2005-2015 : des larmes de crocodile

septembre 2015

Pour les dix ans des émeutes de 2005, les journaux publient de longs articles, à la teneur conforme à leurs orientations politiques, sur ce qui a changé et ce qui est resté en l’état dix ans après. Le Figaro veut montrer que la délinquance et l’islamisme se sont aggravés dans les banlieues de grandes villes. Libération, Le Monde 1 nous rappellent que la police se comporte avec beaucoup de brutalité avec les jeunes garçons d’origine africaine et que les discriminations les cantonnent aux lisières de la société. Culturalisme malveillant d’un coté, sociologisme de confort de l’autre.

Les experts interrogés déplorent que les “politiques de la ville” se concentrent sur les questions d’habitat, et très peu sur les facteurs économiques et sociaux qui nuisent au progrès de ce groupe dans la société globale. Certains souhaitent que les moyens de l’Etat leur profitent davantage.

Tous ces constats ont beau être vrais à leur façon, ils dissimulent une dimension que les sociologues de gauche et les éditorialistes de droite laissent de côté.

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Si la relégation de jeunes gens à racines non européennes dans les périphéries de grandes villes est une réalité, c’est moins l’effet du racisme et des discriminations, bien réels au demeurant, que du fonctionnement actuel du marché du travail. On voit bien d’ailleurs qu’il suffit que les formations dispensées  aient un potentiel sérieux sur le marché du travail pour que ceux qui les suivent obtiennent de vrais postes, quels que soient leur patronyme et leur lieu de résidence.  La lutte contre les discriminations, le CV anonyme seraient peut-être bienvenus, mais la vraie question est celle de la quantité d’emplois que peut produire l’économie.
Or, la société française a fait le choix de financer un modèle social heureux mais coûteux par des prélèvements obligatoires indexés sur le coût du travail. Elle a de plus donné à la réglementation du travail une allure très particulière, que le gouvernement Valls tente de faire évoluer.
Ce faisant, elle a fait disparaître toute une gamme d’emplois d’exécution, les seuls qui pourraient permettre d’inclure une population très peu qualifiée. De façon plus générale, elle s’est aussi organisée pour créer le moins d’emplois possible (notamment dans les fonctions qui requièrent peu de formation) – ce qui nuit d’ailleurs aussi aux jeunes des classes moyennes, en banlieues et ailleurs, qui passent beaucoup trop de temps en stages avant d’obtenir un vrai emploi.
La situation est d’autant plus cruelle que c’est dans ces banlieues que l’Education nationale est la plus dysfonctionnelle2. On ne laisse pas à ces jeunes gens beaucoup de chances d’améliorer leur situation. Leur taux de chômage est très supérieur à la moyenne, souvent du double de celui de leur classe d’âge. Un sentiment de hargne envers la société se répand – et comment pourrait-il en être autrement ?
De ce point de vue, il y a une contradiction difficile à résoudre entre les intérêts du bloc central de la société française et ceux des classes populaires les plus fragiles, dont les jeunes à racines non européennes peu qualifiés ne sont d’ailleurs qu’une composante, la plus éloignée du centre. C’est un peu le secret honteux de la politique française.

En sortir ?

Coopter les plus brillants parmi les élites politiques et médiatiques, au nom d’une “diversité” qu’il faut effectivement promouvoir, ce serait heureux bien sûr – et tant mieux si les meilleurs journalistes du Bondy Blog entrent dans les rédactions du Monde ou des Echos. Ces jeunes plus brillants que la moyenne, il faut le redire, seront des role models. Mais ce n’est pas à la mesure du problème que pose la masse de jeunes gens très peu ou très mal qualifiés, et ce n’est pas la solution immédiate qu’il faut aujourd’hui. Cela ne réglera pas le problème des masses qui attendent une entrée sur le marché du travail avec ce qu’elles ont comme qualifications3.
Les gouvernements pourront plaider qu’ils ont fait ce qu’ils ont pu pour faire baisser le coût du travail non qualifié, et le CICE est le dernier avatar de ces politiques. Il reste que le différentiel de taux de chômage, dans cette catégorie, doit bien être expliqué, et qu’il s’agit donc aussi et surtout d’une question de fonctionnement structurel du marché du travail : cette difficulté générale de l’économie à créer de l’emploi, notamment peu qualifié, qui affecte les plus fragiles en premier lieu.  Il faudrait seulement aujourd’hui que l’économie crée plus d’emplois en général, et en particulier plus d’emplois accessibles à ce sous-groupe – qui ne résume d’ailleurs pas la banlieue, loin de là.
Le pire est que dans de nombreux secteurs de la société désormais la question de la croissance paraît secondaire, en ce sens que les mesures qui pourraient la relancer sont considérées comme antisociales ou, nouvelle mode, comme naïves et désuètes.
Si des émeutes éclatent encore, la société française se rendra peut-être compte qu’elle n’a que ce qu’elle mérite. On ne met pas les gens dans des situations impossibles sans qu’il en vienne des conséquences.
Serge Soudray
  1. On ajoutera France Inter, aux émissions si prévisibles.
  2. Ce qu’on apprend sur la gestion des enseignants dans le 9-3 est tragique.
  3. Au demeurant, pour ceux qui ont suivi des cursus universitaires, ils pâtissent souvent de l’inadéquation des enseignements aux demandes du marché du travail – problème plus général qui touche toute la jeunesse populaire, mal informée, et pas seulement celles des banlieues.
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