre la gravité de l’atteinte portée en sa personne aux plus hauts intérêts de l’esprit, et marque en traits inoubliables le caractère qui appartient, en face des représentants universitaires de l’enseignement supérieur, à « ce grand Collège de France, savamment libéral », qui doit être le foyer toujours renouvelé, toujours incandescent, de la recherche indépendante et de la découverte. Pendant deux ans, les choses en restèrent là. On essaya de le décider à résigner ses fonctions ; mais là encore on se heurta au même entêtement, fondé sur le sentiment du devoir. On crut adroit de le nommer, sans son aveu, à une place comportant un traitement égal, mais incompatible avec celle de professeur. On connaît sa fière réponse : Pecunia tua tecum sit, s’écria-t-il avec saint Pierre, en repoussant ce qu’il regardait comme un trafic des pouvoirs spirituels. Il fut alors purement et simplement révoqué, et retourna en Orient chercher des matériaux et des inspirations pour les grandes œuvres qu’il projetait.

M. Munk, qui avait été nommé à la place de Renan, mourut en 1870. On consulta de nouveau les professeurs du Collège et les académiciens pour le choix de son successeur, et de nouveau Renan fut présenté par les deux corps, cette fois à l’unanimité. Le ministère ne put cependant se décider à ratifier ce choix, et ce fut le gouvernement de la Défense nationale qui eut l’honneur de rendre la chaire d’hébreu au premier des hébraïsants français. Il ouvrit son cours pendant le siège, cette fois devant un petit nombre d’auditeurs sérieux et d’amis heureux de lui voir reprendre la place qui lui appartenait. Depuis lors jusqu’à cet été, il n’a cessé de faire ses leçons avec la plus exemplaire régularité : ce n’était pas seulement un devoir pour lui, c’était un plaisir. Dans cette année même, qui depuis la première de ses journées jusqu’à celle qui lui a fermé les yeux n’a été qu’un long supplice, il descendait et remontait ses deux hauts étages. avec beaucoup de peine et de fatigue, pour venir faire sa leçon toutes les fois qu’il n’en était pas absolument incapable, et les moments qu’il passait dans sa petite salle, au milieu de ses élèves plus attentifs que jamais à sa parole faiblissante, étaient, disait-il, les seuls bons qu’il connût encore. Sa grande préoccupation était d’arriver, malgré sa maladie, à fournir le nombre réglementaire de leçons que doit chacun de nous : il n’a pu, malgré tout son désir, en arracher que trente-huit au mal qui le torturait.

(…)

Vous allez donc, cher maître cher ami, quitter cette maison qui était devenue la vôtre, où vous avez fait tant de bien, tant travaillé, tant pensé, tant aimé ! Nous vous voyons avec désolation prêt à en franchir le seuil pour toujours, nous qui vous avons aimé. qui avons été fiers de votre gloire, qui avons joui de votre présence. Les uns parmi nous sont vos anciens amis ; ils ont éprouvé presque dès l’enfance votre bonté paternelle, ils ont eu toute leur vie éclairée par la lumière qui venait de vous, et ils ne se consoleront jamais d’avoir perdu pour leur esprit et pour leur cœur ce foyer de chaleur et de clarté ; les autres ne vous ont connu que par cette maison même, dont vous étiez le sage et bienveillant génie. Tous sentent que, dans la perte que font en ce jour la France et l’humanité, la leur est la plus intime et la plus cruelle ; tous vous remercient de ce que vous avez été pour chacun d’eux, de ce que vous avez fait pour la science dont ils sont. comme vous les serviteurs dévoués, pour ce Collège que vous avez voulu si grand, que vous avez si efficacement servi et que votre mémoire servira encore et protégera peut-être dans l’avenir, et c’est en pleurant que tous, par ma voix, vous disent adieu.

 

Gaston Paris

 

Portraits : Ernest Renan

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