La question Snowden – Citizenfour au cinéma

juin 2015

Lune

Dans une sorte de jeu de pistes, l’informateur anonyme qui se fait appeler « Citizenfour » mène la documentariste Laura Poitras des États-Unis à Berlin, et finalement à une chambre d’hôtel de Hong Kong. Là elle doit rencontrer celui qui, avant de tirer la sonnette d’alarme1 l’avertit en ces mots : « Je serai sans doute mis en cause immédiatement. Cela ne doit pas vous dissuader ». 

Que propose-t-il en contrepartie du risque qu’elle s’apprête à prendre? Qu’a-t-il donc à offrir de si convaincant ? Il a en sa possession des informations dont les Américains doivent avoir connaissance. Le directeur de l’Agence nationale de sécurité américaine (NSA), le Général Keith Alexander, « a menti au Congrès, et je peux le prouver» dit-il. Keith Alexander a affirmé sous serment que la NSA ne s’est jamais livrée à des opérations massives de surveillance civile, alors même que ces pratiques ont cours sur le sol américain sous les noms de code « PRISM » et « XKeyscore ». Citizenfour est aussi en mesure de prouver que tout comme le Général Alexander, le Général James Clapper, directeur du renseignement, a pris certaines distances avec la vérité. Lorsque Ron Wyden, Sénateur de l’Oregon, lui demande si la NSA collecte les données personnelles de « millions voire de centaines de millions d’Américains, » James Clapper répond : « pas sciemment ».

Or quel que soit le sens donné aux mots “pas” et “sciemment”, les propos du Général Clapper sont faux. L’agence de sécurité collecte bien des données, elle le fait dans le cadre d’un plan et son directeur en a ordonné l’ampleur massive. L’extraction de données privées, sans que nous, citoyens américains, y ayons consenti, perturbe Edward Snowden depuis longtemps. Et depuis son entrée à la NSA, d’autres choses l’ont toujours rendu perplexe. Certains employés des services de renseignement, par exemple, se voyaient délivrer des « agréments » (un synonyme administratif d’autorisation) leur donnant une étonnante latitude dans leurs pratiques d’espionnage. « Depuis notre bureau, on pouvait regarder les vidéos de drones [montrant les activités privées de familles au Yémen, en Afghanistan ou au Pakistan] ». C’est le genre de choses, raconte Snowden, « qui m’a convaincu d’agir ».

Le film

 Assez naturellement articulé autour de la figure d’Edward Snowden, Citizenfour est un documentaire tant sur l’émergence d’une surveillance généralisée et insoupçonnée, que sur les dissidents qui s’attachent à la mettre à jour. L’essentiel du film montre une période de huit jours à Hong Kong durant laquelle Glenn Greenwald et Ewen MacAskill, reporters pour le Guardian, se présentent, puis construisent un échange approfondi avec Snowden, pour parvenir à cerner le personnage. Et Poitras de filmer. L’attention portée à ce seul individu est cohérente avec l’ensemble de l’extraordinaire trilogie de Poitras consacrée à la guerre contre le terrorisme.

 Le premier volet, My Country, My Country (2006), s’intéressait à un moment de la vie de Riyadh al-Adhadh, un médecin iraquien, pendant l’occupation de Bagdad par les Américains. Dans les mois qui avaient précédé les élections de janvier 2005, celui-ci avait du faire face au mauvais pas dans lequel sa famille était prise et à des patients dont la santé physique et mentale avait été gravement atteinte par la guerre. Dans ce contexte, il avait formé le choix difficile de se porter candidat au Parlement iraquien. Lorsque son parti, une formation sunnite, s’était retiré de la course, son engagement avait perdu toute validation de la part de ceux qu’il espérait justement servir, le laissant déçu et désheurée.

