« Quand je servais dans l’U.S. Army » : l’expérience du combat de 1945 à l’Irak

juin 2014

Ramiro G. Hinojosa, analyste en sciences politiques à Austin, Texas, a servi en Irak en 2006 et 2007 au sein de la 82ème Division aéroportée. Ndlr _____

Le 6 juin 2014  marque le 70ème anniversaire du D-Day, le déclenchement du débarquement allié, une opération colossale, écrasante, presqu’inimaginable à l’époque actuelle, qui conduisit à la mort de près de 1 500 Américains lors de la plus importante invasion aérienne, terrestre et navale de l’histoire militaire.

Il n’est pour ainsi dire personne aux Etats-Unis dont la vie n’ait été ébranlée par la seconde conflagration planétaire. Entre 1941 et 1945, 18 millions de soldats servirent sous les drapeaux et 400 000  y ont laissé la vie.  La population participait à l’effort de guerre en en souscrivant aux emprunt d’Etat, et des industries entières se reconvertirent dans la production des indispensables matériels de guerre. Par comparaison, seuls 2, 6 millions d’Américains ont servi en Irak et en Afghanistan, et dans ces deux derniers conflits, ce sont des sous-traitants privés qui, en comblant le vide laissé par la puissance publique, se sont chargés de tout, de la sécurité à la logistique, tout en engrangant d’énormes profits sans avoir à rendre de comptes trop détaillés à la nation.

La Grande Génération

Les combattants, hommes et femmes, de la Seconde Guerre mondiale appartiennent à ce qui est souvent appelé la « Grande Génération ».  Cette formule est en quelque sorte porteuse d’un modèle, référence aussi idéale qu’irréelle qui tient lieu de mètre-étalon à toutes les guerres ultérieures, en escamotant au passage les débats moraux de l’époque.

Notre jugement sur les guerres d’Irak du Vietnam est souvent faussé. Nous opposons ces deux conflits à la Seconde Guerre mondiale, sans pleinement en mesurer la réalité historique : non seulement l’Amérique de la fin des années 1930 et du début des années 1940 était traversée de puissants courants isolationnistes, surtout avant Pearl Harbor, mais sa capacité militaire reposait sur un système de conscription très controversé, hérité du temps de paix. Durant toute cette période, quelque 61 % des Américains déployés dans les forces armées étaient des conscrits.  Ainsi, James Jones, ancien combattant de la Seconde Guerre mondiale, écrivait-il dans Tant qu’il y aura des hommes : « Nous misons sur la conscription, la conscription du temps de paix, la première de notre histoire. Sans cela, nous ne disposerions pas des hommes nécessaires… Nous n’avons pas le choix ; c’est ça, ou la défaite ».

Pour ce qui est de l’Irak et de l’Afghanistan, leur avant-guerre releve d’un autre paradigme. Le 11 Septembre constituait une forte motivation à intervenir, mais seule une petite part de l’Amérique combattit véritablement : durant ces deux conflits, moins d’1% des Américains ont mené le combat hors des frontières américianes.

Pourtant, au-delà de ces différences, l’étude des textes issus ou traitant de la Seconde Guerre mondiale révèle de nombreuses similitudes avec notre époque. Comme aujourd’hui, les combats allaient de pair avec un sentiment de faillite morale, des doutes quant aux objectifs grandioses de la guerre et une ligne de fracture entre ceux qui restaient chez eux et les autres, partis verser leur sang. À la relecture, ces œuvres nous dressent un tableau en tout point fidèle à la réalité, qui nous offre un point de comparaison avec nos guerres les plus récentes (et leurs vétérans).

