Le Club des Vingt, élément (vieillot) du Mobilier national

février 2016

Sous le titre accrocheur Péchés capitaux, c’est une synthèse bien rapide que livre aujourd’hui le Club des Vingt, ce petit cercle qui se consacre à la politique étrangère et qui réunit vieilles gloires nationales (Hubert Védrine, Régis Debray, Henry Laurens…) et diplomates déliés du devoir de réserve. Certains ont quitté le circuit professionnel, d’autres jouent encore mais en sourdine1.

Le Club passe en revue les différents espaces où la diplomatie française cherche visiblement sa conduite après deux mandats présidentiels aux résultats disons… contrastés : Europe, États-Unis, Russie, Moyen-Orient, Afrique, Asie. Selon le résumé de l’éditeur, le Club entend que la France reprenne sa place sur la scène internationale, par relance de la construction européenne en partenariat avec l’Allemagne, redéfinition des relations avec les Etats-Unis et la Russie, de sa politique au Moyen-Orient…

Le Club des Vingt signale les lacunes ou les erreurs.  Malheureusement, la focale est un peu courte et l’essentiel est laissé de côté.

Péchés capitaux

Cacophonie et atlantisme ?

L’Europe, vue en bloc, est dénoncée comme un espace aux institutions trop nombreuses et peu efficaces ; la création d’institutions propres à la zone euro risque d’aggraver la situation.

Qui le contesterait ?  Mais cette analyse exacte et banale ne conduit pas vraiment à la recommandation de l’ouvrage : la reconstitution d’une petite Europe efficace sur le modèle de l’Europe des Six dont, comme autrefois, la France et l’Allemagne seraient le moteur ; les deux pays auraient à proposer un plan d’harmonisation sur 15 ans. C’est oublier que l’Europe est d’abord aujourd’hui prisonnière d’une nouvelle Question allemande que personne ne sait résoudre, et qui repousse aux marges les pays méditerranéens et la France, trop faibles. Comment donner à l’Europe une nouvelle unité quand, en son centre, la puissance dominante, le unwilling hegemon, est déflationniste sur le plan économique2, parce que c’est son intérêt bien compris, et rêve d’isolationnisme en politique internationale. Cette fracture de l’Europe n’est même pas mentionnée. Elle est infiniment plus critique que la “cacophonie institutionnelle” dont parle justement l’ouvrage.

Quant aux passages sur la Russie, ils sont exacts quand le Club des Vingt regrette que ni les Etats-Unis ni l’Europe n’aient su créer avec elle, après 1989, de relations stables et confiantes. Mais les auteurs dérapent quand ils sous-entendent que la crise ukrainienne doit beaucoup à l’Union européenne qui a provoqué la Russie en proposant à l’Ukraine un accord d’association3, et aux Etats-Unis qui ont alimenté la révolte contre Ianoukovytch. C’est faire de la Russie un gros ours qu’on a eu tort de provoquer – comme si le président Poutine n’avait pas un programme de restauration nationale à mettre en œuvre. Tout lui aurait servi de prétexte.

On s’explique mal la formule en fin du chapitre Russie : “Un axe Paris-Berlin-Moscou serait un gage idéal de paix pour l’Europe, et même au delà face au risque d’un duopole sino-américain”.  Sur quelle base l’axe Paris-Berlin-Moscou doit-il reposer ? Sur quels thèmes, à quelles fins ? Et d’où sort le duopole sino-américain contre lequel il faut se positionner ? C’est d’un antagonisme qu’il faut parler, et qui n’augure rien de bon. Quel diplomate à la retraite a écrit ces lignes ?

Réalisme et poncif

Sur les Etats-Unis, le Club des Vingt tombe dans le poncif néo-gaulliste, accusant les deux derniers présidents français, l’actuel et le précédent, d’atlantisme ou au moins de suivisme.

Les nécessités de l’heure obligent à une forte coopération militaire, et ce n’est pas de l’atlantisme que de coordonner les troupes et les frappes contre un ennemi commun.  Moyen-Orient, Iran…, on ne voit pas en quoi la politique française actuelle ferait preuve de docilité à l’égard des Etats-Unis4 – au contraire. L’ouvrage n’avance d’ailleurs aucun fait concret mais parle du “vieux sentiment atlantiste”. La réintégration dans le commandement militaire de l’OTAN, décidée en 2008, répond en réalité à des exigences militaires5. La conclusion d’un nouveau traité de libre-échange entre l’Europe et les Etats-Unis, qu’elle soit judicieuse ou non, n’est pas le signe de complaisances atlantistes : à de nombreux égards, c’est l’intérêt de l’industrie européenne de signer ce traité, ce que souligne la Commission européenne.

On sent que les auteurs n’ont pas fait leur deuil d’une thématique anti-américaine qui a marqué la diplomatie française à une certaine époque. Devenue un simple verbalisme, psalmodiée, elle paraît ici désuète à un moment où les Etats-Unis délaissent l’Europe et se replient, que ce soit par conviction, pour s’impliquer plus en Asie, ou par sentiment de n’avoir pas d’option intelligente à promouvoir, comme en Syrie.