The Oath (2010) dressait dans un deuxième temps le portrait d’Abu Jandal. Taxi au Yémen, il avait été rendu initialement célèbre du simple fait qu’il était le beau-frère de Salim Ahmed Hamdan, le chauffeur d’Oussama ben Laden. Hamdan avait été emprisonné pendant cinq ans à Guantanamo Bay, avant d’être jugé pour des faits de conspiration et de « soutien matériel » à Al-Qaïda. On voit cet homme profondément religieux être d’abord relaxé du chef de conspiration par un tribunal militaire, puis renvoyé au Yémen où, reclus, il observe un silence d’ascète. Enfin, le 16 octobre 2012, la Cour fédérale du District de Columbia rejette le chef d’inculpation restant, celui concernant « le soutien matériel » d’activités terroristes, au motif qu’il viole l’interdiction constitutionnelle d’une accusation rétroactive,ce type d’infraction n’ayant été rendu illégal qu’après les faits.

En filigrane, le film fait apparaître Abu Jandal comme un être charismatique, viril, dont les intellectuels musulmans radicaux cherchent le patronage. On voit aussi un héros doux et touchant dans sa façon d’élever son fils de cinq ans. Lui, Abu Jandal, a été bien plus proche de Ben Laden que son beau-frère envoyé à Guantanamo. Restant insondable à mesure qu’on croit le découvrir, on apprend encore qu’il a été à une époque un djihadiste engagé, mais un djihadiste plein de doutes et capable de ne pas les ignorer. Le film l’abandonne comme il avait abandonné le médecin iraquien, indécis et en suspend.

 De la même façon, Citizenfour ne donne pas à voir une histoire achevée. Snowden quitte Hong Kong pour rejoindre Moscou sous la protection d’un avocat spécialiste des droits de l’Homme et dans l’espoir de rejoindre un pays d’Amérique latine qui lui offrira refuge (sans doute l’Équateur). Mais comme nous le savons déjà, et comme nous le rappelle le film, le Département d’État américain a révoqué son passeport et, à Moscou, Snowden est dans les limbes. Bien qu’une sorte de dénouement nous montre ses retrouvailles avec sa petite amie américaine, puis la visite de Glenn Greenwald, son allié politique, et enfin l’encouragement qu’il ressent en apprenant qu’un autre lanceur d’alerte a compris et mis à jour l’ampleur considérable de la « watch list » que tiennent les Américains, difficile de savoir où s’arrête son histoire.

Contexte des actions de Snowden, le décor de Citizenfour est planté par le portrait d’autres personnalités marquantes. Il y a le mathématicien William Binney qui, en concevant fin 2001 le programme de surveillance « Stellar Wind » de la NSA, posait les bases des programmes postérieurs de récupération de données. Il raconte comment il a quitté l’agence, poussé par des injonctions morales similaires à celles que connaîtrait Snowden au moment de comprendre que le gouvernement a tourné ses forces vers l’intérieur et espionne les Américains eux-mêmes. Il y a ensuite Greenwald, le polémiste, l’opposant à la guerre contre le terrorisme. Avant de s’attaquer au cas « Snowden », Greenwald avait déjà révélé les abus subis par Bradley Manning dans sa cellule d’isolement à Quantico2, emprisonné pour avoir publié la plus grande collection de documents de l’histoire des Etats-Unis. Le film montre Greenwald travaillant dans sa maison de Rio de Janeiro, puis s’exprimant avec véhémence et dans un portugais courant devant un groupe de défense des droits de l’Homme. Enfin, c’est le critique indépendant Jacob Appelbaum, spécialisé dans les sujets de surveillance, que l’on voit à son aise dans ses rôles à la fois d’agitateur et d’éducateur. Il se demande comment autant de gens peuvent lier la liberté à la protection de la vie privée, et accepter néanmoins l’idée que la vie privée n’existe plus.

Qu’est ce qui a poussé Snowden à les rejoindre ?

Qu’est ce qui a poussé Snowden à les rejoindre ? À devenir avec eux un déserteur de ce « régime de surveillance » ? Sans doute faut-il chercher l’origine de son choix dans ses expériences autant que dans une contestation de principe ; Citizenfour nous laisse deviner ces motivations, en déroulant le raisonnement de Snowden devant nos yeux. Presque entièrement autodidacte, il a en grande partie appris à penser grâce à la liberté d’internet. Et il chérit le souvenir de temps meilleurs : « Je me souviens ce qu’était internet avant qu’il ne soit sous surveillance ». Sa langue est simple et précise, loin du jargon administratif vaseux d’Alexander et Clapper, loin aussi des mots émollients et vides du Président Obama: « Personne n’écoute vos appels », affirmait-il alors.

