Une fontaine endormie (1956)

novembre 2016

Après la Libération, la vie musicale reprend son cours d’avant la guerre. Les musiciens, les chanteurs qui s’étaient exilés pour raisons raciales ou politiques reviennent en France. Ceux dont les chansons sont associées à l’Occupation, au pétainisme sont inquiétés, tels André Dassary, connu pour le retentissant Maréchal nous voilà de 1941, ou André Clavaud, animateur de Radio-Paris, station fermée en 1944 à la libération de Paris ; leur éclipse ne durera pas. Renée Lebas (19177-2009), alias Renée Leiba, juive roumaine dont la carrière avait commencé en 1938, revient de Suisse Romande, d’où elle avait gardé le contact avec son public en chantant sur Radio Genève.

Comme elle, pour les mêmes raisons, Eddie Marnay et Emil Stern  sortent de la clandestinité. Eddie Marnay, alias Edmond Bacri, avait commencé sa carrière de chanteur et de parolier en 1937. Il mourra en 2003, célèbre pour ses chansons pour les chanteurs yé-yé et Claude François, Mireille Mathieu et Marcel Amont, 4.000 chansons au total. Emil Stern, alias Emile Stern (avec une lettre qui change tout), est un musicien doué, capable de donner une mélancolie d’Europe centrale aux mélodies qu’il compose. On écoute encore de lui, dans ce style, Ou es-tu mon amour, son plus grand succès, bien repris par Django Reinhardt1.

Pour Renée Lebas, Eddie Marnay écrit en 1956 Une fontaine endormie, la première chanson en langue française sur la déportation, semble-t-il2. Une promenade un jour dans les rues de Varsovie fait remonter le souvenir d’une fontaine endormie. L’image n’est pas parfaite ; rien n’est dit, rien n’est clair, mais on saisit ce qu’il en est. Ce n’est pas la chanson du malheur de masse, comme le Nuit et Brouillard de Jean Ferrat en 1963, mais le souvenir du drame intime, irréversible. Il faudra attendre la chanson de Goldmann, Comme toi, en 1992 pour que le drame intime soit abordé, cette fois de façon directe, sans en rester au registre de l’allusif.

Goldmann appelle à l’identification avec la petite Sarah. Une fontaine endormie demande au promeneur de rendre visite à un  lieu chargé de peines, mais sans appeler à l’identification ; au promeneur, il est seulement demander de mesurer la douleur de la chanteuse. La musique d’Émil Stern est comme un air de valse triste, composée entre Budapest et Varsovie. Renée Lebas dédie la chanson à son père et à sa sœur, internés au Vel d’hiv et morts en déportation.  La Fontaine endormie, c’est sa jeune sœur Madeleine ou peut-être le temps de l’enfance.

La chanson est reprise par une chanteuse oubliée, Lise Monty, dans un disque pour soirée de shabbat. La mélodie figure bizarrement dans des disques de musique instrumentale des années 603.

Elle est aussi chantée par André Dassary4 et par le bien médiocre André Clavaud5, redevenus très populaires dans les années 50. Leur style est daté, mais la chanson garde sa mélancolie.

La version de Renée Lebas est de loin la plus touchante. Sa voix épouse mieux la mélodie. On connaît d’elle d’autres chansons sur des thèmes d’Europe centrale, Tire, tire l’aiguille, ma fille, et surtout Garde l’espérance, sur une mélodie qui sera reprise pour l’hymne israélien.

On se demande ce qui a passé par la tête d’André Dassary quand il a mis Une fontaine endormie à son répertoire, lui qui avait entonné le chant de ralliement du pétainisme. Dassary avait beaucoup travaillé avec les musiciens d’avant-guerre qui avaient dû s’exiler ou se cacher en 40, comme Ray Ventura ou Paul Misraki. Quel pouvait être son paysage mental ? Savait-il le sens de ce qu’il chantait ?

Mystère de l’époque.

 

P. Wideltsky

 

Site intéressant : Musique dans la clandestinité sur http://www.musiques-regenerees.fr/GhettosCamps/MusiqueClandestinite.html

 

 

  1. C’est à eux qu’on doit le Ivan, Boris et moi de Marie Laforêt en 1967.
  2. R. Lebas, Une fontaine endormie.
  3. On trouve ces versions sur Spotify
  4. A. Dassary, Une fontaine endormie.
  5. A. Clavaud (1911-2003), Une fontaine endormie.
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