Kravtchenko, Daoud, même combat, mêmes ennemis

février 2016

 

Il est probable que lorsqu’on fera l’histoire de la première partie du siècle, à la suite de Sartre et de son “communisme, horizon indépassable de notre temps”, à la suite des zélotes européens de Mao-Tse-Toung, il y aura tous ces intellectuels qui aujourd’hui, au nom de la dignité des opprimés et de l’antiracisme, soit trouvent des raisons aux revendications islamistes, soit relativisent certains traits archaïques de la culture arabo-musulmane, en particulier les attitudes envers les femmes. C’est dans le monde arabe qu’on se rappellera d’eux avec le plus de colère car c’est là qu’ils auront été les plus nuisibles.

Les tribunes qui mettent en perspective l’indignation qui a saisi l’opinion devant les agressions sexuelles de Cologne, de Stockholm ou d’Helsinki seront alors rangées au côtés de celles qui défendaient les procès de Moscou en 1936 ou la Révolution culturelle chinoise. Même aveuglement, même mauvaise foi. On entend même aujourd’hui que les agressions sexuelles de la Place Tahrir ont finalement été montées en épingle1, c’était marginal, secondaire, exceptionnel… Les braves gens. Bientôt ils relativiseront les exécutions publiques d’homosexuels décidées par l’Etat islamique et les jets d’acide au Pakistan.

La toute dernière dans Le Monde qui se veut une réponse critique, radicale, post-coloniale2 aux propos de Kamel Daoud est de même nature que celles qui insultaient Kravtchenko, qui le traitaient de traître pour avoir révélé le Goulag et le reste. Daoud serait prisonnier de clichés coloniaux, disent-ils. Il serait l’indigène de service, qui cherche à plaire au public occidental. Il lui est reproché d’avoir écrit par naïveté ou par intérêt, et non pas au nom des valeurs de lucidité et de vérité. Au demeurant, l’assaut est mené avec pédanterie et condescendance. Qu’ont écrit de mémorable ces demi-soldes de l’intelligence ? Les Lettres françaises, pour des propos du même tonneau, employaient des signatures plus brillantes.

Il est encore plus désolant de voir qu’une partie des signataires de ces insultes, faites à mots couverts, hypocrites, portent des patronymes orientaux. Eux n’ont même pas l’excuse de l’ignorance.

Ces intellectuels organiques de l’oppression sont prêts à sacrifier la dernière liberté et toute honnêteté intellectuelle à leur combat contre une société qui ne reconnaît pas assez leurs mérites, où en tout cas ils ne se sentent pas à l’aise pour de bonnes ou de mauvaises raisons. Et cela les pousse à soutenir des positions et des comportements moralement injustifiables, à ne pas voir la violence là où elle est. Ces “universitaires” se sont choisis des victimes à défendre ; leur sollicitude n’est pas infinie. D’où il vient qu’ils sacrifient le droit des femme et la liberté d’expression, un peu comme les marxistes sacrifiaient les libertés dites formelles au grand combat pour l’émancipation des peuples et le socialisme.

Même aux Etats-Unis, au nom de la lutte contre l’ethnocentrisme occidental, contre les clichés orientalistes, il s’est trouvé de bonnes âmes pour contester l’opinion exprimée par le romancier algérien, tout comme il y a un an, les écrivains américains du Pen Club se refusaient à “être Charlie”, ne voyant dans ce journal qu’un brûlot raciste anti-musulman. Mêmes erreurs, mêmes complaisances. Des esprits bien légers lui recommandent d’arrêter le journalisme et de revenir à la littérature, comme si eux avaient la moindre lucidité sur ce qui est en train de se passer. Dans sa lettre, le journaliste Adam Shatz, c’est de lui qu’il s’agit, argumente au moyen de confidences qu’il aurait reçues au sujet de l’usage de la lingerie et de la possibilité de l’orgasme en Egypte. Et voila comment l’on trahit les progressistes du monde arabe. On croit rêver. Que ce Monsieur Shatz lise par exemple le Code algérien de la famille de 1984-2005, qui n’est d’ailleurs pas le pire.

La montée du rigorisme religieux, l’enfermement des femmes, les exécutions publiques pour raisons de mœurs, les Codes de la famille rétrogrades, ces esprits faussés ne les voient pas – alors même que la société civile en Iran rejette ce carcan, que des féministes en Égypte contestent la morale islamiste, qu’il apparaît un mouvement démocrate, féministe, parfois laïc. Et la frustration sexuelle ou la hargne contre l’émancipation féminine, deux aspects du même problème dans le monde arabo-musulman, pourtant bien documentés et que Daoud n’a fait que relever, ils ne le voient pas non plus. Même le Monde diplomatique, cet organe central, historique du Tiers-Mondisme, lui avait consacré un long article en 2014, au sujet précisément de la jeunesse en Algérie 3. A force de ne rien voir, on ne comprend rien. Disons plutôt que ces tribunes, ces lettres sont écrites par des gens qui font profession de ne rien voir quand ils sentent que cela desservirait la Cause. La vérité peut attendre.

Ce qu’on reproche au romancier algérien, comme à quelques autres esprits libres de cette partie du monde, c’est précisément d’être algérien, arabe et d’avoir été élevé dans la religion musulmane ; on ne peut le disqualifier d’office comme raciste ou islamophobe. Point commun  avec Kravtchenko qui connaissait la réalité soviétique pour l’avoir vécue de l’intérieur, d’où la virulence de ses détracteurs4.

Il est piquant que la hargne de ces gens se fixe aujourd’hui sur Kamel Daoud, un romancier qui admire Albert Camus – comme si au fond, rien n’avait changé depuis les années 50-60. Deux psychologies, deux morales se font face. Celles du camp à défendre, hier la “Patrie du socialisme”, aujourd’hui le “monde musulman”, deux désignations viciées ; et puis celles de la liberté.

 

Serge Soudray

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  1. “Certes l’encerclement et l’agression de femmes n’est pas sans rappeler ces très rares passages à l’acte, en marge de l’occupation – par des foules plurielles des semaines durant – de la place Tahrir au Caire, en 2011.”, dixit Nacira Guénif qui signe sa tribune dans Le Monde “sociologue et anthropologue française, professeur des universités à l’université Paris-VIII”, ce qui n’est pas honorer la sociologie, l’anthropologie et Paris-VIII.
  2. Au sens des post-colonial studies.
  3. Voir Le Monde diplomatique, Pierre Daum, Sexe, jeunes et politique en Algérie, août 2014. Le Tiers-Mondisme vintage est plus honnête que cette mouvance de style post-colonial, malsaine et qui n’aide personne.
  4. Différence notable : Victor Kravtchenko avait trouvé refuge en Occident quand il publie J’ai choisi la liberté, en 1946 ; Kamel Daoud vit toujours en Algérie. Cette différence, il faudra la rappeler aux pétitionnaires de tout poil.
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