Olivier Assayas, Sils Maria

septembre 2014

C’est un assez mauvais film que livre Olivier Assayas, le cinéaste mieux inspiré des Destinées sentimentales, de Carlos et de Après mai.  Assayas, contrairement à ce que note la critique, très complaisante, ne domine pas son matériau fictionnel : toutes sortes de thèmes sont réunis, aucun n’est bien traité. Trop d’intentions, trop peu d’intensité.

Le fil principal est qu’une actrice célèbre, Maria Anders (le nom rappelle le personnage d’une ballade de Brecht et Eisler, Marie Sandershaute Europe !), jouée par  Juliette Binoche, se voit demander de rejouer, 20 ans après, une pièce qui l’a rendue célèbre –  cette fois non dans le rôle de la jeune première qu’elle tenait à l’époque, mais dans celui de la femme âgée : prétexte à méditation sur le temps, le statut esthétique et érotique de Maria Anders/Juliette Binoche, son rapport avec les metteurs en scène de tous âges qui veulent la diriger, sur la starlette douée qui lui succède dans le rôle-phare, … La pièce se jouera à Londres.

Le film est fondé sur un principe de confrontation : confrontation des styles d’acteurs et de jeu, confrontation des cultures, confrontation des cinémas.  Assayas met diligemment devant sa caméra tous les matériaux hétéroclites qu’il veut filmer, puis chaque élément est confronté à son opposé.  Les corps tout d’abord : le corps “européen” de certains acteurs, telle la veuve du dramaturge, au physique qui vient du théâtre allemand, s’oppose aux corps “hollywoodiens” ; le corps de Juliette Binoche, confronté aux corps des jeunes femmes qui l’entourent et la remplacent.  Les paysages ensuite : les paysages alpestres de Sils Maria, d’un coté, où s’infiltre un nuage à formes de serpent, le vaisseau spatial du film américain de l’autre. Dans le même ordre d’idée, le scénario met en compétition amoureuse, la starlette hollywoodienne, Jo-Ann Elis, et la plasticienne allemande à nom aristocratique (haute culture encore) qui tente de se suicider quand son romancier de boyfriend l’abandonne pour la première. L’Amérique du divertissement trash contre la haute culture européenne.

Mais cette confrontation entre culture européenne et cinéma hollywoodien donne lieu à trop de scènes “forcées” ; le propos devient artificiel.  Assayas finit par négliger le vrai sujet de son film : le temps qui relègue puis expulse les corps d’actrices des scènes et des plateaux.  Assayas filme en outre avec un excès de conscience cinéphilique qui alourdit encore son propos. Les cinéphiles retrouveront des allusions à l’Avventura, à Persona, à All about Eve, …

De cet échec, Juliette Binoche porte une certaine responsabilité.  C’est elle, son corps, son jeu d’actrice, sa gestuelle qui sont le lieu de la confrontation entre le cinéma européen et le cinéma américain. Son personnage, comme elle, est entre deux mondes, celui des grands metteurs en scène du théâtre européen, allemands, austères, et celui du cinéma de divertissement hollywoodien.  Mais Juliette Binoche surjoue ; elle est souvent à la limite du pastiche de Meryl Strip ou de Diane Keaton.  On se dit que, dans des styles différents, Isabelle Huppert ou Isabelle Adjani aurait pu sauver ce film forêt-noire.

Juliette Binoche n’était peut-être pas le bon choix pour ce rôle de comédienne sur le retour, si maltraitée par le scénario.   Aux dépens de son actrice, Assayas montre la défaite personnelle de Maria Anders, son humiliation : Maria Anders/Juliette Binoche commence en majesté, en star,  corps alourdi mais habillé en Chanel et photographié par un professionnel ; on apprend son divorce ; elle finit, dans la dernière partie du film, en authentique camionneuse (sciemment exemptée par le scénario de toute dimension homosexuelle), abandonnée par sa jeune assistante, et supplantée par la starlette sur les scènes londoniennes. De son personnage, Assayas ne montre finalement que du désir privé de direction et qui se rabougrit : elle couche sans savoir pourquoi avec un vieil acteur, un bellâtre qu’elle déteste ; puis elle ne montre plus d’intérêt érotique pour qui que ce soit, homme ou femme. Elle se dénude sans façon dans une rivière, quand sa jeune assistante reste vêtue, comme si la pudeur n’était plus de mise quand le temps de l’érotisme est passé. Elle assiste en spectatrice au drame amoureux qui occupe les dernières séquences ; ce n’est plus son monde. A Londres, elle accepte de jouer un rôle ingrat, mais demande timidement à sa jeune concurrente de lui laisser, en scène, un peu de lumière.

Comment en arrive-t-elle là ? Que veut-elle finalement ? Quels désirs veut-elle encore éprouver ? La mise en scène passe trop de temps sur le personnage, fictionnel au carré, que doit jouer Maria Anders au théâtre, pas assez sur Maria Anders/Juliette Binoche elle-même.  Dommage qu’Assayas n’ait pas mieux exploré le sujet qu’il se donnait.

 

Stéphan Alamowitch

 

Film français d’Olivier Assayas avec Juliette Binoche, Kristen Stewart, Chloë Grace Moretz (2 h 03)

 

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