«J’ai vécu sous la Terreur» Vingt ans de French Theory dans les universités anglaises

mai 2015

Jeremy Stubbs, historien des idées britannique enseignant à l’Institut d’études politiques de Paris, a des idéees fort nettes sur l’atmosphère culturelles des années 1980 à 2000 en Angleterre, trop nettes ont pensé certains membres de notre comité de rédaction.  Il est permis de ne pas les partager, et de voir dans ce qu’il conteste une réaction bienvenue à des années de bonne conscience. Les conceptions nouvelles, celles qu’il brocarde, ne naissent pas toujours dans la prudence et la pondération. Bien souvent, elles sont accompagnées d’emphase et d’exagérations !  Et puis les coteries, l’adulation ne sont pas propres à une tendance intellectuelle plutôt qu’à une autre !   Ndlr.

J’espère que le lecteur pardonnera l’hyperbole de ce titre. Il est évident qu’aucun universitaire anglais n’a jamais été guillotiné, amené devant quelque tribunal révolutionnaire de salut public ou contraint de fuir déguisé en paysan à la nuit. En revanche, entre la fin des années 70 et le début des années 2000, surtout dans les facultés de lettres, mais aussi un peu plus largement dans celles des sciences humaines (histoire, philosophie, management…), on avait souvent l’impression qu’il y régnait une pensée dominante à laquelle il fallait sacrifier si l’on ne voulait pas être dénoncé, condamné ou marginalisé. Cette pensée dominante est celle connue aujourd’hui en France sous l’appellation de « French Theory ». En Angleterre, on disait tout simplement « Theory », et ce vocable avait un sens et une portée spécifiques sur lesquels je reviendrai. La théorie en question avait de français le fait qu’elle prenait son origine dans les dits et écrits de certains penseurs français qui étaient presque tous des liens avec le monde universitaire américains. Là-bas, ils avaient acquis un statut inédit que l’expression « maître à pensée » peine à capturer. Les braves Français restés au pays croyaient naïvement que leurs produits à l’exportation les plus recherchés, c’était le vin de Bordeaux ou le foie gras. En fait, c’était des intellectuels pontifiants, grandiloquents et subtilement autoritaires.

Le noyau dur de ces penseurs était constitué par les noms suivants : Lacan, Derrida, Foucault, Girard, Baudrillard et Kristeva. Proche de cette nébuleuse mais légèrement en retrait, on trouve Barthes, Althusser, Bourdieu, Deleuze ou Latour. Aujourd’hui, ce courant presque complètement épuisé a trouvé un dernier souffle en la personne d’Alain Badiou, dont la carrière connaît une floraison aussi tardive qu’inexplicable. La pensée de ces intellectuels est très variée, et leurs qualités propres diversement appréciables. Ils connaîtront sûrement des fortunes posthumes très divergentes. Pourtant, nous verrons qu’ils partagent quatre qualités essentielles.

Tout commence pour moi en octobre 1981, vers la fin de ma licence en lettres classiques et langues modernes. Au début du « trimestre », comme on disait à Oxford, nous sommes une dizaine de jeunes hommes (plus une jeune femme), vêtus de vestes en tweed (pas la jeune femme), réunis dans le bureau de notre « tuteur » de français. Le maître, qui est de la « vieille école », on peut dire, tient à la main la liste imprimée des différents cours magistraux et séminaires proposés pour notre édification par la Faculté de Langues Médiévales et Modernes. Officiellement ces cours ne sont pas obligatoires, et le maître est en train d’émettre des commentaires, des recommandations, ou des avis défavorables sur les différents sujets recensés. Sur la liste figurent pêle-mêle, dans un ordre apparemment aléatoire, conférences aux titres intellectuellement ambitieux et simples classes de langue. A la fin, le maître se départ de son flegme morose pour glousser : « Je constate que, sur cette liste, par un heureux hasard, les séminaires sur « Derrida » sont suivies de « Cours de compréhension » ! » Et nous rions poliment tous, sans rien connaître de la pensée qui se rattache à cet étrange nom propre.

