Raphaëlle Bacqué, Richie

mai 2015

L’ouvrage de Raphaëlle Bacqué, Richie, consacré à l’ancien directeur de Sciences-Po Richard Descoings, ne peut laisser indifférent, quand bien même, comme l’auteur de ces lignes qui a enseigné plus de dix ans à l’Institut et qui a été associé (avec beaucoup d’autres) aux premières réflexions qui ont conduit au mouvement de réformes, on n’éprouverait aucune admiration pour le personnage.

Raphaëlle Bacqué fait bien comprendre les drames intimes de Richard Descoing, qui n’appellent pas le commentaires mais plutôt la compassion. De quoi est fait un homme !  Elle fait surtout ressortir son talent de prestidigitateur, quand il propulse une école où se forme et se reproduit la noblesse d’Etat, pour prendre la vieille expression de Bourdieu, dans le cénacle des grandes institutions européennes ou américaines, quand il arrache aux entreprises ou à l’Etat les financements exceptionnels qui sont refusés aux universités. Il fallait du talent – tout comme il eut du talent pour convaincre un monde empesé que l’Institut d’Etudes Politiques devait s’ouvrir aux enfants des quartiers populaires, des ZEP.  C’est une évolution de l’école concernée et de la société française qu’il faut applaudir.

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Il reste que les mandats de Richard Descoings à la tête de l’Institut font surtout voir que la société française est si bloquée qu’il faut une personnalité hors norme, pour le meilleur et pour le pire, et qui présente en même temps tous les caractères de l‘insider pour “faire bouger les lignes”, selon une formule typique du sarkozysme 2007 – sarkozysme avec lequel flirtera Descoings au point d’être pressenti pour le poste de ministre de l’Education nationale.  Il ressort aussi que ses mandats n’eurent autant d’éclat que parce que jusqu’aux réformes Pecresse au moins (et encore), l’enseignement supérieur était resté, avec peu d’exceptions, un secteur sinistré de la société française.  Par contraste et grâce à lui, l’aggiornamento de l’Institut d’Etudes Politiques paraît le fait majeur de la période1. Descoings aura probablement été un modèle pour ces entrepreneurs-universitaires qui, tirant ce qu’ils peuvent du système, créent de nouveaux pôles d’excellence, telles aujourd’hui les écoles d’économie de Toulouse ou de Paris.  L’Etat n’est bon qu’à faire de mauvais programmes, comme on le voit en ce moment pour les collèges.

La journaliste du Monde, parfois au risque de l’anecdote, donne les grands résultats des années Descoings : prolongements de la scolarité à cinq ans, internationalisation, création d’écoles professionnelles (journalisme et droit notamment). Elle ne les met pas assez en perspective, mais ce n’est pas son objet, et puis il faudrait tenir compte du contexte pour en former une opinion objective.  Ainsi, la politique de Descoings à l’égard des autres institutions universitaires françaises a été non coopérative et passablement prédatrice, mais le monde universitaire des années 90 était si sclérosé que le changement ne pouvait se concevoir dans la coopération. De la même façon, l’ouverture internationale de l’Institut, maladroite diront certains (dont l’auteur de ces lignes), est acquise aujourd’hui et le mérite lui en revient2.

Richie ne fait pas le bilan raisonné des années Descoings, on l’a dit, c’est un livre de journaliste et d’abord un portrait, au demeurant brillamment écrit ; mais il pourra servir à ceux qui voudront connaître l’atmosphère de cette période et les traits distinctifs de l’élite administrative française. La situation paraît avoir évolué. Tant mieux. Les changements se feront désormais autrement que par l’entremise de personnalités charismatiques et hors normes.

Un dernier point qui fait que le livre ne peut laisser indifférent : le récit que fait la journaliste des années où le Sida fait entrer le monde homosexuel dans une nouvelle ère marquée par la mort et la déchéance physique.  Richard Descoings est des premières générations qui sont confrontées à la maladie. Il contribue à établir Aides, la grande association de lutte contre le Sida. Il est au chevet de ses amis.  Parions que l’un des secrets du personnage, son clinamen, est venu de cette proximité de la mort.

 

Stéphan Alamowitch  

 

Raphaëlle Bacqué, Richie, Grasset, 2015, 284 pages

  1. Alors que le fait majeur de la période, peut-on penser, c’est le succès des deux plus grandes écoles de commerce (HEC et l’ESSEC) au niveau mondial.
  2. Sur ce plan, comme souvent chez les élites si typiquement françaises, son américanophilie s’est révélée naïve. Le modèle de Harvard a obscurci les esprits alors que les universités anglo-saxonnes offrent des exemples probablement plus pertinents : Berkeley, une université publique, et la London School of Economics (la grande rivale) en particulier.
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