“Nuit debout”, la gauche radicale et le peuple

avril 2016

 

Un nouvel enthousiasme a saisi la gauche radicale, ces derniers temps.

Ce qui forme la gauche radicale actuelle, plus diversifiée que l’extrême-gauche des années 60-70 avec ses déclinaisons plus ou moins sérieuses de marxisme-léninisme, se rassemble sur des places à l’imitation de Podemos ou d’Occupy Wall Street. On débat du “renouveau citoyen”, de la démocratie “directe” et “participative”. On s’enthousiasme pour des pensées critiques, radicalement critiques. Des ouvrages mi-scientifiques (enfin, si l’on veut), mi-militants font la théorie de l’agitation, à la suite de Badiou, Rancière, Agamben… Plus teigneux, Lordon a remplacé Jorion dans le rôle de l’économiste théosophe. On parle des Zapatistes et de la Commune de Paris, ce qui est dépaysant dans l’Europe dominée par l’ordo-libéralisme allemand. On parle beaucoup de Bourdieu et de la lutte contre toutes les dominations. Sortis de leurs forêts, les zadistes donnent au mouvement une fantaisie, un coté roots qui manquaient, comme les maos-spontex1 enrichissaient la palette soixante-huitarde.

Si l’on gratte…

Si l’on gratte, il apparaît que l’éloge du débat, de la spontanéité, de la manifestation comme acte performatif, selon la belle expression d’un étudiant en philosophie de Paris VIII interviewé par France Culture2, témoigne surtout du rejet de ce qui est l’instrument du peuple en droit constitutionnel, le suffrage universel. Ne pouvant convaincre une majorité de voter pour elle, la gauche radicale veut inventer une nouvelle démocratie qui ferait l’économie du vote majoritaire. « Refus de voir la politique se résumer au bulletin de vote », note l’éditorialiste de Libération3.  Le léninisme faisait du parti bolchevik une avant-garde, façon de reconnaître que les masses finiraient bien par suivre le mouvement. Dans cette nouvelle radicalité, le militant s’épanouit par le débat, la manifestation, la contestation – et l’idée de rallier une majorité, le peuple donc, lui est étrangère. On ne discerne d’ailleurs ni leader ni mot d’ordre précis qui pourrait cristalliser une majorité, sinon celui d’être radical, insoumis, et de le dire.  Le forum se suffit à lui-même. Les manifestations contre la réforme du Code du travail sont l’occasion de se dégourdir les jambes, mais la réforme se délite et elle ne sera bientôt plus un prétexte.

Il y a longtemps que le gauchisme refuse le suffrage universel, car il suppose la représentation politique, viciée dans son principe, et les partis ; il introduit de l’inégalité entre les citoyens. L’objection est d’ordre moral4. Elle est d’autant plus forte que les élections sont terriblement régulières et prévisibles pour cette extrême-gauche.

Ce qui est nouveau néanmoins, c’est le degré de déconnexion entre ces grandes réunions Place de la République, en province au nom de la démocratie, et l’impuissance politique absolue de la gauche radicale, fragmentée comme jamais, isolée. Le nombre de participants ne peut faire illusion. Sur le spectre qui va des députés frondeurs aux zadistes, en passant par les syndicalistes de SUD et les partisans de la décroissance, on se demande quelle formation, seule, pourrait atteindre 5% des voix aux élections nationales. La coalition la plus large  atteindrait-elle même 10% ?

Il y a apparemment aussi une dimension “groupe de parole” dans les débats de la Place de la République, comme s’il fallait se réunir, se parler, s’écouter pour mieux supporter le trouble qu’on ressent. Il faut même passer la nuit ensemble, dans le froid des nuits d’avril ; c’est que le corps doit lutter, lui aussi.  L’exercice paraît mêler purification de soi et contestation du système. Avec ces rassemblements, nous sommes au croisement du militantisme politique et du développement personnel, dans une forme new age et engagée de l’exercice spirituel.

L’intersectionnalité des luttes ?

Et quel est ce trouble à purger, ce traumatisme, sinon celui de réaliser que le peuple est à droite, très à droite même en ce moment, en France et dans le reste de l’Europe. L’idée de révolte globale contre le système libéral, capitaliste, occidental…  n’a jamais paru aussi étrangère aux classes populaires. Même en France où les réformes libérales du gouvernement ont érodé sa base sociale, la mobilisation générale n’est pas à l’ordre du jour.

Par défaut, les masses ne se rebellant pas, cette gauche veut croire à l’« intersectionnalité des luttes », ce substitut postmoderne au vieux front de classes. Or elle découvre la terrible singularité des causes. C’est le second trouble à purger dans ces rassemblements : les questions sont devenues trop complexes pour le logiciel de la gauche radicale. La décroissance ne fera pas l’affaire des travailleurs peu qualifiés. Les ouvriers n’ont pas de sympathie pour les filles voilées et les hommes en tenue salafiste.  La déchéance de nationalité qui heurtait à juste titre la gauche radicale, le peuple la souhaitait – fait désolant mais attesté par la série de sondages sortis ces derniers mois. Les immigrés qu’on voudrait régulariser en masse ne sont pas féministes, et souvent le mouvement LGBT les révulsent.  Les jeunes du XIème arrondissement n’ont pas grand-chose en commun avec les jeunes de banlieue, et d’ailleurs c’est en banlieue que sont recrutés les quelques fanatiques qui tirent sur les premiers. A cette radicalité qui veut déconstruire les identités de genre et rappeler la nation à sa dette coloniale, le peuple répond par une crispation identitaire à fonds xénophobe.

La dynamique est malheureuse.

Moralité : la gauche radicale ne sait pas quoi faire du peuple réel, celui des villes, des villages et des banlieues ; alors elle se passe de lui. On débat entre militants de toute obédience, avec un grand souci de forme et de procédure, rapportent les journalistes. A la Fête de l’Huma, on chantait l’Internationale pour se donner l’illusion du mouvement inexorable vers le socialisme. Place de la République, on débat pour se donner l’impression de refonder la démocratie, comme dans une nouvelle Constituante, et d’ailleurs certains s’essayent à rédiger une constitution. Le problème, c’est qu’il n’y a ni mandants, ni mandat.

Enfin ! On aura bien débattu, c’est l’essentiel.

 

Serge Soudray

 

(Gustave Courbet, Le désespéré, 1843-1849)

 

 

 

  1. Célèbres pour avoir imaginé Mao-Tsé-Toung en leader anarchiste.
  2. Matinale du 6 avril 2016.
  3. Anti-résignation, 6 avril 2016.
  4. On rappellera les fortes paroles d’un théoricien bien connu dans ces milieux : « Dans son principe, comme dans son origine historique, la représentation est le contraire de la démocratie. La démocratie est fondée sur l’idée d’une compétence égale de tous. Et son mode normal de désignation est le tirage au sort, tel qu’il se pratiquait à Athènes, afin d’empêcher l’accaparement du pouvoir par ceux qui le désirent », Jacques Rancière, Nouvel Observateur, 28 mai 2012.
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