Erreurs et préjugés : la crise ukrainienne

juin 2014

Bruno Bisson vit et enseigne en Russie. Son point de vue sur la crise ukrainienne, dans son état au 5 juillet 2014, nous a paru assez original pour être communiqué à nos lecteurs, même si nous ne le partageons pas. Il a le mérite de mettre en lumière des faits déplaisants à reconnaitre, telles les violences contre les manifestants pro-russes à Odessa au début de l’été, documentées par un terrible reportage de Paris Match, faits qu’on aurait tort d’écarter comme procédant de la seule propagande russe. Il souligne les erreurs américaines et européennes dans la gestion des relations avec la Russie. On ne dissipe pas un complexe obsidional en paraissant conduire une politique d’encerclement !  Ndlr –

La crise ukrainienne – qui n’est pas encore terminée – a été définie par beaucoup comme la plus grave crise géopolitique depuis la fin de l’URSS. Elle semble être aussi une guerre de l’information et le triomphe de l’hypocrisie.

le 21 février, au moment où des tireurs d’élites aujourd’hui encore non identifiés, accusés  d’un côté d’agir sur ordre du président en place Ianoukovitch, de l’autre d’être à la solde de ses opposants pour mieux accuser le régime, abattent des manifestants et des policiers dans les rues de Kiev. Ianoukovitch conclut un accord avec les représentants de l’opposition en cédant sur les trois points cruciaux : 1. Élections présidentielles anticipées le 25 mai, 2. Nomination de Iatséniouk comme premier-ministre, 3. Reprise des négociations avec l’UE.
En dépit de l’accord signé, l’opposition – avec le soutien du groupe extrémiste « Pravyï sektor » (« secteur droit ») – prend le pouvoir de force. Cet acte est fondamental pour la suite : les provinces, y compris à l’est, qui étaient relativement calmes, excluent de se soumettre à un tel pouvoir et plongent dans l’insurrection, en commençant par la Crimée. Par là même, les opposants au nouveau pouvoir issu de l’insurrection considèrent que ce gouvernement autoproclamé se place lui-même en état d’illégalité alors que s’il s’en était tenu aux accords de la veille, il aurait eu toute la légitimité.
Au lieu de rencontrer les régions « à problèmes », Iatséniouk part se pavaner à New York, à Washington, à Bruxelles. Cela, les pro-russes ne lui pardonneront pas. Voulant s’assurer du soutien extérieur, c’est-à-dire en premier lieu des États-Unis et de l’UE, il se discrédite dans son propre pays aux yeux des opposants au nouveau pouvoir, mais pas seulement , et évidemment en Russie qui n’a aucune raison de le considérer comme premier-ministre légal. Les interventions de l’armée ukrainienne dans le sud-est de l’Ukraine ne commencent que 3 ou 4 semaines après le début des occupations de bâtiments administratifs des séparatistes, ce qui, tactiquement, est une erreur grave car la situation a déjà eu le temps de se dégrader. Cette opération est militairement un échec jusqu’à l’élection de Petro Porochenko.

Ayant habité Donetsk et travaillé dans le Donbass, …

Ayant habité Donetsk et travaillé dans le Donbass pendant deux ans, en 2006-2007, j’ai sillonné presque chaque jour les routes de cette région et de l’Ukraine en général, j’ai travaillé dans les usines de l’est du pays, j’ai rencontré des gens de toutes les régions, depuis la partie extrême occidentale (et russophone) d’Oujgorod et de Loutsk (ukrainophone) à Odessa (russophone), de Kiev (russophone et ukrainophone) à Marioupol et Kharkov (russophones), en Crimée. J’ai passé du temps dans de nombreuses villes telles que Kramatorsk, Makeevka, Zaporojié, Krivoï Rog, etc.  En présentant aujourd’hui souvent la révolte du sud-est de l’Ukraine comme une poussée séparatiste artificielle attisée par Moscou, les médias et les dirigeants occidentaux commettent un mensonge, ou alors ils prouvent leur méconnaissance totale du sujet.