Moins d’un an plus tard, je suis maintenant en doctorat, assistant à une série de séminaires organisés par les étudiants-chercheurs eux-mêmes. Quel que soit le sujet de la semaine, que ce soit La Chartreuse de Parme, l’hystérie selon Charcot ou les insultes dans les rues parisiennes au XVIIIe siècle, on ne peut absolument pas en discuter sans se référer obligatoirement à la pensée de Derrida. Quiconque se montrait ignorant ou dubitatif quant à la « déconstruction » serait catégorisé comme un réactionnaire ou un retardé mental et par conséquent mis à l’écart. Assez souvent des professeurs viennent participer à nos séminaires. Plus jeunes que mon ancien maître, plus branchés, ils répandent la bonne doctrine, veillent à l’avancement de leurs poulains… Une future vedette de la théorie féministe américaine est parmi nous. Elle ne peut pas éternuer sans invoquer la grammatologie ou la dissémination. Un seul débutant en thèse, un dénommé Clive, s’obstine à répéter qu’il ne comprend rien à la « Théorie », jusqu’au jour où on ne le voit plus. Non, il n’a pas été guillotiné ; je crois simplement qu’il a décidé d’abandonner ses études supérieures. Quant à moi, j’ai un coup de chance : un ami très branché me recommande un livre, en disant, « Si tu lis ça, tu en sauras autant sur la théorie que moi. » Il s’agit du volume de Vincent Descombes, Le Même et l’Autre. Quarante-cinq ans de philosophie française, 1933-1978, publié par Minuit en 1979 mais commandité par Cambridge University Press qui l’a sorti l’année suivante sous le titre, Modern French Philosophy. C’est un exposé remarquablement clair, trop clair, de tout un pan de cette pensée des gourous jusqu’à la fin des années 70 – un exposé clair fait par un philosophe moins connu qu’eux, plus rationnel qu’eux et somme toute, infiniment plus intéressant. Mais ça, c’est une autre histoire…

Un jour, avec trois camarades, j’ai l’opportunité de participer à un petit séminaire dirigé par un thuriféraire de la nouvelle façon de penser. Le sujet en est un poème de Pierre Reverdy. Essayant de proposer des lectures de ce beau texte, nous nous trouvons qualifiés de « phonocentriques », « phallocentriques » et « théocentriques ». « Phonocentriques », parce que c’est comme si nous croyions à la présence de la voix de quelqu’un qui voudrait dire quelque chose. « Phallocentriques » (ce n’est apparemment pas un compliment), parce que c’est une approche typiquement masculine que de chercher des certitudes concrètes. « Théocentriques », parce que nous croyons implicitement à l’existence d’un ordre absolu, divin, qui garantisse un sens fixe. Pourtant, nous étions déjà bien aise d’admettre qu’un texte soit susceptible de plusieurs lectures différentes, que l’interprétation soit un processus ouvert et sans fin, que le sens se construise et se reconstruise sans cesse… Ce qui nous manquait, c’était le jargon, couplé avec cet air de balayer toutes les idées reçues de ce quelque chose d’absolument homogène et de répréhensible qui s’appellerait la « pensée occidentale ». Surtout, il nous manquait l’aval d’une autorité quasi absolue…

Eh! bien, voilà deux des qualités essentielles des apôtres de la « French Theory » et de leurs acolytes. D’abord, la capacité à réclamer et à se faire accorder un statut de « gourou. » Au Royaume Uni comme aux Etats-Unis, dans toutes les sections universitaires qui s’occupent de questions de culture, un nombre non-négligeable de professeurs, de chercheurs et d’étudiants ont renoncé volontairement à leur faculté de jugement en avalant toutes les couleuvres servies par les gourous. Cela se passait plus ou moins comme dans le jeu enfantin de « Jacques a dit… » (sans référence spécifique à Jacques Derrida). Si le maître a dit quelque chose, c’est forcément vrai. Peu importe que le concept de « vérité » soit lui-même considéré comme douteux, les gens se comportent comme si la vérité continuait à exister – et de plus belle. La parole du maître se transforme en un texte sacré que l’on cite, que l’on interroge mais que l’on ne met jamais en question. De plus, en s’abaissant devant l’autorité mystique, le disciple acquière cette satisfaction particulière qui provient du sentiment d’appartenir à une élite qui a tout compris.

