Un peu court M. Macron, un peu tard M. Valls ?

novembre 2016

Un président désavoué, un peu ridicule avec sa manie de parler de tout à tout le monde ; un propos souvent trivial ; un bilan économique qui n’est pas bon et un chômage qui excède celui de 2012 ; une réforme de l’Etat qui ne s’est pas faite ; des réformes scolaires mal conçues (mais défendues de façon véhémente par un ministre de l’Education qui n’a pas, il l’insinue, l’envergure des questions posées – l’a-t-il lui, l’envergure ?)… Triste fin du hollandisme, et le discrédit s’étend à tous ceux qui ont plus ou moins bien gouverné durant cinq ans.

C’est pour échapper à ce piège que Macron s’est mis en avant au mépris des loyautés anciennes, mais non sans logique, ni sens de l’a-propos. Dans le scénario qui s’annonce, il n’ a aucune chance de peser sur la stratégie socialiste à venir, il le sait ; le PS ne l’aime pas. Macron ne veut donc pas participer à la primaire de Gauche, et peut-être a-t-il tort d’ailleurs car dans une primaire élargie, il pourrait dépasser Hollande ou Valls, concurrencer Montebourg, et incarner une Gauche rajeunie.

Le centre, c’est à dire nulle part

Son pari peut-il réussir ? Le ”ni Gauche ni Droite” fait de lui un nouveau Servan-Schreiber, “JJSS”, l’homme de la modernisation sans substance et qui a connu le sort que l’on sait. Cette thématique n’a jamais gagné une seule élection nationale depuis 1958.

La comparaison avec la présidentielle de 1974 est erronée. Giscard d’Estaing était un libéral bien enraciné à droite, qui pensait que la France voulait être gouvernée au centre. Macron est un homme du centre, espace très mal délimité et peu fréquenté par l’électeur, surtout en ce moment, et il lui faut constituer sa base de départ en même temps qu’il se présente.

La comparaison avec la campagne menée par Barack Obama en 2008, qui le voit battre la candidate de l’establishment démocrate, piètre candidate (on l’a encore vu ce mois-ci), est elle-aussi utilisée à mauvais escient. Le sénateur Obama, par sa seule personne, par une intelligence hors-norme et un propos de haute volée, annonçait un changement de substance et la redéfinition de l’espace politique : il a su créer l’espace qui a permis son élection de 2008 et sa réélection de 2012, et surtout, il a créé cet espace au sein du Parti Démocrate, pas dans un entre-deux ni Républicain, ni Démocrate.

Macron lui s’est mis au centre du jeu dans un jeu ou l’on ne gagne jamais au centre. La victoire de Fillon  aux primaires de novembre l’illustre encore, le centre en France compte pour peu de chose au moment des élections. Macron peut bien essayer d’attirer ce que le centrisme compte encore d’esprits réticents à rejoindre la droite conservatrice (les jeunes de l’UDI, quelques parlementaires…) ; au mieux, il héritera d’un capital électoral modique, et encore…  Sur son lit de mort à Pau, le vieux Bayrou refuse de se laisser dépouiller, tel l’avare de Plaute. Tout héritier est un voleur, prêt à porter le coup fatal.

Sur le fond, Macron est, dans l’opinion et à juste titre, cet énarque au passé de banquier qui croit que l’uberisation sauvera la société. Pour améliorer la productivité de l’économie française, JJSS prônait l’exemple américain ; Macron croit aux prophètes de la  Silicon Valley.  Réformes libérales dans le style Rueff-Armand1 et scientisme numérique, mais avec entrain juvénile. Une candidature Macron relève au fond du registre si banal en France de la réforme libérale, ce qui est défendable à certains égards mais insuffisant.

La question des inégalités nées du capitalisme financiarisé, la question de l’autorité à laquelle aspire une partie des classes populaires et celle de l’identité culturelle de la nation sont entremêlées dans une magma dangereux, méphitique, et Macron ne donne pas l’impression d’en avoir pris la mesure. L’élection de Donald Trump fait bien voir la combinaison de forces qui vient discréditer la discussion rationnelle et la pensée progressiste. En appeler à Jeanne d’Arc, et se promener en août dernier chez Philippe de Villiers, ce n’est pas malin ni profond ; c’est de la com’ de galopin2.  Parions qu’aux élections, Macron finira aux alentours de 10%, ce qui correspond  au public jeune, urbain, diplômé attiré par sa thématique moderniste.  On vient de le voir aux Etats-Unis, ce n’est pas le segment qui peut faire une élection.

Valls ?

Manuel Valls peut-il adopter aujourd’hui la même stratégie de rupture, et se présenter en alternative ? Malgré beaucoup de maladresses, Valls a un enracinement politique et social et une maturité sur les questions qui travaillent le pays qu’on ne connaît pas à l’uberophile Macron. Mais voila : déconsidéré pour son association avec François Hollande, concurrencé par Macron sur le terrain de la modernisation économique, vilipendé par la gauche radicale parce qu’il lui promet le renvoi aux marges, Valls a cru se différencier en surjouant son personnage : autorité, laïcité, sens de l’Etat, détermination… Thèmes excellents mais qu’il aurait fallu enrichir, et non assécher. Valls est maintenant piégé. On ne saurait jurer de rien en ce moment mais l’imagine difficilement gagner une primaire de Gauche, qu’elle soit interne au PS ou élargie à l’ancienne Gauche Plurielle.

Les années Fillon s’annoncent bien tristes.  Il faut espérer qu’entre Macron et Valls, la Gauche de gouvernement saura se réinventer après 2017.

 

Serge Soudray

 

  1. Célèbre rapport de juillet 1960 : “Il est aisé de constater qu’en fait, certaines législations ou réglementations économiques ont actuellement pour effet, sinon pour but, de protéger indûment des intérêts corporatifs qui peuvent être contraires à l’intérêt général et, notamment, aux impératifs de l’expansion” ; ”L’inadaptation de l’administration publique à ses diverses fonctions constitue un frein à l’expansion” – extraits du rapport.
  2. On concédera que sur l’école, E. Macron a pris la mesure d’une dégradation que le logiciel socialiste de base ne permet même pas de concevoir.  Il aura fallu un pouvoir socialiste pour abaisser encore le niveau dans les établissements qui devraient être au services des classes populaires. Bravo.
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