Présidentielles américaines : le socialisme selon Bernie

mars 2016

Bernie Sanders est-il vraiment un OVNI dans l’histoire politique des Etats-Unis ?

On mesure à quel point l’histoire politique américaine est mal connue lorsque l’on lit ou entend les commentaires qui suivent les performances électorales de Bernie Sanders aux primaires du Parti démocrate. Alors, quand on refuse de se plonger dans cette histoire ou quand on l’ignore délibérément, on sort les explications séduisantes sur le bon vieux retour du populisme. Quelle aubaine, en effet, que ces élections : d’un côté un populiste de Droite (Donald Trump) et de l’autre un populiste de Gauche (Bernie Sanders). Cette qualification ne choquerait pas si elle faisait référence au People’s Party des années 1890 et à sa contestation du système politique et économique d’alors. Mais ce n’est malheureusement pas le cas, et c’est dommage car une petite plongée dans l’histoire politique américaine aurait vite amené nombre de commentateurs à relativiser la nouveauté du phénomène Sanders et à voir que ce type de contestation a déjà existé aux États-Unis et qu’elle risque d’exister pour longtemps.

De la même façon, on ne peut qu’être étonné du fait que l’on ne remplace pas la percée de Bernie Sanders dans un contexte politique précis : celui de l’échec de la stratégie de recentrage du Parti démocrate et de l’incapacité de celui-ci à apporter des solutions à la crise de la classe moyenne américaine. En effet, il y a un paradoxe étonnant : toute la doctrine issue du courant qui a abouti au recentrage du Parti démocrate visait à séduire les classes moyennes lassées du Welfare State et de ses politiques redistributives, classes moyennes qui avaient contribué à assurer le succès du reaganisme. Pour autant, les tenants du recentrage n’ont pas perçu que les nouvelles tendances du capitalisme laminaient ces mêmes classes moyennes en provoquant des concentrations de richesse sans précédent, bloquant par la même le moteur même de la société américaine : la mobilité sociale.

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De ce point de vue, on ne doit pas être étonné du gauchissement récent du Parti travailliste britannique : les mêmes causes ont produit les mêmes effets. La belle construction intellectuelle de la Troisième Voie s’est aussi avérée incapable de comprendre en profondeur la crise de la classe moyenne anglaise. Comme leurs homologues du New Democratic Party, les tenants de la ligne blairiste du New Labour n’ont pas saisi que comprendre ce dont la classe moyenne ne voulait plus ne donne pas forcément les solutions pour résoudre une crise bien plus profonde : celui de la stagnation d’une catégorie sociale qui avait jusqu’alors assuré la stabilité des démocraties tant américaine que britannique. Et il faut le dire, les deux partis au pouvoir tout occupés qu’ils étaient à rétablir les liens avec le « business » sont passés à côté des préoccupations de leurs électeurs. Aux mêmes causes les mêmes conséquences : pour le Parti travailliste, l’élection de Jeremy Corbyn et pour le Parti démocrate l’émergence de Bernie Sanders.

Comme au temps de la percée du mouvement populiste des années 1890 et ensuite du mouvement progressiste dans les années qui ont suivi, on ne peut rien comprendre à l’émergence du phénomène Sanders si on ne le resitue pas dans une double crise : d’abord une crise sociale et, forcément liée à elle, une crise politique.

Une crise sociale

L’évolution récente du capitalisme américain et les critiques qui lui sont adressées ne sont pas sans rappeler les crises précédentes évoquées plus haut car les symptômes, à vrai dire, sont les mêmes : concentration des richesses, précarité toujours plus accrue, envahissement des logiques liées à l’intérêt dans toutes les sphères sociales, stagnation sociale des classes moyennes, endettement des ménages et des jeunes etc… La crise de 2008 a été un révélateur en aucun cas la cause de ces problèmes, révélateur aussi de la place prise par certains établissements financiers dans la vie économique et sociale de millions de salariés. Crise économique et morale car beaucoup d’Américains ont alors perçu que c’étaient les fondements mêmes de la démocratie américaine qui étaient atteints. Cette concentration des richesses, cet envahissement des logiques intéressées sont aux antipodes de la conception politique et sociale qui était celle des pères fondateurs, pour qui vertu et pratique politique étaient intimement liés. Beaucoup d’analystes américains ont souligné que le discours de Sanders était volontiers moralisant, voire prophétique ce qui explique sa forte sympathie pour le pape actuel. Là aussi, rien de nouveau. Tant les populistes que les progressistes du début du dernier siècle fustigeaient les dérèglements du capitalisme d’un point de vue moral où les références bibliques n’étaient jamais loin.