Ce statut de gourou s’accompagne d’un deuxième attribut indispensable : l’obscurité. Les textes – et souvent les conférences – de ces penseurs sont terriblement ardus à interpréter. Et il ne s’agit pas que du jargon technique qui est le propre des études spécialisées. Le vocabulaire est instable et imprévisible, la syntaxe torturée et la notion même de sens mis à mal. Comme l’a dit Héraclite, « L’oracle ne révèle ni ne cache mais signifie. » Les déclarations délibérément opaques des gourous fonctionnent de la même manière que l’anneau de Gygès : ils rendent le fond de leur discours invisible, et donc inattaquable. À l’instar des dieux homériques sur le champ de bataille, les gourous peuvent à tout moment se retirer dans leur nuage. Le maître contrôle l’oracle et l’interprétation de l’oracle. Quand les disciples adoptent le langage du gourou, leur sentiment d’appartenance est ainsi renforcé par l’imitation du verbe magistral.

Comme dans la pièce d’Ionesco, Rhinocéros, on assistait jour après jour à la transformation de gens « normaux » en animaux étranges. Même les personnes les plus raisonnables et sympathiques peuvent tomber dans le panier. Plus tard, en tant que « apprenti-professeur » à Dijon, j’avais un collègue éminemment agréable et charmant, spécialiste de James Joyce, qui se préparait à publier en anglais un livre qui était sorti en français une quinzaine d’années plus tôt. Il m’a demandé de traduire en anglais un petit nombre de passages très courts. Quand je lui ai rendu le fruit de mes élucubrations, il m’a dit : « Tu vois, dans les années 70, on écrivait beaucoup sous l’influence de Lacan. Moi-même je ne sais plus ce que je voulais dire dans ces passages. Merci à toi d’avoir réussi à en faire quelque chose… » Encore plus tard, maintenant maître de conférences à l’Université de Manchester, j’assiste à une leçon magistrale de Leo Bersani, le très francophile spécialiste américain de la psychanalyse et de la « queer theory ». Il nous informe que les homosexuels sont forcément plus ouverts au monde que les hétérosexuels. Pourquoi ? Parce que la position du couple dans la sodomie montre deux êtres qui regardent tous les deux vers l’horizon, à la différence du couple hétéro qui reste renfermé sur lui-même. Une citation de Jean Genet le prouve. Parmi les objections possibles à cette thèse : les positions sexuelles des uns et des autres sont plus variées que ça ; un couple qui s’unit pour créer une nouvelle vie est assez tourné vers autrui ; une citation d’un auteur même brillant ne vaut pas des années d’enquête sociologique ; même une grande enquête sociologique n’aboutirait probablement pas à une généralisation aussi grossière… En quittant l’amphithéâtre, je croise un collègue très intelligent avec qui j’ai l’habitude de collaborer fréquemment. Le regard hagard, comme à la sortie d’une séance des mystères éleusiniens ou d’un rite pentecôtal, il me confie : « Cela a été une révélation ! » Le grand avantage de la « Théorie », c’est de nous permettre de soutenir ce que nous voulons, sans passer par le travail fastidieux de recherche, d’analyse et de synthèse qui nous prendrait tellement de temps et nous salirait les mains. Un autre avantage, c’est qu’elle nous permet de persuader les autres – même parfois les plus intelligents – du bien-fondé de nos assertions grâce uniquement à l’autorité charismatique.

Au fond, la « Theorie » nous sort du domaine de la recherche pour nous installer dans celui d’une contre-culture ou même d’une contre-religion. Vers 1998, je rencontre une collègue qui revient du grand colloque annuel des médiévistes à Chattanooga aux Etats-Unis. Elle raconte que, en marge des différents ateliers, les disciples de René Girard, le grand théoricien du « bouc émissaire », ont « lapidé » leur maître avec leurs chaussettes roulées en boule. C’est merveilleux comme les universitaires font parfois preuve d’humour, n’est-ce pas ? Mais cette facétie masque à peine une véritable dévotion sectaire à ce détenteur de la Vérité. L’histoire ne dit pas si les chaussettes étaient propres ou sales. Je vote pour propre. Un dévot ne peut pas salir une idole.