Dans un entretien sur Citizenfour pour Jane Mayer du New Yorker, Snowden qualifie ses actions de nécessaires. Il a le sentiment que les responsables publics censés encadrer les activités de surveillance ont abdiqué leur charge. Pour Snowden, le Président Obama, le Procureur Général Eric Holder et les commissions du renseignement de la Chambre des Représentants et du Sénat ont tous failli dans leur mission, une mission qui consistait à protéger le public de ces abus de confiance démesurés, commis sous prétexte de sécurité intérieure. Ils n’ont pas non plus posé de limites à l’espionnage des citoyens américains par leur propre gouvernement, un travail  essentiel au respect de la Constitution américaine, au respect en particulier de l’esprit de son Premier Amendement et de la lettre du Quatrième.

« Abdiqué », c’est le mot. Obama, Holder et les présidents et membres des commissions compétentes ont agi comme si la machine marchait normalement, comme s’ils n’avaient pas la responsabilité d’un contrôle consciencieux de l’excès de pouvoir qui était en cours, comme si circonscrire les opérations de surveillance menées, en étant attentifs à des processus de consentement libre et éclairé, tout cela ne les regardait pas.

Ceux qui veulent le réduire au silence traitent souvent Snowden de « fanatique » ou de « zélote », ou, comme on dit en anglais, de « techie » ou de « geek ». En général ceux-là ne l’auront pas écouté bien plus longtemps que les quelques secondes d’un fragment de journal télévisé. Pourtant ce n’est pas faute d’avoir accès à quantité de documents : deux courtes vidéos de Poitras sont visibles sur le site du Guardian et, plus récemment, un long entretien avec Brian Williams a été diffusé sur NBC. Le tempérament et l’esprit pénétrant que l’on discerne dans ces entretiens a peu à voir avec les qualificatifs de fanatique ou de zélote, de « techie » ou de geek.

Précisément, l’incidence puissante de Citizenfour est qu’elle rend ce genre de médisances désinvoltes plus difficiles à colporter. Néanmoins, il est probable qu’elles continuent de l’être ou qu’elles soient murmurées plus ou moins en privé par des individus, autrement pleins de bon sens, qui veulent pouvoir continuer à avancer la tête baissée, comme si de rien de n’était, qui ne veulent pas qu’on les dérange.

Il faut ajouter que notre passé politique ne nous aide pas vraiment à formuler une description juste de Snowden et de son action, parce que le monde dans lequel il opérait est un monde encore nouveau. Peut-être doit-on l’assimiler à un objecteur de conscience de la guerre contre la vie privée, à un dissident déférent qui, ayant observé la répression endurée par William Binney, Thomas Drake et d’autres lanceurs d’alerte plus contemporains, ne reconnaît pas au gouvernement le droit de le poursuivre pour trahison et de le mettre en prison pour une durée indéterminée. Ses actes sont un reproche adressé aux bonnes gens qui, nombreuses, ont appris ce qu’il se passait et n’en n’ont rien voulu faire. Ce reproche là est aussi la cause du ressentiment qui nous empêche de trouver les bons adjectifs pour qualifier Snowden.

« Le droit à la vie privée, écrivait le grand constitutionnaliste Herbert Packer dans Les limites de la sanction pénale3 (1968), tel que prévu par le Quatrième Amendement de la Constitution, ne peut être contraint de céder à l’affirmation d’exigences de police. L’usage de la surveillance électronique constitue précisément le type de perquisition aveugle et généralisée qui a conduit à la Révolution américaine et dont les constituants voulait nous protéger. Sous couvert de nécessité, cet excès de pouvoir permettrait à l’officier de police ou au procureur sans scrupule de s’introduire à son bon gré dans la vie privée des uns et des autres. La connaissance de ce risque serait certainement un frein à la libre expression de nos opinions et de nos sentiments, celle-là même qui donne toute sa valeur à la vie en société. »