Rappel historique : Donetsk qui s’est appelée à l’origine Iouzovka, du nom de l’industriel britannique John Hugues qui y investit, le premier, dans les mines et la sidérurgie à la fin du XIXe siècle, reçut le nom de Stalino en 1924, et Staline implanta dans cette région des populations pour y exploiter ce terrain riche, notamment par voie du goulag. Ces populations étaient à dessein diverses ethniquement, notamment pour éviter tout apparition d’un nationalisme. Contre toute attente, ce melting-pot a donné naissance à une homogénéité de population et par la suite à une humeur bien plus nationaliste – orientée vers la Russie – et vraisemblablement motivée par des raisons économiques, que ne l’est le nationalisme ukrainien.

Déjà en 2006-2007, on parlait beaucoup dans le Donbass (bassin minier du fleuve Don) de la république de Donetsk, ou de la République du Donbass, on voyait parfois le fameux drapeau noir-bleu-rouge aujourd’hui brandi par les séparatistes. Déjà le fédéralisme était à l’ordre du jour. Les armes automatiques circulaient dans cette région au passé criminel riche dans les années 90 et au début des années 2000. Combien de fois ai-je entendu des gens me dire qu’ils n’étaient Ukrainiens que de papier mais que de cœur ils étaient Russes, qu’ils n’avaient rien à voir avec Kiev ? À ma grande surprise presque personne ne parlait de « grivnias » mais de « roubles » alors qu’il s’agissait bien de la monnaie nationale ukrainienne.

On ne dira jamais assez la haine de ce qui est ukrainien dans cette partie orientale du pays et en Crimée (où on disait « là-bas » pour désigner l’Ukraine), qui n’a d’égale que la haine de ce qui est russe, polonais, roumain, hongrois dans la partie occidentale. Cette haine fut attisée dans les années 1990 avec l’ukrainisation forcée et illogique, voire humiliante de beaucoup de noms propres dans les passeports. Un exemple entre mille : une femme prénommée Maïa avait rénommée « Travnia » par les services officiels ukrainiens qui avaient traduit la racine de « maï » (le mois de mai en russe) par celle de « trav- » (« traven » est le mois de mai en ukrainien). Depuis quand traduit-on les prénoms ou les noms dans les passeports ??? Or, et  les lecteurs connaissant le russe et l’ukrainien apprécieront, si « Maïa » ne vient pas forcément de « maï », à l’oreille russe « trav » fait inévitablement penser à « travit’ » (enpoisonner), ou « travlia » (piège), ce qui est beaucoup moins positif !

Depuis 1991, date du référendum donnant l’indépendance de l’Ukraine, et 1992, date de l’indépendance proprement dite, rien n’a été fait par les autorités de Kiev pour proposer une solution concrète aux régions fortement russophones (Crimée, régions de Donetsk et Lougansk, et en moindre part celle de Kharkhov). Le président Ianoukovitch, originaire de la région avait été élu en 2010 justement pour sa capacité supposée à régler cette question. Il s’est montré aussi inefficace et corrompu que ses prédécesseurs, il n’a pas apporté de solution et n’a fait que tergiverser entre les pressions de l’UE et celles de la Russie.

Quelle surprise !

Or, aujourd’hui la communauté internationale semble découvrir une situation, une crise larvée vieille de plus de vingt ans. Il y a quand même un élément particulièrement frappant dans le traitement de l’affaire ukrainienne par la presse européenne, et notamment française : c’est l’absence totale d’analyse de la mentalité de la population de l’est de l’Ukraine, comme si cette dimension – qui concerne tout de même pas loin de 7 millions d’habitants – n’avait aucune importance. Ajoutons à cela que l’indépendance de l’Ukraine proclamée en 1992 a coupé environ 15 à 20 millions de familles avec par exemple un frère ukrainien et une sœur russe, les enfants d’une nationalité, les parents de l’autre. Il n’en est quasiment pas question dans la presse occidentale.

