Andreï Zviaguintsev, Léviathan

octobre 2014

Andreï Zviaguintsev raconte que l’idée de son film, Léviathan, lui est venue des Etats-Unis, de l’histoire d’un homme au Colorado qui refuse d’être exproprié par des promoteurs et qui finit par détruire à la pelleteuse les bâtiments du voisinage1- histoire au fond très américaine, où le héros, sûr de son droit, rejette une légalité viciée et se fait justice lui-même.

Malgré cette inspiration, le fonds de ce Léviathan est fait de tout ce qui fait la Russie contemporaine, comme on la voit dans les journaux ou dans les beaux livres de Svetlana Alexievitch : l’Etat de droit est une farce, la vodka permet aux hommes de “tenir” et fait le malheur des femmes, le Pouvoir n’a pas le moindre respect de l’existence individuelle et inflige des souffrances sans nom au simple citoyen. Vision trop noire, dira-t-on en songeant que ce film a quand même reçu en Russie des financements publics ? Il faut se rappeler l’affaire Magnitski, et quelques autres du même style, … Dans ce Léviathan, le potentat local brise le récalcitrant, qui perd tout et finit, dans la bonne tradition soviétique, en prison pour 15 ans.  La fin de Léviathan est inverse de l’anecdote américaine : le petit russe ne peut devenir un justicier, et même son avocat venu de Moscou n’y pourra rien. Ce sont les pelleteuses de l’administration qui viennent détruire, dans une terrible scène de conclusion, la maison, l’intérieur, l’intimité de celui qui a cru pouvoir résister à la corruption.  De ce point de vue, le film laisse un sentiment de consternation, et l’absence de tout happy ending met mal à l’aise.

Le film prend néanmoins le temps de transformer ces thèmes attendus, bien documentés s’agissant de la Russie actuelle, en une fiction charnelle, puissante, servie par de vrais personnages. Le petit cercle autour de Kolya (Alexei Serebriakov), le garagiste ancien parachutiste qui ne veut pas qu’on détruise sa maison de famille, est vite attachant, comme l’est sa jeune femme, Lilya (la belle Elena Liadova), qui finira anéantie. On sait depuis Elena et le Retour que Zviaguintsev est un excellent metteur en scène, et il le prouve encore une fois. Au delà du brio technique, c’est l’effet de l’empathie pour ces vies privées de justice, privées de recours contre l’arbitraire et la dureté quotidienne, où il ne reste qu’à ravaler ses larmes et à se resservir de vodka. On notera la dureté du cinéaste pour les femmes de pouvoir (les juges, la directrice de cabinet du maire, la greffière, …) et son attachement aux femmes du peuple, Lilya, la femme du policier, les ouvrières de la poissonnerie industrielle, celles qui essayent de sauver ce qui peut l’être.

Point marquant : la dimension religieuse, chrétienne du film. Andreï Zviaguintsev et son scénariste, Oleg Neguine, mettent bien en valeur la collusion entre la hiérarchie orthodoxe et le maire corrompu, mais ils mettent aussi en valeur la figure d’un simple pope, qui signale au héros du film, au moyen de l’apologue de Job2, qu’il faut essayer de croire ; alors, le Ciel accorde sa bienveillance, peut-être sa grâce. Malheureusement pour lui, le héros ne croit pas ou pas assez.  Il finit seul, anéanti. Son ami de régiment, l’avocat de Moscou qui ne croit pas non plus à Dieu et qui dit plusieurs fois, en juriste ne croire qu’aux faits (Vladmir Vdovitchenkov), ne sera pas assez habile ni assez fort contre le maire et ses hommes de main.  Andreï Zviaguintsev les montre tous deux défaits par plus puissant qu’eux. Le scénario ne laisse aucune échappatoire. Kolya n’aura d’autre choix que de rassembler ses forces pour une épreuve christique.

Est-ce dire qu’avec plus de foi, avec un langage qui, contrairement à celui du Pouvoir, ne relèverait pas du temporel (le droit, parce qu’il est en Russie une sinistre comédie3, l’argent des indemnisations, les relations haut placées, …), le héros et son avocat auraient pu l’emporter ? En Russie, l’Etat est ce qu’il est ; il faut l’aide de Dieu pour en triompher, nous dit-il.  Constat qui effraye.

 

Stéphan Alamowitch

 

Film russe d’Andreï Zviaguintsev avec Alexeï Serebriakov, Elena Liadova (2 h 21).

  1. Positif, interview d’Andreï Zviaguintsev, septembre 2014. Au demeurant, avec ses thèmes, son enracinement, sa sensibilité aux questions qui taraudent sa société, Zviaguintsev est un peu l’archétype du cinéaste russe, comme Tarentino est l’archétype du cinéaste américain.
  2. A deux reprises, Zviaguintsev filme le lieu du regard de Dieu : une première fois, au plafond d’une église en ruine, un orifice ouvert sur le ciel – mais Kolya  ne ressent pas qu’il lui faudrait mieux regarder, il finit de se saouler au milieu d’enfants perdus ; une seconde fois, quand le maire corrompu désigne à son fils la coupole sous laquelle se déroule l’office de l’avant-dernière scène : “Dieu nous voit”, dit-il à son petit garçon, mais le sommet de la voûte ne peut laisser passer le regard, ni celui d’en haut, ni celui du bas.
  3. Voir les deux scènes où le tribunal lit son jugement comme une page du bottin.
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