Sur le Moyen-Orient – où de façon assez prévisible, le Club des Vingt voudrait plus de fermeté envers Israël – et sur l’Asie, le propos est parfois dénué de substance. Admettons que cela vienne du format de l’ouvrage qui se veut un simple résumé.

Sur l’Afrique, le Club des Vingt déplore justement le recul des entreprises françaises. Il en fait la conséquence d’un manque d’attention, d’une méconnaissance du continent.  D’autres facteurs ont joué, ces quinze dernières années. Les grandes entreprises ont-elles été assez sérieuses dans leurs approches du continent noir (si l’on nous permet cette expression datée) ? La coopération culturelle, universitaire, qui a d’ailleurs vieilli dans ses concepts, n’a-t-elle pas été réduite pour des raisons budgétaires ? Le Club des Vingt appelle à tabler sur la francophonie et sur les sociétés civiles –  propos judicieux mais qui n’est pas assorti de suggestions pratiques.

Pas de discussion non plus de la dimension mercantile de la diplomatie actuelle, qui donne l’impression de vouloir vendre tout et n’importe quoi à tous les gouvernements de la planète. Qu’il y ait désormais une dimension économique dans les préoccupations du Quai d’Orsay est louable, et peut être mis au crédit de Laurent Fabius, mais cette course aux grands contrats est d’un autre ordre et appelle débat.

Là où le Club des Vingt touche juste en revanche, c’est quand il met en cause le manque de réalisme de la diplomatie française récente – la chose est d’ailleurs beaucoup relevée ces derniers temps.  C’est vrai dans les relations avec la Russie et avec le pouvoir de Poutine que l’on ne cherche pas à comprendre au grand regret du Club des Vingt6. C’est malheureusement vrai aussi dans la gestion de la crise syrienne : l’hostilité au pouvoir en place, mille fois justifiée sur le plan moral, n’a servi à rien, et conduit en ce moment à une piteuse retraite au nom de la lutte contre l’Etat islamique.

Manque toutefois, dans les recommandations du Club des Vingt, ce qui faisait le charme du Gaullisme de la grande époque : le souci de proposer une troisième voie entre capitalisme et collectivisme soviétique, le souci de la dignité des peuples, des valeurs un tant soit peu originales.

On ne voit en fait pas, dans cet ouvrage, quelles valeurs devraient aujourd’hui animer la diplomatie française. Rien sur le soutien de la France aux combats démocratiques et féministes au sein du monde arabo-musulman ; rien sur les grands thèmes qui pourraient être proposés aux institutions internationales, soit, entre autres et sans ordre particulier, la relance d’un régime applicable à la faillite des Etats, la régulation mondiale de l’internet, la gestion des crises climatiques… ; rien sur la Cop 21, qui est, quoi qu’on en pense, un succès diplomatique reconnu. Bref, rien sur ce qui risque de compter ces prochaines années.

Entre une diplomatie des droits de l’homme un peu creuse et la posture réaliste à fonds souverainiste, il doit bien y avoir quelque chose.

On n’en voit pas trace dans ce livre.

 

Stéphan Alamowitch

 

Péchés capitaux, Les sept impasses de la diplomatie française, le Club des Vingt, Collection : Le poing sur la table, 2016, Cerf

Membres du Club des Vingt : Hervé de Charette, Roland Dumas, Hubert Védrine ainsi que Bertrand Dufourcq, Francis Gutmann, Gabriel Robin et Claude Blanchemaison, Denis Bauchard, Hervé Bourges, Rony Brauman, Jean-François Colosimo, Jean-Claude Cousseran, Régis Debray, Michel Foucher, Jean-Louis Gergorin, Renaud Girard, Henry Laurens, Pierre Morel, François Nicoullaud forment le Club des Vingt.

  1. On fera une exception pour le tapageur Rony Brauman et sa splendide sentence sur la kippa, signe d’allégeance à la politique israélienne selon lui, un matin qu’il avait l’esprit embrumé.
  2. Par une combinaison d’excédents budgétaires et d’excédents commerciaux. On les voit mal se résorber à court terme même si la demande intérieure allemande est plus vive qu’auparavant.
  3. “C’est une initiative européenne qui est à l’origine de la crise”, p.27.
  4. Sur ce point, les auteurs réservent le mot de “servilité” à la Grande-Bretagne.
  5. La question n’a plus la signification qu’elle avait au milieu des années 60. François Hollande n’est pas revenu sur la décision de son prédécesseur alors qu’en 2008, il avait défendu une motion de censure sur ce point. Signataire de l’ouvrage, H. Védrine n’a pas appelé, dans son rapport de 2012, à une nouvelle sortie du commandement militaire intégré.
  6. Les auteurs ne reprennent pas l’observation, parfaitement exacte, que le bilan de la Russie en termes de libertés publiques et de démocratie, aussi peu glorieux qu’il soit, est moins dramatique que celui de notre allié et client, l’Arabie saoudite
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