Il y aurait d’ailleurs une sociologie de la rébellion à établir : le peuple du Donbass est un peuple essentiellement travailleur qui a depuis longtemps le sentiment d’être le père nourricier et mal récompensé de toute l’Ukraine, notamment de Kiev et de l’ouest. Il est vrai que le quart de la population ukrainienne situé dans les régions du sud-est produit environ 60% du PIB national. D’autre part on estime à 3 millions le nombre total d’Ukrainiens travaillant en Russie par périodes de 2 semaines à 3 mois : pour nourrir leurs familles ils occupent souvent des emplois subalternes de manutentionnaires, gardiens, cuisiniers, chauffeurs, etc. Les trains entre la Russie et l’Ukraine sont quotidiennement remplis de telles personnes. Il y a donc toute une partie de la population ukrainienne qui dépend directement de la Russie du point de vue vital. Enfin, le sentiment d’attachement à la Russie, pour parler en termes mesurés, est très fort dans les villes et les milieux industriels, mais peu dans les campagnes où la population se sent plus proprement ukrainienne.

Tous ces élements font qu’une fermeture des frontières est inenvisageable pour les deux pays et qu’une guerre entre eux serait une catastrophe que Poutine autant que les dirigeants ukrainiens devraient éviter à tout prix.

Outre ces éléments liés à la population du sud-est et de la Crimée, la situation a été fortement envenimée par l’attitude des autorités de Kiev issues de l’insurrection, voire du coup d’État, de février, et plusieurs éléments témoignent surtout de leur fragilité :

- les cas nombreux et quotidiens de fraternisation des militaires et de la police avec les pro-russes, allant jusqu’à la livraison d’armes aux rebelles, théoriquement ennemis ;
- les fuites constantes (jusqu’à ce jour) à un niveau inédit au sein de l’appareil de l’État ukrainien : tous les jours des informations administratives secrètes et des enregistrements de conversations ministérielles, judiciaires ou militaires sont transmis à Moscou ou aux opposants ;
- le renversement presque simultané de tous les représentants de Kiev dans les régions du sud-est ;
- le rôle plus que trouble de la police dans la tuerie d’Odessa avec, semble-t-il, un agent de police qui tirait sur les personnes cherchant à fuir du bâtiment en feu et le chef de la police d’Odessa qui couvrait les auteurs d’exactions (des vidéos qui en témoigneraient ont été diffusées sur internet) ;
- l’absence de condamnation officielle du mouvement « Pravyï sektor », certes peu nombreux mais influent et qui se réfère quand même tout à fait officiellement au passé collaborationniste de Bandéra et à son antisémitisme ;
- la population en Ukraine qui sait très bien que Iatséniouk était un des bras droits de Ioulia Timochenko et qu’à ce titre il ne peut pas être propre. Rappelons qu’adulée par certains médias occidentaux, Timochenko a mis en place un système de corruption impressionnant qui n’a rien à envier à celui de Ianoukovitch et dont j’ai personnellement constaté le mode opératoire auprès de certains de mes contacts professionnels. Ces médias se sont d’ailleurs bien gardés de montrer la maison de Timochenko après avoir montré celle de Ianoukovitch. Timochenko a obtenu finalement 13 % aux élections présidentielles du 25 mai.

Le traitement de la crise ukrainienne dans la presse

Un des intérêts majeurs de cette crise est donc le traitement notoirement incohérent de la crise par les médias et les dirigeants occidentaux. Il est d’ailleurs intéressant de noter que d’un côté les démocraties occidentales, notamment les Etats-Unis, demandent à Poutine d’influencer les populations du sud-est de l’Ukraine tout en lui demandant de ne pas intervenir dans le conflit.

Dès le début de la crise, comme l’ont remarqué des analystes tels que Pierre Quatremer, de Libération, ou Fiodor Loukianov, rédacteur en chef de la revue Russia in global affairs, géopoliticien réputé pour sa mesure et ses prises de positions équilibrées, la Russie a été écartée des négociations, jamais on ne lui a demandé son avis. Le « maïdan » (mot d’origine persane qui signifie « place » en ukrainien) a vu défiler chaque semaine des personnalités américaines et européennes : Joe Biden, Chris Murphy, Guido Westerwelle, Catherine Ashton, Herman van Rompuy, John McCain, Mikheïl Saakachvili, Bernard-Henri Lévy, etc. et on a ensuite reproché à la Russie de s’immiscer dans la question ukrainienne.