Une autre facette de cette contre-culture m’avait déjà été révélée en 1992. Avec un collègue, aujourd’hui grand spécialiste de Guy Debord et de l’Islam en France, nous nous rendons à Leeds pour un colloque sur Georges Bataille. Celui-ci, mort en 1962, ne fait pas partie du clan des « théoriciens français », mais cela n’a pas empêché certains historiens de l’art anglo-saxons de l’y annexer. Le colloque a lieu dans un pub, ce qui est une idée sympathique. Je voudrais souligner ici que les drames de la Théorie ne sont nullement imputables aux drames de l’alcool. Le ton est donné par les deux conférenciers qui nous précèdent sur le podium. Le look très soigné : coupe « skinhead » et costume en jean, ils parlent de Bataille et du théâtre. Sous prétexte que Bataille a écrit sur la tragédie jacobéenne de John Ford, C’est dommage qu’elle soit une putain, ils se focalisent sur… le Hamlet de Shakespeare… sauf que ce n’est même pas celui de Shakespeare, mais la chanson « Hamlet » d’un groupe de rock indépendant, légèrement « underground », The Birthday Party. Une exégèse psychanalytique des paroles se conclut par la déclaration, « Hamlet gotta gun – Pow pow pow ! », lancée avec un manque déplorable d’effet dramatique. Une dame avec les cheveux teints en carotte et coupés agressivement en brosse se lève pour dénoncer tous ceux dans l’histoire humaine qui ont jugé les autres par leur race, leur classe sociale et leur genre. Un tonnerre d’applaudissements s’ensuit. C’est à ce moment là que nous montons sur l’estrade, deux mecs blancs en costard cravate, pour parler d’Héraclite… Heureusement, le public nous prend au début pour des dadaïstes égarés et probablement inoffensifs. Très franchement, je ne saurais pas raconter le reste de cette journée dont les événements sont devenus de plus en plus délirants. A la fin, nous partons pour prendre de dernier train direct pour Manchester juste au moment où une bagarre généralisée aurait pu se déclencher. Dommage.

Nous sommes maintenant en mesure de comprendre les deux autres qualités indispensables des théoriciens français. D’abord, ils se présentent comme étant contre le « système », c’est-à-dire contre le capitalisme, contre la bourgeoisie, contre les entreprises, contre les mœurs et coutumes traditionnelles, contre les parents, contre l’éducation, contre la pensée occidentale… La vocation primordiale de l’universitaire en sciences humaines serait donc, moins d’étudier le monde contemporain, que de le dénoncer. La montée de cette attitude dénonciatrice coïncide avec le déclin, en Angleterre du moins, du statut socio-économique des universitaires, surtout du côté des sciences humaines qui ne partagent pas le prestige qui s’attache actuellement aux sciences dures. En 1973, le salaire moyen de l’universitaire est tombé en-dessous de celui du professeur de lycée. Les syndicats universitaires ont marché sur le Parlement de Westminster en chantant le slogan mémorable : « Rectifions l’anomalie ! Rectifions l’anomalie ! » Mirabile dictu, cela n’a pas convaincu… A la fin des années 90, par une ironie du sort, je me trouve temporairement directeur d’un programme d’études destiné à former les jeunes chercheurs à la gymnastique difficile de la Théorie. Semaine après semaine, je suis obligé d’assister à des séminaires où l’on parle sans fin et de manière superficielle de Lacan (pour les spécialistes du théâtre et du cinéma) et de Foucault (pour tous les autres). Je remarque que le mot qui revient tout le temps, c’est celui de « power », et je comprends enfin que ce qu’ils regrettent, tous ces professeurs et étudiants, ce qu’ils jalousent, ce qu’ils désirent, c’est le pouvoir.

La dernière qualité des gourous français, c’est de cautionner une méfiance profonde à l’égard des autres sciences – mathématiques, biologie, chimie, physique… – qui tiennent le haut du pavé à notre époque. Les succès et la pertinence de ces sciences ont créé un complexe d’infériorité surtout chez les littéraires qui manquent trop souvent de culture scientifique. Quand, en 1959, le romancier C. P. Snow donne sa conférence très controversée sur « The Two Cultures », il fait le diagnostic d’une divergence grandissante entre les scientifiques et les littéraires : ces derniers stigmatisent la méconnaissance, par exemple, de Shakespeare chez les scientifiques, tout en ignorant superbement les lois de la thermodynamique. Les contradicteurs de Snow ont souligné – non sans raison – le mépris de l’éducation et des valeurs culturelles qui sévit à notre époque – et que beaucoup continuent à décrier en 2015. Un débat similaire a eu lieu dans les années 90 sous l’étiquette de « Science Wars. »