Dans The Gallery — publié deux ans seulement après la fin du conflit —, John Horne Burns dépeint le cynisme qu’inspire l’effort de guerre, similaire à certains égards avec certaines prises de position contre la guerre d’Irak :

« Avec notre éthique hollywoodienne et nos raisonnements dignes d’un commentateur radio, personne n’a pris la peine de vraiment réfléchir au fait qu’on était censé combattre le fascisme — et certainement pas les hommes, les femmes et les enfants d’Italie, jusqu’au dernier… Mais il est vrai que la guerre moderne est aussi une guerre totale… Nous avions promis aux Italiens la sécurité et la démocratie, au sens le plus large du terme, s’ils se ralliaient à notre camp. En réalité, nous nous sommes contentés de mettre à bas leur système social, sans rien leur proposer en remplacement. »

Burns, qui combattit dans la Péninsule pendant la Seconde Guerre mondiale, laisse plus tard entrevoir la possibilité d’une rédemption pour ces soldats qui, faisant la guerre en Europe, voyaient s’écrouler autour d’eux les structures morales de la société.  Témoin de réelles souffrances parmi la population italienne (la pénurie alimentaire, des logements détruits, la perte d’êtres chers), le narrateur s’aperçoit du néant dans lequel ont vécu les Américains.  Au contact d’artistes italiens, il apprend à toujours croire en « une certaine valeur de la vie », y compris dans son amour et sa violence, et constate que l’art véritable, loin de s’en détourner, doit se saisir de cette vie. Tirant les enseignements de cette leçon de réalité, le narrateur révise alors son point de vue :

« Et je me souviens que quelque chose dans l’atmosphère de Naples ou chez les Napolitains a pu nous remettre, moi tout comme d’autres Américains, au contact de la force de l’amour. En pleine guerre, on oublie facilement ce que c’est que d’aimer, que ce soit le corps de l’autre ou plus simplement l’humanité entière. La guerre dérègle cette partie de nous-même qui se délecte d’un baiser, du contact de la peau, d’un sourire. On se rabat sur le pur exutoire physique, arraché dans la rapidité et la brutalité. »

Kurt Vonnegut, Norman Mailer

À l’inverse de Burns, Kurt Vonnegut, dans Abattoir 5, son roman sur la Seconde Guerre mondiale, publié en 1969 alors que le mouvement contre la guerre du Vietnam battait son plein, n’accordait aucune place à la rédemption des hommes.  Prisonnier de guerre, il relatait la destruction omniprésente pendant le conflit, qu’il imputait à l’étroitesse de vue des belligérants, face à ce que l’un et l’autre camp considéraient comme le « mal incarné ».  Ayant vu entre 18 000 et 25 000 Allemands de Dresde mourir sous les bombes incendiaires, Vonnegut savait bien que les Alliés étaient tout aussi capables d’atrocités que les forces de l’Axe. Dans Abattoir 5, Billy Pilgrim voyage dans le temps — on peut voir là une réminiscence des flashbacks de la névrose post-traumatique —, entre les champs de bataille de la Seconde Guerre mondiale et sa vie d’après le conflit, notamment une période de captivité sur une autre planète. Au cours de ces scènes, Pilgrim et un extraterrestre déclarent renoncer à la guerre :

« — J’imagine que l’idée d’empêcher la guerre sur Terre n’est pas moins idiote.

— Cela va de soi.

— Mais vous, sur cette planète, vous êtes en paix.

— Aujourd’hui, oui. Certains jours, nous nous livrons des guerres épouvantables, pire que tout ce que vous avez pu voir ou lire vous-même. Et comme cela nous dépasse, nous préférons regarder ailleurs. Tout simplement ignorer la chose. Et nous passons une éternité en quête d’agréables moments. »

Vonnegut décortique surtout les actes commis sur ordre des hautes sphères militaires ou gouvernementales. Dans leurs romans respectifs, Norman Mailer et James Jones — qui combattirent l’un et l’autre à Guadalcanal — usent de la fiction pour examiner en quoi la situation sur le terrain façonnait les attitudes de chaque soldat.

Dans Les nus et les morts, publié en 1948, les soldats de Mailer, après une bataille féroce contre les Japonais, franchissent un seuil physique et moral.  Red Valsen, affaibli d’avoir frôlé la mort et contracté une dette envers son camarade de régiment, le soldat Sam Croft, qui vient de lui sauver la vie, surmontant sa méfiance envers ce dernier, lui confie la garde d’un prisonnier nippon.  Il a beau se sentir coupable et honteux, il prend ce risque et s’éloigne quand même des deux hommes.   Ruminant une précédente attaque nippone, le soldat Croft tend au Japonais secoué de sanglots du chocolat, de l’eau et une cigarette, façon de le rassurer, avant de subitement lui tirer une balle dans la tête. Mailer nous restitue la lutte intérieure de chacun de ces hommes face à la mort qui les guette, une lutte qui débouche sur l’incapacité d’agir du premier, l’absence de maîtrise de soi du second, et finalement sur la mort du troisième, le prisonnier.

