Ukraine : « Ce n’est pas à Paris que nous mourrons » Natalka Bilotserkivets

janvier 2015

J’ai écrit « Ce n’est pas à Paris que nous mourrons » il y a une trentaine d’années sans aucune intention politique, c’était alors un poème sans titre, un poème sur l’amour et la poésie. Il n’a pourtant été publié qu’au bout de cinq ans, en 1989, à la faveur de ce que l’on a appelé en Union soviétique la « perestroïka ».

Presque aussitôt, ces vers, qui n’étaient connus jusque-là que d’un cercle restreint d’amis poètes et de jeunes admirateurs de la nouvelle poésie lyrique ukrainienne, ont été mis en musique par un jeune groupe de rock tout aussi inconnu, « Mertvy Piven », « Le Coq mort ».  Devenu une chanson, le poème a reçu le titre qu’il porte à présent, et il a été récompensé par le Grand Prix du Festival national de musique populaire en 1991, à la veille de l’indépendance de l’Ukraine. Depuis, cette chanson, dans un nouvel arrangement et interprétée par une nouvelle chanteuse, est devenue non seulement la carte de visite, si l’on peut dire, de ce groupe de rock, mais aussi l’un des textes poétiques les plus emblématiques pour bientôt deux générations de jeunes Ukrainiens, souvent sans même que le nom de l’auteur soit mentionné.

« Ce n’est pas à Paris que nous mourrons » a déjà été traduit en de nombreuses langues, mais cette traduction en français me procure une joie très particulière. Car l’un des personnages principaux de ce poème est Paris, non pas juste la ville en tant que telle, mais la mythique « patrie des poètes », par opposition à une province tout aussi symbolique (incarnée par l’Ukraine, considérée comme une province de l’Europe). Outre César Vallejo, dont un vers tiré d’un célèbre sonnet est placé en épigraphe, ce poème évoque deux autres grands poètes du XXe siècle qui ont vécu et sont morts à Paris : Guillaume Apollinaire, avec son poème « Sous le pont Mirabeau », et Paul Celan (natif d’ailleurs d’une province d’Ukraine) qui, selon la légende, s’est suicidé en se jetant du pont Mirabeau… Je n’ai vu leurs tombes, ainsi que le fameux pont Mirabeau, que bien des années plus tard, quand je suis allée pour la première fois à Paris en 1998.

À ma grande surprise, ce triste poème lyrique écrit par une toute jeune fille a pris un sens existentiel, il est devenu le symbole du retour difficile et presque sans espoir de l’Ukraine et de sa culture au sein de la civilisation européenne. Trop de gens sont morts sur cette route et pour ces idéaux, y compris ces derniers mois, sur le Maïdan, la place de l’Indépendance à Kiev, et en Ukraine orientale.

Mais là, c’est une autre histoire, une histoire dure et tragique.

 

Natalka Bilotserkivets


 

Natalka Bilotserkivets

Je mourrai à Paris un jeudi soir

César Vallejo

 On oublie les lignes les odeurs les couleurs et les sons

La vue baisse l’ouïe faiblit et s’en vont les joies simples

Pour rattraper son âme on tend le visage et les mains

Mais elle vole hors d’atteinte elle passe tout là-haut

 

Il n’y a plus qu’une gare et sur le dernier quai

S’enroule enfle la grise écume des adieux et voilà

Que déjà elle délave mes paumes impuissantes

Remplit ma bouche d’une chaleur écœurante

L’amour demeure mais mieux vaudrait qu’il ne soit pas

 

Dans un lit de province j’ai pleuré jusqu’à l’épuisement

Sous l’œil dégoûté d’un lilas vermeil à la fenêtre

Le train roulait sans heurts et d’un air morne des amoureux

Regardaient la couchette crasseuse haleter sous ton corps

Et se calmait s’endormait le banal printemps d’une gare

 

Ce n’est pas à Paris que nous mourrons maintenant je le sais

Dans un lit de province gorgé de sueur et de larmes

Personne ne viendra t’apporter du cognac je le sais

Personne d’un baiser ne nous consolera

Sous le pont Mirabeau

Les cercles de ténèbres ne s’effaceront pas

 

Nous avons trop pleuré trop offensé la nature

Nous avons trop aimé

Couvrant de honte les amants

Nous avons trop écrit de poèmes

Faisant fi des poètes

Jamais

Ils ne nous laisseront mourir à Paris

Et l’eau sous le pont Mirabeau

Ils vont l’encercler d’une armée de gardiens.

Traduction Sophie Benech

décembre 2014

Natalka Bilotserkivets

A lire aussi

Mykola Riabchuk , “We’ll die, not in Paris –”: New Ukrainian Poetry, article publié initialement dans la livraison Autumn-Winter 1989 de la revue Soviet Ukrainian Affairs

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