Là où Sanders innove, c’est qu’il s’adresse à tous les américains, sans distinction ethnique, ce que lui reprochent, mezza voce, les tenants de la ligne « arc en ciel », qui est celle d’Hillary Clinton et pour qui les problèmes sont d’abord ethniques et ensuite sociaux. Sanders, lui, avec une constante remarquable pense le contraire c’est d’abord la crise sociale qui fragilise les rapports entre Américains d’origine diverse. Avec Sanders ce n’est plus le « it’s the economy stupid » mais « it’s the social stupid ». Car pour Sanders, la reprise économique ne change rien aux problèmes de fond de l’économie américaine, qui n’enrichit que les plus riches et qui appauvrit les plus travailleurs. En d’autres termes, pour Sanders ce capitalisme est intrinsèquement et perversement oligarchique, et il ne doit son maintien qu’à sa capacité à subvertir le système politique par des politiques de subventions généreuses.

Sanders et Clinton se réclament tous les deux du progressisme mais n’ont pas la même vision dudit progressisme. Sanders se rattache à un vieux courant où le combat contre l’envahissement de la vie politique par le monde des affaires et la lutte pour la dignité sociale sont prépondérants. Pour Clinton, le progressisme se situe plus dans le combat sociétal et dans celui de l’affirmation des droits des minorités, quelles qu’elles soient, par ailleurs.

Sanders a deux autres avantages : en premier lieu, contrairement à une majorité d’élus du Parti démocrate, il vient d’un milieu modeste : fils de juifs polonais émigrés aux États-Unis, il a grandi dans le quartier de Brooklyn. Lorsqu’il évoque les difficultés sociales de ses compatriotes, il sait de quoi il parle. En second lieu, Sanders ne doit sa réussite électorale qu’à lui même. C’est en indépendant qu’il a connu ses premiers succès électoraux dans le Vermont. C’est par son action qu’il s’est fait connaître en aucun cas par le soutien d’un des deux partis. Son adhésion au Parti démocrate est tardive. Sanders illustre parfaitement le rêve américain, d’où le fait qu’il est crédible quand il évoque une société américaine qui a été « prédatisée » par quelques personnes dont la seule ressource est d’être immensément riche.

(SITE OFFICIEL DE BERNIE SANDERS : “In 1962, Sanders, as an officer for the Congress of Racial Equality, led students in a several-week-long sit-in to oppose segregation in University of Chicago campus housing. He was arrested when the police came to call him an outside agitator for putting up flyers around the city detailing police brutality against African Americans.”) 

On exagère, de mon point de vue, le caractère prétendument socialiste du programme de Sanders et son anticapitalisme. Il s’attaque avant tout au visage déformé du capitalisme, et au fait qu’il a failli à sa promesse de permettre une vie meilleure à tous. Dans cette perspective, sa vision des réformes est profondément américaine. Elle se situe dans la droite ligne des deux président Roosevelt et d’ailleurs peut-être plus du premier que du second. Le discours de Sanders est plus moraliste que socialiste et sa conception de la justice, en général, plus biblique qu’idéologique. Taxer d’avantage les riches et assurer la gratuité de l’enseignement et des soins ne constituent pas des nouveautés dans la vie politique américaine. Pour le reste, son programme reste assez vague, mais peut-être est-ce là ce qui constitue la force du candidat Sanders.

Une crise politique

Comme la deuxième gauche française, comme la troisième voie du new labour, le Parti démocrate recentré par Bill Clinton n’a pas tiré les conséquences, de fait, des profondes transformations sociales qu’engendrait le capitalisme financier qui s’est imposé dans les années 1980. Comme déjà dit, en se concentrant sur les nouvelles valeurs des classes moyennes telles qu’issues des nouvelles tendances sociétales (individualisme, responsabilité etc…) et de leur aversion de plus en plus prononcée pour les conséquences du Welfare State (critique de l’assistanat), les tenants de la ligne « centriste » en ont déduit qu’il suffisait de présenter un programme économique raisonnable où le Workfare remplacerait le Welfare pour séduire ces mêmes classes moyennes. Et ce fut effectivement le cas.

Mais une stratégie de conquête électorale est une chose, comprendre qu’à un moment donné, c’est l’évolution même du nouveau capitalisme qui lamine des catégories entières de la population, en est une autre.