La compréhension qu’a Packer de l’internalisation de ces risques à l’usage de la liberté d’expression est proche de la langue de Snowden sur la liberté d’internet avant l’ère de la surveillance. Pourtant, comme le film l’illustre en détail, Snowden n’a rien contre l’arrestation de personnes qui mettent en danger la sécurité nationale ou contre le travail de la police en général. Le problème pour lui est que la NSA a supervisé les excès presque incommensurables d’un « système dont l’étendue est sans limite, mais dont les garde-fous ne le sont pas ». Cependant Snowden va plus loin que bien des libertariens déclarés. Selon lui, le gouvernement américain n’a pas plus le droit d’espionner la vie privée d’individus à l’étranger qu’il n’a le droit d’espionner les citoyens américains.

Son point de vue est clair  et a notamment été abordé lors d’une conversation avec Lawrence Lessig, Professeur à la faculté de droit d’Harvard, retransmise en direct. Lessig lui demande son avis sur un système de chiffrage qui ne pourrait être décrypté que par une décision de justice. Et Snowden de répondre que le Quatrième Amendement interdit les saisies et les fouilles sans mandat. « Mettons de côté le Quatrième Amendement », insiste Lessig qui cherche à savoir ce que Snowden pense de l’intérêt d’une telle réforme, qui permettrait de chiffrer entièrement les données collectées par l’appareil de surveillance. Snowden répond qu’à son avis, une telle procédure serait encore une violation des « droits naturels [de l’Homme] ».

Si l’on se fie à Citizenfour, à cette conversation à Harvard et à d’autres déclarations publiques, Snowden ne semble pas objecter à la délivrance légitime d’un mandat, c’est-à-dire (en droit américain) une procédure respectant les exigences légales suivantes : qu’il s’agisse de la fouille d’un site déterminé ou de la saisie d’une communication elle aussi déterminée, et que le mandat soit délivré « sur une présomption sérieuse, corroborée par serment ou affirmation » spécifiant le lieu à fouiller et les éléments recherchés. On sait donc peu de choses des opinions politiques de Snowden au delà de son opposition à la surveillance « sans mandat » et il semblerait que ce soit un choix de sa part, plus qu’un accident.

Voyons la déclaration faite lors de sa rencontre avec un groupe de défense des droits de l’Homme à l’aéroport Chérémétiévo de Moscou. Hors contexte et abrégées, ces remarques ont été citées et interprétées comme des signes de sa naïveté, de son éthique suspecte, voire parfois comme la preuve de son penchant pour les tyrannies restée en dehors de l’orbite de l’Occident. Il n’en est rien.

Au moment de cette déclaration, Snowden était coincé à l’aéroport de Moscou où il avait atterri le 23 juin, premier tronçon d’un voyage à la destination restée inconnue jusqu’à l’annulation de son passeport par le Département d’État américain. Il avait demandé l’asile politique à l’Équateur et à la Russie, mais l’Équateur retardait sa décision et la Russie avait rejeté sa requête.  

Illustration

Toutefois ces deux pays étaient parmi les rares à opposer une certaine résistance aux pressions américaines pour que toutes les portes lui soient fermées. Le 3 juillet, les États-Unis dévient vers l’Autriche l’avion du président bolivien, soupçonnant la présence à bord de Snowden. Nécessairement, cela aiguise chez lui un sentiment d’insécurité. Et c’est le moment qu’il choisit pour chanter le respect des droits de l’Homme dans certains pays dont il continue à espérer l’aide (« dont la Russie, le Venezuela, la Bolivie, le Nicaragua et l’Equateur »). Ayant obtenu un asile temporaire en Russie, il quitte l’aéroport le 1er août.

Ainsi, il fait cette déclaration sur les droits de l’Homme, générale en apparence, bien qu’en réalité très circonscrite, le 12 juillet 2013, neuf jours seulement après que les Etats-Unis ont forcé l’avion bolivien à atterrir et dix-neuf jours avant que la Russie ne l’ait autorisé à quitter l’aéroport. À ce moment là, les seules libertés qui comptent pour lui, ce sont les siennes : sa liberté d’expression, en tant que lanceur d’alerte, et son droit d’asile, en tant qu’exilé politique.