Le conflit est médiatique : propagandes occidentale et russe s’affrontent, notamment dans la guerre des réseaux de diffusion des chaînes de télévision russes et ukrainiennes dans le sud-est de l’Ukraine. On constate que la télévision nationale russe a beau jeu de rejeter tous les crimes et fautes commis par les autorités de Kiev sur l’extrême-droite de Pravyï Sektor qui en réalité ne regroupe qu’un faible nombre d’activistes, abstraction faite des analyses et des commentaires orientés, les médias centraux en Russie pratiquent une désinformation partielle en relatant des faits vrais avérés et qui ne sont pas montrés par les médias occidentaux mais en y collant des photos ou des vidéos tirés d’autres conflits ou catastrophes naturelles. Exemple : dans les journaux des reportages sur les bombardements de Slaviansk par l’armée ukrainienne illustrés d’une image représentant une ville en flamme, qui en fait est la ville de Lac-Megantic au Canada, théâtre d’une catastrophe ferroviaire en 2013. En face, la presse ukrainienne voit de manière obsessionnelle la main de Moscou et du FSB dans tout problème qui survient dans le pays.

L’abomination du massacre d’Odessa où ont été perpétrés des actes de torture, où des gens ont été sciemment intoxiqués puis brûlés vifs, d’autres achevés sous les caméras n’a été rapporté dans la presse occidentale que brièvement, dans un silence embarrassé. Pour plus de détails, une recherche sur internet et notamment Youtube avec des mots-clefs en russe ou en anglais permet de trouver facilement des vidéos, d’ailleurs parfois insoutenables. Qu’aurait-on entendu sur les ondes si un tel massacre s’était déroulé dans un pays sous un régime n’ayant pas la bénédiction de l’UE ? En Russie, par exemple ?

Il est stupéfiant de voir dans la presse occidentale le nombre d’erreurs, d’approximations, de faits déformés qui montrent une méconnaissance totale de la réalité, et jusque dans les transcriptions des noms qui révèlent le copiage et recopiage aveugle des sources sans vérification. Rendons hommage à Euronews qui est la seule chaîne de grande audience à donner une image à peu près objective des faits et a envoyé un correspondant spécial sur place. Néanmoins, une fois ce dernier reparti, Euronews n’utilise plus que les images des journalistes russes sur place pour illustrer ses reportages.

La farce des sanctions, ou comment Obama rend un beau service à Poutine

Dans l’affaire des sanctions, les pays occidentaux ont été la risée de la presse et de l’opinion publique, en Russie d’abord évidemment, mais à moindre échelle en Europe aussi. Il suffit de lire les commentaires des lecteurs aux articles sur les sites des grands quoditiens français, mais aussi allemands ou anglophones. Les experts russes en politique internationale et les Européens implantés en Russie s’accordent à constater la Désunion Européenne, avec l’Allemagne qui garde la direction des affaires face à une France totalement inexistante à l’internationale, et surtout la contre-productivité des sanctions. Le summum est atteint avec le fameux isolement de la Russie prôné par Obama au moment où celle-ci se rapproche de la Chine et signe avec cette dernière des contrats historiques et renforce ses liens avec les pays du BRICS, soit au total presque la moitié de la population mondiale. Isolement, vous disiez ?

C’est justement là qu’est l’enjeu politique au niveau mondial de ces sanctions : en condamnant la Russie, les États-Unis ne pouvaient que renforcer le rapprochement Chine-Russie, fragilisant par là la prééminence américaine dans le monde. Là, Poutine a gagné. En outre, cet axe oriental constitue précisément le credo de Poutine en matière de géostratégie qui consiste à mettre fin à la bipolarisation du monde, et évidemment à ce que les Russes perçoivent comme l’hégémonie américaine. Hégémonie qui a révélé d’ailleurs ses faiblesses en Irak. Un point pour Poutine.