Dans les trois cas cités, la préoccupation des nouvelles élites politiques a semblé être celle de la crédibilité en montrant que la voie réformiste était parfaitement compatible avec le développement du capitalisme. L’erreur majeure a consisté d’une part, à sous-estimer la crise de la classe moyenne caractérisée, notamment, par des perspectives d’ascension sociale réduites et une profonde mutation des cadres habituels du monde de l’entreprise et, d’autre part, au delà des constructions théoriques si brillantes soient-elles (cf. les analyses de Giddens et de Greenberg), de ne pas avoir su proposer des solutions à cette crise. Par un tropisme sociologique qui est typique des partis progressistes, les stratèges de ces partis se sont trop focalisés sur les catégories moyennes diplômées et aisées, les gagnantes de la mondialisation, en oubliant toutes les autres, celles qui voient leur cadre de travail bouleverser et qui n’ont plus l’espoir de voir accéder leurs enfants à une vie meilleure.

Si Sanders séduit autant les jeunes c’est aussi parce qu’il leur parle de problèmes concrets comme le coût des études, coût qui n’est plus contrebalancé par des espérances d’ascension sociale et qui agit comme une cause de paupérisation sans précédent. Si ce thème du coût des études est devenu central dans son discours et qu’il porte autant, c’est bien que quelque chose de fondamental s’est cassé dans la société américaine : l’espoir de réussir et celui de pouvoir s’épanouir dans son travail. Sur la facilitation de l’accès aux biens publics, les travaillistes comme les démocrates ont échoué. C’était pourtant là un des thèmes dominants de leur programme et de leur aggiornamento idéologique.  Des sondages récents montraient que les jeunes américains n’étaient pas aussi timorés que leurs ainés lorsqu’on évoquait le socialisme. Nombre de commentateurs en ont tiré la conclusion que ces générations étaient plus « ouvertes » politiquement. Ouvertes ou désespérées du système actuel ?

Sanders a un autre atout fondamental : contrairement aux autres progressistes, il ne considère pas les évolutions de la société actuelle comme forcément bénéfique,s voire comme inéluctables. On est loin des réflexions d’un des maîtres à penser de la deuxième gauche française, Alain Touraine, pour qui la fonction d’un parti progressiste est de faire accéder les catégories sociales les moins favorisées à la modernité ! Pourquoi pas ! Mais encore faut-il définir celle-ci et l’incantation n’est pas une politique. On peut même dire que tant le new democratic party que le new labour ont échoué à « humaniser l’inévitable » selon la belle expression de Roberto M. Unger et Cornel West. On oublie trop souvent qu’Obama s’était fait élire sur deux promesses : enrichir la classe moyenne et « mettre la finance à sa place ». Sur ces deux promesses l’échec est patent.

Si nombre d’électeurs démocrates ne souhaitent pas revenir aux politiques inspirées du welfare state, ils ne supportent plus ce capitalisme version cupide, aussi bien dénoncé par le Pape François que par Joseph. E. Stiglitz. En sous-estimant ce rejet d’une certaine forme de capitalisme, Hilary Clinton et, malgré son succès récent, n’est pas au bout de ses mésaventures.

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Sanders séduit parce qu’il ne cantonne pas ses critiques du système actuel au seul plan politique et social, mais aborde aussi le plan moral. Lorsqu’il reproche à Hillary Clinton sa conférence payée par un célèbre établissement financier, il tacle sa concurrente sur deux transgressions qui, au final, n’en font qu’une : celui de la juste rétribution du travail et celui de l’indépendance des élus face au pouvoir financier. Le comportement de Clinton est amoral parce qu’il ne correspond tout simplement pas à celui que devrait avoir tout citoyen digne de ce nom : la capacité à résister à l’appât du gain pour mieux concourir au bien commun.  Dans la mentalité protestante qui continue à marquer la société américaine, la richesse doit être le fruit du travail et être au service de la société toute entière ; les démocrates l’auraient-ils oublié ?

Jean-Claude Pacitto

Jean-Claude Pacitto, universitaire, s’intéresse à l’histoire et à la vie politique américaine et à l’évolution des gauches européennes. Il enseigne à l’université de Paris-Est.

A lire aussi :

Parti socialiste français et Parti démocrate américain, Jean-Claude Pacitto, décembre 2013

Le bateau ivre ou les tribulations du Parti socialiste, Jean-Claude Pacitto, septembre 2014

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