Dans cette lutte, le rôle de la Théorie consiste à permettre aux chercheurs « culturels » de se détacher de l’univers trop matériel gouverné par la science et d’évoluer dans le monde de l’esprit pur, régi uniquement par les grands concepts théoriques. Le geste de Heidegger qui, d’un revers de la main dédaigneux, écarte les sciences et la technologie du grand projet qui consiste à comprendre l’Être, est repris par Derrida qui rejette la supposée quête de la certitude au cœur de la pensée occidentale. La « rupture épistémologique » de Lacan permet au psychanalyste de négliger le rôle de la biologie ou de ce que nous appelons aujourd’hui les neurosciences, pour ne se consacrer désormais qu’au Symbolique. Un jour, de retour à Oxford, je me suis trouvé à table en face d’un psychologue qui s’est plaint : « Je n’ai jamais compris pourquoi les chercheurs en sciences humaines sont si attachés à la pensée freudienne, plutôt qu’à la psychologie expérimentale. » J’ai dû lui répondre que c’était regrettable, mais que, pour la plupart, les « littéraires » s’occupaient trop des symboles et pas assez du monde fluctuant, profond et difficilement saisissable des réalités.Peut-être que l’aspect le plus extraordinaire de toute cette histoire, c’est que aujourd’hui, en 2015, cette énorme boursouflure de la Théorie s’est dégonflée. Pourquoi ? Il y a la disparition de ses géniteurs. Il y a eu les scandales Heidegger et Paul de Man, qui ont jeté un certain discrédit indirect sur tout le mouvement. Il y a eu en 1996 la farce désopilante d’Alain Sokal. Il y a aussi l’inévitable changement de mode qui frappe toute activité humaine. Et puis, certains aspects résistent. La théorie du genre s’est en partie détachée du reste pour vivre de sa propre vie. Après tout, le genre représente un phénomène réel. Espérons que les « Gender Studies » ne seront pas entièrement cannibalisées par la « Gender Theory ».

Plus récemment, j’ai eu l’occasion de demander au philosophe Marcel Gauchet, lui-même victime il n’y a pas si longtemps d’une attaque mesquine de la part de fanatiques de la même trempe que nos théoriciens du passé, quelles étaient les raisons de cette dominance intellectuelle de certains penseurs français dans les facultés anglo-saxonnes. Sa réponse a mis en avant leur facilité rhétorique, cette capacité à construire des édifices de paroles qui se tiennent en l’air comme des mirages dans le désert (la métaphore banale est la mienne). Homo loquens : il est vrai que nous restons des créatures de la parole, souvent très perméables aux suggestions, promesses et illusions des mots. Malheureusement, l’enflure théorique restera une menace potentielle pour longtemps. Une dernière anecdote. Quand je suis arrivé à Sciences Po Paris en 2007, c’était pour enseigner dans un programme qui, à l’époque, portait l’étiquette curieuse d’ « Études indisciplinaires ». A la première réunion, le directeur a annoncé : « C’est super ! Nous allons pouvoir importer de la « French Theory » en France ! »

 

Jeremy Stubbs

 

A lire

Jacques Bouveresse, Prodiges et vertiges de l’analogie. De l’abus des belles-lettres dans la pensée (1999).

François Cusset, French Theory. Foucault, Derrida, Deleuze & Cie et les mutations de la vie intellectuelle aux Etats-Unis (2003).

Vincent Descombes, Le Même et l’Autre. Quarante-cinq ans de philosophie française, 1933-1978 (1979)

A. H. Halsey, The Decline of Donnish Dominion. The British Academic Professions in the Twentieth Century (1992).

C. P. Snow, The Two Cultures (1959)

John R. Searle, Pour réitérer les différences. Réponse à Derrida (1977/1991).

John R. Searle, Déconstruction. Le langage dans tous ses états (1983/1992).

Alain Sokal, Jean Bricmont, Impostures intellectuelles (1997)

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