Attentats : deux débats à remettre à plus tard ?

novembre 2015

Si les circonstances n’étaient pas si cruelles et n’appelaient pas une action policière et militaire déterminée, deux débats pourraient passionner en ce moment.

D’abord, quel est le rôle de l’histoire dans la chaîne causale qui conduit aux attentats du 13 novembre, et précisément dans les mobiles de ceux qui les ont commis ? Faut-il mettre en cause le passé relativement lointain, tels la colonisation, les brutalités et les meurtres de la Guerre d’Algérie1 pour expliquer la colère homicide qui a pris un groupe de jeunes gens aux racines maghrébines, et les a fait rallier l’Etat islamique ?

En se gardant de juger, on fera observer que les terroristes de novembre venaient aussi du Maroc, et non pas seulement d’Algérie, et que le Maroc à un rapport à la France sensiblement différent de celui de l’Algérie. Il semble aussi que plusieurs de ces terroristes aient grandi en Belgique, pays qui n’avait pas d’intérêt dans le monde arabe. Il ne va donc pas de soi de faire du passé colonial français la cause première ou même la cause seconde de la radicalisation qui finit en Djihad. Et puisqu’il existe en Algérie une rébellion djihadiste contre le pouvoir issu de la guerre d’indépendance, il est difficile de faire de la colère anti-coloniale une cause du djihadisme,  même entre beaucoup d’autres2.

Second débat, tout aussi difficile : les djihadistes sont-ils en rupture avec l’islam tel qu’il se pratique ou sont-ils la continuation pathologique d’un rigorisme religieux qui a progressé en se durcissant, ces dernières années ? Les djihadistes sont-ils des extrémistes qui utilisent une religion dont ils se sont écartés, à supposer qu’ils l’aient jamais professée, ou réalisent-ils, sans limites morales, le programme ultime au coeur de leur lecture de la religion ?

La première thèse fait des djihadistes des radicaux attirés pas l’extrême violence ; ils se serviraient d’une religion dans laquelle ils sont nés, le plus souvent, mais qu’ils connaissent peu ou mal. C’est la thèse d’Olivier Roy. Le djihadisme comme choix de celui qui veut échapper à la situation d’isolement et de frustration, à la vieille anomie de Durkheim, qui fait de l’islam son langage, mais qui aurait choisi un autre langage à une autre époque…

Selon la seconde thèse, les pratiques religieuses dans le monde arabo-musulman sont devenues de plus en plus rigoristes ces vingt dernières années, dans les pays à majorité musulmane (Algérie, Maroc notamment) ou dans les minorités musulmanes vivant en Europe ; il s’est constitué une culture politique qui, dans ses formes extrêmes, veut l’enfermement des femmes, la séparation des sexes, des limites à la liberté d’expression et une politique étrangère très différente. Les djihadistes iraient un peu plus loin dans une direction qui est bien dessinée.

La première explication, à la Olivier Roy, heurte l’intuition. On voudrait tant qu’elle soit vraie pourtant, et qu’il s’agisse seulement de pathologies individuelles ou de crise générationnelle… et que tout cela passera.

La seconde correspond malheureusement, parions-le, à l’explication préférée, spontanée de l’opinion majoritaire en France, celle qu’on entend sur les marchés, le dimanche matin. Elle peut être purement et simplement malveillante si elle met en cause, dans ce rigorisme, toutes les minorités musulmanes, en se dissimulant leur diversité et les tendances qui vont à l’encontre du fondamentalisme.

Il appartient aux chercheurs en sciences humaines (évitons les philosophes) d’imaginer les vérifications empiriques qui s’imposent. Les deux thèses sont sans doute trop binaires pour correspondre vraiment à la réalité.

Sans attendre les résultats “scientifiques”, il appartient néanmoins au pouvoir politique de prendre, dans le court terme, les mesures qui pourront anéantir le djihadisme.  C’est toute la difficulté de la période.  A cet égard, il est aussi essentiel de rendre plus étroits les liens avec les minorités musulmanes et ce, dans tous les milieux et à tous les niveaux : jeunesse, autorités religieuses, société civiles, universités, syndicats, entreprises, milieux d’affaires… Il faut prouver que le fondamentalisme et a fortiori le djihadisme ne sont pas des solutions à la combinaison de problèmes sociaux et de troubles identitaires qu’on perçoit assez clairement dans les parcours de terroristes. C’est l’impératif politique immédiat.

 

Serge Soudray

 

 

  1. La torture, les corvées de bois, la manifestation parisienne de novembre 1961…
  2. Il faut peut-être imaginer que par tradition familiale, se soit transmis un ressentiment anti-colonial qui a favorisé la rupture politique et morale avec la société française, mais c’est peu convaincant et, en tout cas, pas attesté par ce qu’on a lu sur les terroristes de janvier ou de novembre.
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