Dans La ligne rouge, le deuxième volume de la trilogie guerrière de James Jones, le romancier illustre les tiraillements douloureux d’un soldat qui, après avoir appris de quelle horrible manière les Japonais ont exécuté deux de ses camarades, cherche à justifier des actes tout aussi amoraux. Jones écrit :

« La réaction du jeune caporal Fife était un mélange de peur, d’incrédulité et finalement d’horreur absolue… à l’idée que des créatures qui s’expriment dans une langue, marchent sur leurs deux jambes, qui s’habillent, des bâtisseurs de villes qui se considèrent comme des êtres humains, puissent s’infliger mutuellement un traitement d’une telle cruauté, d’une telle animalité. À l’évidence, en ce monde de culture soi-disant humaine, que nous avons créé et dont nous sommes si fiers, le seul moyen réel de survivre, c’était de se montrer plus violent, plus mauvais et plus cruel que ceux d’en face. Et, pour la première fois de sa vie, Fife commençait à se dire qu’il n’aurait pas la force de caractère requise. »

Ces romans consacrés à ce qu’on a pu appeler la « bonne guerre » aident à comprendre les impasses morales de ce conflit mondial, et la tentation de voir l’autre comme un ennemi et de le traiter en conséquence.  A la suite de Pearl Harbor, les Etats-Unis ont interné plus de 110 000 Nippo-américains dans des camps et lâché deux bombes nucléaires sur le Japon, qui firent 185 000 morts. Quand les conséquences de la guerre sont occultées, quand est maquillée la réalité du combat, il est difficile de comprendre cette humanité qui est foulée au pieds dans la marche vers la victoire.

Retour et amertume

Nombre des auteurs qui ont écrit après le conflit mondial n’ont pas seulement dépeint les épreuves des soldats. Ils ont aussi raconté en détail leurs difficultés à retrouver leur cadre de vie ancien et l’amertume qu’ils ont pu ressentir envers les non-combattants. Dans Les nus et les morts de Mailer, les soldats du Pacifique en veulent à ceux qui sont restés à l’arrière, pensant qu’ils leur volaient leur travail et leur femme. « Pendant qu’il restait coincé là-bas, tout le monde le doublait », écrivait Mailer d’un soldat qui avait lu une coupure de journal avec la photo d’un ancien camarade de promotion de retour au pays. Et à propos du regard que portaient les Américains sur les hommes qui mouraient en Italie, Burns écrivait : « Qu’est-ce que ça peut leur faire, pourvu qu’ils préservent leur niveau de vie pendant encore quelques années ? »

Quand je servais dans l’U.S. Army, j’étais moi aussi plein de ressentiment,  me demandant s’il y avait encore quelqu’un, dans mon pays, pour se soucier de ce qui se passait ici, à l’autre bout du monde. Mais à mon retour, j’ai vécu des mois de chômage, l’incapacité à redémarrer une carrière, alors que quantité de types de ma génération avaient évolué dans la leur. Moi, tout ce que je voulais, c’était reprendre le métier que j’exerçais avant de m’enrôler, me remettre sur les rails. Comme certains anciens combattants, je suis devenu amer, et j’en ai conçu une espèce de sentiment de supériorité, l’idée que j’avais droit à une compensation. Cet égocentrisme m’a finalement poussé à me demander où était ma récompense, et, en même temps, je perdais toute notion de ce qui se passait en Irak et en Afghanistan. Je suis très précisément devenu ce que je méprisais tant chez d’autres. Très souvent, les anciens combattants et les civils sont incapables de se comprendre, d’intégrer leurs épreuves respectives sans se prêter à toutes sortes de conjectures fallacieuses. Les romans que je cite ici montrent que si le fossé entre civils et militaires qui divise l’Amérique se révèle peut être plus profond qu’il ne l’était pendant le second conflit mondial (surtout parce que moins d’Américains sont affectés par les guerres actuelles), ce phénomène n’a rien de neuf.