Sur le plan intérieur on voit en Russie un enthousiasme autour de la personnalité de Poutine, sorte de sauveur providentiel de la patrie en danger, et beaucoup parmi ses opposants lui reconnaissent « le mérite d’avoir réintégré la Crimée dans le giron de la mère Russie » et d’avoir su braver l’ennemi aux portes (comprendre l’OTAN) sans craintes des sanctions. Encore un point pour Poutine.

D’un point de vue plus concret, on a vu des délégations françaises et allemandes venues de Russie recommander à leurs gouvernements la plus grande prudence dans les sanctions puisque ce sont les activités des entreprises de ces pays présentes en Russie qui seront les premières à souffrir des sanctions, avec des emplois menacés en Europe à la clef.

Le point de vue de Moscou

On a beaucoup comparé Poutine à Hitler et la Crimée aux Sudètes alors que la comparaison – si une comparaison peut être opportune – pourrait éventuellement être établie avec l’Alsace-Lorraine. Comparons alors Poutine à Bismarck !

Le rôle de la Crimée pour la Russie est historique et stratégique, ce n’est pas nouveau. Rappelons-nous les manœuvres de Bismarck et des puissances européennes au XIXe siècle pour empêcher la Russie d’avoir accès au détroit du Bosphore ; cet enjeu demeure, les militaires le savent bien, et il n’est un secret pour personne que l’OTAN, poussée par les États-Unis cherchait à s’implanter en Ukraine et à évincer la Russie de ses bases de Crimée. À cet égard notons qu’en 2008 la population avait manifesté en masse – peut-être pas spontanément – contre l’escale d’un navire américain dans le port de Sébastopol. Depuis 1954, quand à la fin d’une beuverie Khrouchtchev rattacha la Crimée à l’Ukraine, son pays d’origine, en échange de la région de Belgorod, cette question était une écharde dans le pied de la Russie. La population de Crimée dans sa très grande majorité avait continué à se considérer comme russe, a fortiori dans Sévastopol qui avait un statut spécial de base militaire russe.

À l’accusation de violer l’intégrité territoriale de l’Ukraine, la Russie, par la voie de son ministre Sergueï Lavrov et de son représentant permanent à l’ONU, a répliqué par le droit des peuples à disposer d’eux-mêmes, en citant notamment l’exemple de Mayotte qui avait voté son rattachement à la France et en en profitant pour critiquer la politique américaine au Kossovo.

Les déclarations de dirigeants occidentaux reprochant à Poutine son implication dans les troubles en Ukraine prouvent leur méconnaissance du dossier car justement les populations pro-russes d’Ukraine n’avaient pas besoin de lui pour s’insurger et elles voudraient actuellement que la Russie s’implique beaucoup plus. Aujourd’hui une partie de la population du sud-est de l’Ukraine, et une grande partie de la population de Russie en seraient presqu’à reprocher à Poutine sa passivité.

Or, dès le 18 mars dans son discours sur le rattachement de la Crimée à la Russie, Poutine avait dit « Nous n’avons pas besoin du Donbass ». Autant il a su profiter immédiatement de la faiblesse des autorités autoproclamées de Kiev pour réintégrer la Crimée dans la Russie autant il sait parfaitement comme la plupart des Russes que le Donbass est un poids trop lourd à porter. Des rumeurs affirment qu’un accord aurait été conclu entre Poutine et Obama : la question de la Crimée serait enterrée en échange d’une non-intervention de la Russie dans le sud-est de l’Ukraine.

Force est de reconnaître que, sans parler de la légitimité ou non du rattachement de la Crimée à la Russie, cette opération a été menée de main de maître par le Kremlin, il n’y a eu qu’un seul mort, la Russie a restitué une partie du matériel militaire à l’Ukraine, et elle a laissé les militaire ukrainiens libres de rejoindre l’Ukraine ou de se rallier à la Russie, ce qu’ils ont choisi en majorité. La Russie n’a pas agi dans le Donbass comme elle l’avait fait en Crimée, et quel est le résultat ? Des dizaines de morts, parmi lesquels des mercenaires russes.

