Todd à plein tube : Ubu cartographe

mai 2015

Il ne faut pas prendre Emmanuel Todd au sérieux quand il parle politique.  Son logiciel lui fait prononcer des énoncés loufoques au nom de la science, de la démographie et des cartes, qui illustrent surtout son goût pour l’argument d’autorité et la sensibilité scientiste qu’il veut imposer dans le débat politique.

Triple aveuglement

Faisons le compte de ses aveuglements.

Ce que Todd ne voit pas, c’est que les manifestants de janvier défilaient pour défendre la liberté d’expression et contre l’antisémitisme mais aussi, dans le même temps, contre l’extrême-droite, pour lui signifier que le scénario qu’elle prédit avec délectation, celui d’une guerre fomentée en France par les descendants de l’immigration et les djihadistes étrangers, ne convaincrait jamais au delà de ses rangs de vrais fascistes et de paumés de la politique.

Il ne voit pas non plus que  ‎les classes et couches moyennes, qui effectivement faisaient le gros des manifestations, ne réclamaient aucunement le droit d’insulter une religion minoritaire professée par une minorité socialement mal traitée. S’est-il même promené dans les cortèges à Paris ?  Les manifestants défendaient la sécularisation de la vie sociale et le refus de la violence politique. Qui a entendu des slogans racistes, xénophobes lors de ces manifestations ? Les manifestants à Paris et ailleurs ne les auraient pas laissé passer. C’est en Allemagne l’an passé, non en France, que des manifestations populaires contre l’islam ont eu lieu (mouvement PEGIDA).

Si ces classes moyennes faisaient la majorité des cortèges de janvier, c’est aussi parce qu’elles ont les ressources intellectuelles et le souci de participer aux débats civiques. Or ces deux traits manquent en ce moment aux classes populaires françaises de souche ou d’origine immigrée, en retrait pour de nombreuses raisons : déclin du parti communiste et des mouvements ouvriers chrétiens, effets délétères du chômage de masse… (Ce retrait, on le voit par exemple par le niveau d’abstention aux élections ou le vote d’extrême-droite).

Les classes moyennes pourraient très bien d’ailleurs avoir manifesté par procuration, pour reprendre les termes employés en 1995, pour compte de toute la nation. Emmanuel Todd ne parvient pas à l’imaginer, lui qui aime les hypothèses les moins sérieuses – telle celle qui fait des manifestants de janvier les héritiers du parti anti-dreyfusard et de Vichy, comme le prouveraient ses cartes (les tarots probablement) !

A supposer même que ces manifestants enracinés dans la France catholique de l’ouest, inégalitaire, autoritaire, peu ouverte aux idées républicaines selon lui, … ‎aient vraiment constitué le cœur des manifestations, n’est-ce pas aussi parce que ces idées républicaines, plus récentes dans cette partie du pays, y ont encore un rayonnement qui s’est éteint dans les vieilles terres républicaines qui votent Front national aujourd’hui ? Cela ne lui vient pas à l’esprit.  Lui veut y voir une dénaturation de l’idée de république1 !

Il ne peut imaginer que les manifestations de janvier, à Paris, étaient regardées à la télévision en direct, et souvent avec admiration, par les classes moyennes éduquées du Maghreb,‎ qui souhaitent pour leur pays ce que les manifestants voulaient défendre : sécularisation de la vie sociale, liberté de conscience, liberté d’expression, refus de la subordination des femmes, refus de l’antisémitisme – ce dérivatif de toutes les frustrations.

Il est évident que les attentats de janvier ont alimenté un racisme anti-musulman et anti-arabe déplorable, mais ce n’est pas dans les manifestations de janvier qu’il en trouvera la preuve ; c’est dans le vote Front national / Droite populaire, qui n’est pas le plus typique des classes moyennes diplômées ni des régions de tradition catholique – vote bien à droite qui s’accommode fort bien de deux thèmes chers à Todd : le rejet de l’euro et la demande de fermeture des frontières.

Avec un peu plus de mesure, au lieu de rechercher le sens caché de ce qu’il avait sous les yeux à l’aide de cartographies anciennes, Todd aurait pu faire remarquer que les positions politiques des classe moyennes ne facilitent pas les réformes, qu’elles rendent difficile d’orienter les protections de l’Etat-providence vers les groupes qui en ont le plus besoin –  en premier lieu la jeunesse prolétaire, d’origine immigrée ou non. Il préfère s’en prendre à l’un des rares moments où le corporatisme, si l’on veut parler comme feu Raymond Barre, a laissé place à un sentiment d’urgence civique dans le bloc central de la société française. C’est plus facile, et l’on a la Gauche Médiapart avec soi !

La compassion comme impasse

La vérité du personnage, c’est le dévoiement de la compassion‎. Sensible au malheur du monde ouvrier dans un pays qui n’a pas su défendre sa base industrielle, ce qui est à son honneur, il veut la fin de l’euro et le protectionnisme – la parfaite recette du déclin économique. Sensible aux malheurs bien réels de la jeunesse prolétaire d’origine immigrée, il se veut le chevalier des musulmans, de ce qu’il en imagine du moins. Il ne se rend pas compte qu’avec son nouveau parti-pris, il ne pourra qu’applaudir au rétablissement du délit de blasphème, à l’auto-censure, et à la soumission dont parle Houellebecq (avec un plaisir torve, celui-là, au demeurant). Il ne lui vient même pas à l’esprit qu’il trahit les forces de progrès, et en particulier au sein du monde arabo-musulman.

A la différence de celle des écrivains anglo-saxons qui ont protesté quand Charlie-Hebdo a reçu le PEN Award,  la semaine dernière, sa compassion n’est pas l’effet du relativisme culturel, de la repentance et du tiers-mondisme, ou l’est seulement à la marge. Elle est plus sociale qu’autre chose.  Son fond, et on le voit par les références que Todd fait encore au communisme, est ouvriériste, soit un mélange de conscience sociale et de sentimentalisme. Les raisonnements, les cartes viennent après.

Cela ne fait pas une meilleure politique.

 

Stéphan Alamowitch 

 

On recommandera, sur ces questions, la lecture de l’excellent article de Dominique Schnapper Pourquoi cette haine ? dans Commentaire, Printemps 2015

  1. Le PS aurait même été, profère-t-il, subverti par des catholiques voire des catholiques zombies.
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