Roland Barthes sur Soljénitsyne

novembre 2015

Les articles récents sur Roland Barthes, dans un contrefeu au roman de Laurent Binet, censé être hilarant pour les uns et honteusement populiste pour les autres, font parfois état de sa cécité en politique. Elle l’a conduit, on le sait,  au maoïsme le plus imbécile, le plus grégaire dans les années 70.

Ils ne rappellent pas son brechtisme à deux sous des années 60 ni le très profond jugement de 1970 sur Ionesco dans une parenthèse mémorable:  (“Ionesco n’est-il pas, après tout, le Pur et Parfait Petit-Bourgeois Français ?)”1. Ils ne rappellent pas non plus ses propos définitifs sur Soljenitsyne, marqués, on l’imagine bien, par la clairvoyance, la logique et le sens de ce qui allait compter. Pas question de résumer l’œuvre critique, le personnage à ces propos d’époque, certes.

Illustration par cet extrait d’un entretien de 1979 repris ci-dessous. On notera que le concept de “souffrance de l’écrivain” n’est pas employé au sujet de l’auteur russe.

Ndlr.

 

Le Grain de la voix. Entretiens (1962-1980)

« Si je vous suis bien, votre intérêt pour des textes d’avant-garde, comme ceux de Sollers, ne vous conduit pas à vous détourner de textes plus classiques avec des histoires et des personnages ?

Bien sûr. Ma subjectivité demande ce classicisme. Et si j’avais à écrire une œuvre, je la doterais d’une apparence classique très forte. Je ne serais donc pas d’avant-garde, au sens courant de l’expression. (…)

Dans le Nouvel Observateur, vous avez écrit dernièrement : « rien ne dit que Kouznetsov soit un « bon » écrivain. Je penserais même volontiers qu’il ne l’est pas, non plus que Soljénitsyne… » Pour vous, Soljénitsyne n’est pas un « bon » écrivain ?

Soljénitsyne n’est pas un « bon » écrivain pour nous : les problèmes de forme qu’il a résolus sont un peu fossilisés par rapport à nous. Sans qu’il en soit responsable – et pour cause -, il y a soixante-dix ans de culture qu’il n’a pas traversés et que nous avons traversés. Cette culture n’est pas forcément meilleure que la sienne,  mais elle est là et nous ne pouvons pas la nier, nier par exemple tout ce qui s’est passée dans la littérature française depuis Mallarmé. Et quelqu’un écrivant, disons comme Maupassant ou Zola, nous ne pouvons pas le juger de la même façon que quelqu’un qui soit écrivain maintenant chez nous. Reste que je connais mal les littératures étrangères, j’ai un rapport très aigu et très sélectif à la langue maternelle et je n’aime vraiment que ce qui est écrit en français. (…)

Vous qui n’aimez pas du tout les stéréotypes, ne trouvez-vous pas tout de même qu’il y en a de beaux dans l’avant-garde ?

C’est certain. Il y a des stéréotypes de la non-stéréotypie, il y a un conformisme de l’illisibilité. Qu’est-ce qui peut faire alors la preuve ? Je vais employer un critère un peu démodé et très « kitsch » dans l’expression que je lui donne : c’est la « souffrance » de l’écrivain. Et, la souffrance pour moi, ce n’est pas le fait de peiner une journée sur une page mais le fait que toute la vie de quelqu’un comme Sollers est visiblement fascinée, travaillée et presque crucifiée par la nécessité d’écrire. C’est en cela que l’illisibilité de Sollers a un prix et qu’elle cessera sans doute un jour d’être perçue comme telle. »

 

Le Grain de la voix. Entretiens (1962-1980), Editions du Seuil, 1981, entretien de de 1979 avec Pierre Boncenne pour le magazine Lire.

 

  1. Œuvres complètes: 1968-1971, Seuil 2002, page 479.
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