Procès d’intention

Si l’on comprend cela, on verra peut-être s’effondrer nombre de procès d’intention. L’idée selon laquelle Snowden aime déblatérer ses opinions est fausse. Dire qu’il parle sans cesse de lui est tout aussi faux. Il a parlé de lui, à Hong Kong et encore à Moscou, c’est-à-dire quand sa vie et sa liberté étaient directement en jeu. D’autres, on le sait, on fait la même chose dans des situations similaires. Alors, outre le problème de droit auquel il est à présent irrémédiablement associé, difficile de saisir les convictions politiques de Snowden. Si elles ont été le sujet de bien des commentaires de Citizenfour, elles ne sont pas le sujet du film.

Le plus frappant sans doute, dans cette chambre d’hôtel de Hong Kong, est de voir Snowden affranchi de toute anxiété. Il a peur, oui, une appréhension fondée étant données les humiliations dont Bradley Manning a été la cible au gnouf de Quantico. Il sait qu’il risque l’extradition ou pire. Pourtant pas d’exagérations dramatiques, pas de trace de nombrilisme. Il s’est engagé à agir, voilà tout. Ceux qui ignorent la réalité qu’il dénonce souffriront peut-être de stress, de dépression, de sautes d’humeur, peut-être se remettront-ils sans cesse en question à force de faire balancer constamment leur idée de bien et de mal. Sur son départ d’Hawaï, il explique sur un ton faussement sérieux : « la logistique, c’est le plus facile, quand il y a si peu de variables à prendre en compte ».

Il décide assez tôt de se mettre en avant et de donner son vrai nom, malgré les réserves initiales de Greenwald ; un échange d’un effet fascinant pour le spectateur de Citizenfour. Snowden appuie sa détermination sur un raisonnement qui a clairement mis du temps à mûrir. Il voit que s’il reste dans l’anonymat, le gouvernement mobilisera tout son pouvoir et celui des médias pour faire de son histoire celle d’un traître tapi, d’une taupe. Intuitivement, il sait que la meilleure défense contre ce genre de dérivatifs est d’en faire une affaire personnelle tout de suite. Il faudra que la dimension personnelle soit aride et terre-à-terre, qu’elle soit présentée de la façon la plus ordinaire et la plus fluide du monde. Il lui faut donc dévoiler son identité et raconter deux ou trois choses pertinentes sur sa vie, sur son métier.

Le sujet non-avoué de Citizenfour, c’est l’intégrité, cette exigence que la vie que l’on mène et les principes qui nous animent ne forment qu’un. Le style du documentaire de Laura Poitras propose une sorte de corollaire esthétique à cette idée. Ainsi, son geste artistique est honnête ; il est marqué dans Citizenfour par de courts passages narratifs et des citations d’emails. Les plans sont fixes, parfois pendant plusieurs minutes, évitant l’authenticité forcée d’une caméra au poing.

Dans les pas du documentariste Frederick Wiseman, elle s’intéresse à l’impact qu’ont les institutions sur les individus qu’elles conditionnent. Là où les films de Wiseman montrent quelquefois, à la volée, les actions et les souffrances d’individus marquants, ils ne nous renvoient en revanche que rarement à des cas particuliers. Le genre du portrait institutionnel collectif, portrait d’un hôpital ou d’un lycée, ne s’y prête pas.

Poitras cultive la même dualité, mais l’accent est inversé. Dans ses films, on est bien spectateur de l’impact des institutions sur les personnes, mais c’est l’individu qu’on trouve au cœur du portrait. Et dans sa trilogie sur la guerre contre le terrorisme, l’institution en question c’est l’Etat, l’Etat et encore l’Etat. C’est la puissance de l’Amérique, qui va partout, qui a accès à tout ; c’est l’évidence candide de ses bonnes intentions, sa soif intarissable de contrôle, sa dévotion à l’expertise et au système, et le lourd fardeau d’incompétence qui découle de ces illusions.