John Burns et Norman Mailer dépeignaient déjà cette animosité entre combattants et non-combattants, mais Kurt Vonnegut et James Jones, allant plus loin, exposent la difficulté qu’ont les anciens soldats à renouer des liens avec leurs proches. Mettant en scène une conversation tendue entre Pilgrim et son épouse, Vonnegut écrit :

 «  — Tu dois avoir des secrets, à propos de la guerre. Enfin, pas des secrets, j’imagine, mais des choses dont tu n’as pas envie de parler.

— Non.

— Je suis fière que tu aies été soldat. Tu le sais, ça ?

— Tant mieux. »

Ces conversations trahissent un malaise, mais elles possèdent aussi une tonalité familière : j’y retrouve celles qu’ont pu provoquer des inconnus croisés dans un aéroport ou des membres de ma propre famille.  Souvent, je me sens fier de ce que j’ai fait, mais ce sentiment est parfois mêlé d’une certaine gêne — j’ai accompli si peu de choses, la situation irakienne s’est tellement dégradée depuis lors.  Et il n’est pas rare que l’armée me manque : j’y étais entouré d’individus qui partageaient les mêmes expériences que moi, nous étions rarement obligés d’entrer dans des explications.  Mais là encore, ce sentiment n’est pas non plus le produit de ce manque de respect envers l’armée qui est tellement dans l’air du temps.  Avec Whistle, dernier roman de sa trilogie guerrière, James Jones explore ce sentiment d’abandon que ressentent les soldats après avoir quitté leur unité.

Concernant Bobby Prell, rapatrié après une blessure, Jones écrit :

«  Loin de son ancienne compagnie, Prell avait le sentiment de n’avoir plus sa place nulle part. Et il comprenait petit à petit qu’à partir de maintenant, il en serait ainsi, sans espoir de retour. Tout cela, c’était du passé, c’était relégué dans le passé, et chaque heure, chaque kilomètre qui passaient l’en éloignaient sans cesse un peu plus ».

Retour sur soi

Nous ne connaîtrons peut-être plus jamais le niveau de sacrifice qu’imposa la Seconde Guerre mondiale, mais nous gardons cette histoire en partage. Nous devons cesser de  porter un regard manichéen sur ces conflits armés, sans quoi nous retomberons dans les ornières des guerres précédentes, aveuglés par notre outrecuidance et notre mépris envers les peuples au secours desquels on nous envoie. En fait, nous devrions tirer profit de cette littérature pour nous sortir de cette guerre.  Si nous nous souvenons des batailles, nous omettons trop souvent de nous souvenir des êtres : non pas des héros ou des victimes, mais de nos parents, de nos amis, de nos voisins et de nos collègues. Ces hommes et ces femmes qui ont combattu par delà les océans, pour leur pays, mais qui, ce faisant, ont quelquefois perdus leurs repères moraux, tous ceux qui ont disparu à jamais et ceux qui sont rentrés, et tous ceux qui ont encore de nombreuses contributions à apporter à notre histoire, mais aussi à notre avenir. Dans Pacifique Sud (Tales of the South Pacific), James Michener, un ancien de la Navy, lançait cet avertissement : « Ils incarnaient l’Amérique. Aussi longtemps que notre génération vivra, ils resteront dans nos mémoires, avec leurs victoires. Après quoi, comme les Confédérés après la guerre de Sécession, ils deviendront de parfaits inconnus. Masqués par des ombres qui ne cessent de s’allonger, jusqu’à ce que les clameurs de Guadalcanal lancent des échos aussi lointains que ceux des batailles de Shiloh et Valley Forge ».

 

Ramiro G. Hinojosa

traduit de l’anglais par Johan Frédérik El-Guedj

Cet article est l’adaptation et la traduction en français du texte anglais publié dans la revue new-yorkaise Guernica.

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