Pierre Manent, des intentions peu libérales

novembre 2015

Pierre Manent n’est pas un vulgaire pamphlétaire, comme la pensée décliniste en produit tant, mais l’un de nos meilleurs intellectuels. Situation de la France déploie, comme c’est le cas dans tous les ouvrages de l‘auteur, une argumentation consistante et d’une incontestable cohérence. S’agit-il pour autant d’une œuvre lucide ? La question est légitime dans la mesure où Pierre Manent fonde sa réflexion sur une clairvoyance dont ses contemporains seraient singulièrement privés.

Une guerre des modèles d’association

Que ne voyons-nous pas et qu’il serait pourtant urgent de comprendre ? D’abord et avant tout que la nation est en crise. Les causes de celle-ci sont nombreuses, mais la principale d’entre elles est sans doute ce que l’auteur nomme « le grand retrait d’allégeance à la chose commune » (p. 11). Dans une société déliée se confrontent, on pourrait dire s’affrontent, deux modèles concurrents, dont la conciliation est sinon impossible du moins fort difficile. D’un côté, celui des Européens qui regardent la religion comme une opinion individuelle, de l’autre celui des musulmans dont les revendications s’inscrivent dans le langage de la loi religieuse. Alors que « nous tendons à séparer radicalement des choses qui sont naturellement réunies, ils tendent à réunir, à solidariser des choses qui gagneraient à être séparées » (p. 23-24). Nous avons donc affaire à deux modalités d’association fortement contrastées.

Face à cette scission, la réponse que nous privilégions, l’appel à la laïcité, est inadaptée. Ce que stigmatise ici Pierre Manent n’est pas l’idée de séparation entre l’Etat et la religion, telle qu’elle est exposée dans la loi de 1905, mais la laïcité en tant que projet de société visant la neutralisation religieuse de la société1.  Or si l’Etat peut être neutre, ce n’est nullement le cas de la société, la nôtre étant irrémédiablement de mœurs chrétiennes. On ne peut donc espérer que la laïcité accomplisse avec l’islam ce qu’elle a réussi avec le catholicisme, d’autant, ajoute l’auteur, que le premier est aussi extérieur à l’histoire de France que le second lui est intérieur.

Il convient, dès lors, de « permettre une participation plus complète et plus heureuse des musulmans à la vie nationale » (Manent,  “Entretien avec Léa Iribarnegaray et Anastasia Vécrin”, Libération, 24-25 octobre 2015, p. 22). Comment  inviter les musulmans « à sortir de leur quant-à-soi et à entrer vraiment dans la vie commune » (ibid.) ? Pierre Manent suggère que, par exemple, l’on montre moins de méfiance vis-à-vis de leurs pratiques alimentaires, et de manière plus générale, que l’on renonce à l’idée « vaine et passablement condescendante de “moderniser” autoritairement leurs mœurs » (p. 71), et, mieux, qu’on leur  donne  la possibilité de suivre ceux qui leur paraissent « obligatoires et désirables » (p. 72). Ainsi l’on pourrait faire naître la confiance dans un avenir d’appartenance à la nation française. Cela signifie, corrélativement, que « l’on “sanctuarise” certains caractères fondamentaux de notre régime et certains traits de la physionomie de la France » (p. 71). Que faut-il entendre par là ? Outre des mesures « défensives », telles que l’interdiction de la polygamie et du voile intégral, il nous incombe de protéger une certaine « forme de vie », celle qui s’incarne dans la nation (alors que « l’islam n’a jamais pu abandonner la forme impériale » (p. 88)).