The Oath

The Oath est peut-être le plus surprenant de ces trois films, par le poids des pensées qu’il suscite sur ce qui rend la foi religieuse bonne ou mauvaise et le rôle qu’elle joue dans les rapports humains et politiques. Ces pensées nous poursuivent bien après la fin du générique. La raison de cette résonance est sans doute que, des trois protagonistes, Abu Jandal est le plus ambigu.

Quoi qu’il en soit, les parties de la trilogie s’agencent les unes aux autres avec évidence ; il faut les voir et les comprendre d’un seul tenant. Chaque film examine le mystère du courage avec une complexité digne de ce mystère.

Dans ces films, l’histoire du médecin, du chauffeur de taxi et celle de l’administrateur système, chacun pris dans la guerre contre le terrorisme, racontent toutes une seule histoire sur la liberté des Hommes. La peinture de leur courage est en effet marquée par un autre intérêt de Poitras, qui a des racines plus profondes. Comment une personne apparemment prise dans des circonstances qui appellent un certain type d’action peut-elle faire fi de sa routine et de son passé ? Comment peut-elle agir différemment ? Au cœur de ces trois films, on trouve des hommes poussés par leur conscience à des choix improbables.  

Le Président Obama avait assuré aux Américains que « son équipe » avait validé en 2009 le système de surveillance et « s’était débarrassée » de ses aspects problématiques ; ce faisant, il disait (au mieux) une vérité très partielle. Après tout, il n’y a rien de surprenant à ce qu’un Président ne dise pas la vérité. Ce qui est peut-être plus difficile à comprendre est qu’il ait été si peu curieux de cette vérité ainsi que du champ d’action qu’elle ouvrait. Le Président des États-Unis a délégué le travail à une équipe juridique interne, puis à une commission ou deux, sans licencier les directeurs des services de renseignements, ceux qui nous ont menti et conduits sur ce chemin douteux. Au même moment, le Procureur Général mettait Snowden en examen pour trahison.

Dans leur compréhension des devoirs attachés à leurs charges, de la fonction d’un État garant de la sécurité nationale, mais aussi par leur refus de regarder en face la réalité d’un pouvoir non gouverné et d’engager des réformes, Holder et Obama se sont protégés, en tant qu’individus et en tant qu’institutions, agissant de manière à faire apparaître leur manque profond de liberté. De même les généraux Clapper et Alexander, qui ont fait si peu de cas du serment qu’ils avaient prêté et ignoré l’importance de la vérité dans un système qui dépend de l’idée de consentement libre et éclairé.  

Par conséquent, ce que Citizenfour nous révèle peut-être de plus étrange est que Snowden, dans sa chambre d’hôtel, accompagné de ses confidents, les journalistes Greenwald, Poitras et MacAskill, nous offre l’image d’un homme libre. On le voit à sa posture et à son humour teinté d’autodérision. Il n’est ni fébrile, ni préoccupé par la suite des évènements. Il est certain du choix qu’il a fait et certain aussi que quelqu’un devait le faire. Il a agi en respect d’un principe et il lui paraît juste que l’acteur disparaisse avec son action. Dans Citizenfour, cet acteur véritable est le moyen d’accéder à la nature de la liberté. En cela, le film fait honneur à sa genèse, à ce qui a amené Snowden à agir de façon si singulière et implacable.

« La valeur finale de l’action, écrit Emerson, est qu’elle est une ressource ». Il revient à présent aux Américains, semble nous dire l’indécise conclusion de Citizenfour, de se lever et de donner au geste de Snowden cette valeur de ressource.

 

 

David Bromwich
Traduit par Hugo Partouche
  1. Le mot « whistleblower », au cœur du travail de Laura Poitras, est traduit en français par l’expression moins imagée de « lanceur d’alerte » – NdT.
  2. Base stratégique des Marines située en Virginie, et lieu d’emprisonnement de Bradley Manning après son départ du Koweït  -NDT.
  3. The Limits of The Criminal Sanction (Stanford University Press, 1968), ouvrage non traduit en français – NdT
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