Le problème est que cette dernière étant aujourd’hui très affaiblie, il est difficile, selon l’auteur, « d’imaginer une rencontre heureuse entre un islam “fort” et une nation “faible” » (p. 123). Et il est de surcroît inutile d’espérer voir l’Europe2 incarner une forme politique nouvelle de nature à « abriter la vie européenne comme la pluralité des nations l’a abritée jusqu’ici » (ibid.) : la nation reste donc « le cadre principal et décisif de la vie des Européens » (p. 124). On peut alors interpréter le « problème » musulman comme l’obstacle qui « nous oblige à réveiller des ressources endormies et donner réalité à des possibles enfouis et oubliés » (p. 128). Et selon que notre régime parviendra ou non à retrouver sa vertu, « les musulmans feront ou non l’expérience comme musulmans de la liberté effective » (p. 142). Pour le dire autrement et fermement, « les musulmans français ne trouveront leur place dans la société française que s’ils la trouvent dans la nation et ils ne la trouveront dans la nation que si celle-ci les accueille selon sa vérité et selon leur vérité3 » (p. 164), car elle est « l’association humaine qui a porté l’Alliance jusqu’à ce que l’arc européen se brise » (p. 173).

Pensée forte, solidement argumentée comme nous le disions supra, mais fondée sur des présupposés particulièrement fragiles. La revendication de courage et de lucidité est en réalité l’expression d’un repli frileux et nostalgique qui, pour l’essentiel, manque sa cible.

L’oubli de la question sociale

La logique argumentative de Pierre Manent repose sur l’existence d’une entité, les musulmans. Dès lors sa pertinence suppose la consistance de cette entité. Il est certain que le discours public contribue à donner raison à l’auteur. Mais qu’en est-il de la réalité sociale ? Pour le dire brièvement, les enquêtes montrent nettement que, dans leur grande majorité, les « musulmans » ne considèrent pas leur identité « musulmane » comme centrale dans la manière de se penser au sein de la société française. Un argument en faveur de cette thèse, argument qui vaut pour tous ceux qui donnent la priorité à la question nationale par rapport à la question sociale : le « problème » musulman n’est pas né, contrairement à la doxa, de l’affaire du voile, à Creil en 1989, mais des grèves ouvrières de 1981-1984 (Citroën à Aulnay et Talbot à Poissy). On se souvient qu’alors la mobilisation est portée essentiellement par des travailleurs immigrés, pour la plupart marocains, dont certains responsables syndicaux s’adressent en arabe à leurs auditoires. Le gouvernement socialiste d’alors, mais aussi le patronat et certains syndicalistes, n’hésite pas à interpréter le conflit du travail en termes de conflit religieux4.

La recherche, du côté des pouvoirs publics, d’un interlocuteur « musulman », a, dans une logique communautariste, contribué à réduire la pluralité des conditions sociales d’existence à une seule, l’appartenance supposée à une entité largement fantasmée. A ce souci outrancier de simplification, à cette essentialisation de l’existence musulmane, Pierre Manent, quelle que soit la générosité de ses intentions, n’échappe nullement.

Ce n’est évidemment pas étonnant de la part d’un auteur qui ne cache aucunement son attachement à la dimension chrétienne de l’identité nationale française, à laquelle toutes les autres composantes identitaires sont clairement subordonnées, et qui accorde à la religion un poids déterminant. La pente, sinon communautariste, du moins communautarienne de la pensée de Pierre Manent est ici explicite. Dans son esprit, les hommes souhaitent naturellement vivre dans des communautés constituées, communautés dont la nature est de permettre d’éviter la vacuité substantielle à laquelle nos démocraties seraient vouées en s’émancipant, au sein d’entités juridico-politiques supranationales, de la médiation de la nation. Il manifeste ainsi, au moins implicitement, un fort scepticisme quant à la possibilité du cosmopolitisme, puisqu’il ne peut accepter de voir la communauté politique réduite aux droits de l’homme et aux procédures démocratiques. L’exaltation du caractère irremplaçable de la nation et de sa coloration religieuse dessine donc une perspective résolument anti-universaliste.

Pour Pierre Manent, la nation représente donc la médiation adéquate pour que puisse se réaliser l’humanité de l’homme. Mais est-ce incontestable ? Comme l’écrit Jean-Yves Pranchère, la nation, « plutôt qu’une structure d’équilibre politique idéal entre le particulier et l’universel, est une forme essentiellement instable qui, même dans ses définitions “civiques”, ne trouve pas en elle le principe de sa limitation politique et tend continuellement à glisser, en deçà et au-delà d’elle-même, vers le particularisme clos des identités culturelles ou “ethniques”, ou au contraire vers l’impérialisme de l’identification de soi à une mission universelle»5.  La démonstration de Pierre Manent repose ainsi sur l’incompatibilité entre appartenance nationale et espérance cosmopolitique. Mais cette incompatibilité est largement factice. Dans la perspective notamment dessinée par Maurizio Viroli, celle du patriotisme civique, il n’est pas nécessaire, pour donner consistance à la citoyenneté, de renforcer l’unité morale, religieuse ou ethnique. Si le passé commun peut être convoqué, c’est celui des « mémoires partagées de résistance à l’oppression, de combat contre la corruption et l’arbitraire »6. Le sens de l’appartenance civique n’est donc pas celui de la fidélité aux valeurs morales communautaires.

Le livre de Pierre Manent ne comporte, sauf erreur de ma part, aucun nom d’auteur.

On devine néanmoins aisément, notamment dans les propos consacrés à l’Europe politique, sa forte opposition à toute pensée (Habermas, Dworkin, etc.) qui prendrait les droits suffisamment au sérieux pour leur accorder la prééminence sur la souveraineté nationale. La restriction de celle-ci par les droits de l’homme est, du point de vue de l’auteur, inacceptable. L’Universum juridico-moral imposé à l’ordre politique ne conduit pourtant pas nécessairement à une destruction des différenciations étatiques. Le fantasme de cette destruction éloigne à grands pas Pierre Manent de la pensée libérale au sein de laquelle il avait été imprudemment classé.

 

Alain Policar

 

Alain Policar est chercheur associé au Centre de recherche politique de Sciences Po. Il vient de publier Ronald Dworkin ou la valeur de l’égalité : Le juste, le bien, le vrai, CNRS éditions.

 

Pierre Manent, Situation de la France, Paris, Desclée de Brouwer, 2015 

 

  1. P. Manent est extrêmement critique à l’égard de la laïcité, définie ailleurs comme « un dispositif de gouvernement qui n’épuise pas le sens de la vie commune, et qui d’ailleurs en donne une représentation abstraite et fort pauvre. On n’habite pas une séparation » (p. 150). Il met cependant utilement l’accent sur la fréquente confusion entre la laïcité comme principe juridique et comme norme sociale. Alors que le principe doit permettre à chacun d’exprimer son appartenance religieuse sur la place publique, la norme en relègue l’expression dans la sphère strictement personnelle. C’est ainsi bien souvent au nom de la laïcité que se manifeste une intolérance vive à la visibilité des religions. On touche ici l’une des spécificités du républicanisme français qui interprète la pratique religieuse non comme l’expression de la liberté de conscience mais comme une mise en cause de l’idéal émancipateur des Lumières.
  2. L’Europe pour Pierre Manent est « sans forme ni bien commun » (p. 173).
  3. L’auteur veut dire ici non en tant qu’individus titulaires de droits mais « comme une association de marque chrétienne fait sa place à une forme de vie avec laquelle elle ne s’est encore jamais mêlée sur un pied d’égalité » (p. 164).
  4. Sur ces questions et plus généralement sur la fabrication du « problème musulman », on lira avec profit, Islamophobie : comment les élites françaises fabriquent le « problème musulman », d’Abdellali Hajjat et Marwan Mohammed, La Découverte, 2013.
  5. Pranchère, Nation sacrée ou Europe chrétienne ? Sur une ambiguïté théologico-politique de l’idée nationale in Jean-Marc Ferry (dir.), L’idée d’Europe, Paris, PUPS, 2014, p. 125.
  6. Serge Audier, Le républicanisme à repenser, Postface à Viroli, Républicanisme, Lormont, Le Bord de l’eau, 2011, p. 189. 2011, p. 193.
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