Le plus curieux et le plus inattendu est de constater le nombre très important de messages de soutien à Poutine et à la Russie dans les commentaires sur les sites internets de la presse européenne.

La Russie avance que la seule voie possible serait une fédéralisation de l’État ukrainien car elle permettrait de préserver les disparités générales et les spécificités régionales, à la manière de la Fédération de Russie ou du fédéralisme allemand. Curieusement, les Allemands et les Américains semblent justement opposés à une telle solution. Une incohérence de plus ?

Les habitants du sud-est, mes amis ou anciens collègues, d’opinions diverses, convergeaient plutôt dans les réponses aux questions que je leur posais avant l’élection présidentielle : le fédéralisme est la meilleure solution. Et à part le fédéralisme ? Le statu quo ? La fuite, en Russie ou en Ukraine occidentale. Or, en vérité, aujourd’hui on ne parle plus non plus de fédéralisme, l’idée relève déjà du passé.

Aujourd’hui, Porochenko, le président ukrainien élu, fixe la réintégration de la Crimée au sein de l’Ukraine comme sa priorité. N’est-il pas le seul ?

La politique de Kiev – deux poids, deux mesures

Revenons à Kiev : le soutien par les dirigeants européens de la politique des nouvelles autorités de Kiev avant l’élection de Porochenko laisse songeur : Arseny Iatséniouk a commis toute une série d’erreurs, la première étant de ne pas s’être rendu dans les régions à problèmes alors que c’est par cela qu’il fallait commencer. Ainsi, en février, au plus fort de la révolution du Maïdan, les dirigeants occidentaux mettent en garde Ianoukovitch en fin de règne contre un recours à l’armée… qu’ils approuvent au mois de mai, donnant un blanc-seing au nouveau gouvernement de Kiev. Aucune condamnation des mouvements extrémistes ou néo-nazis, certes très minoritaires mais cependant influents puisque ce sont eux qui ont constitué la base de recrutement de la nouvelle garde nationale, n’a été formulée ni par Kiev ni par les dirigeants occidentaux. Au contraire, on voit quotidiennement Jennifer Psaki, l’attachée de presse de la Maison Blanche, justifier envers et contre tout les autorités de Kiev.

Situation ubuesque où le ministre ukrainien des affaires étrangères Andreï Dechtchitsa ne s’exprimait jamais en ukrainien (sauf pour insulter Poutine) et s’exprimait donc dans un anglais laborieux, ne pouvant pas se permettre de parler russe ouvertement, où la Crimée serait peut-être restée officiellement ukrainienne si le président par interim Tourtchinov et Iatséniouk s’en étaient tenus à l’accord du 21 février, où le ministères ukrainiens de la défense et de l’intérieur ont dû limoger en masse en leur sein pour « trahison du serment prêté » .

Par ailleurs, contrairement à la presse russe, qu’elle soit d’opposition ou pro-gouvernementale, la presse occidentale garde le silence sur la façon dont se déroule l’opération dite « anti-terroriste » qui touche beaucoup plus les civils que les rebelles, les exactions sans nombre commises par l’armée ukrainienne, les tirs directs sur des habitations civiles, l’absence de  corridor sanitaire pour la population de Donetsk et de Slaviansk, les exécutions de militaires ayant refusé de tirer sur des civils, et elle n’a presque pas parlé de l’utilisation par l’armée ukrainienne d’hélicoptères de combat et de transport munis des marquages de l’ONU sans mandat de cette dernière. Tout ceci ne fait strictement l’objet d’aucune condamnation de la part de l’Europe et des États-Unis. Les récentes déclarations de l’ONU sur la situation humanitaire dans l’est de l’Ukraine et les milliers de réfugiés en Russie ont été qualifiées d’« exagérées » par Washington.

Que signifie ce silence coupable où on tolère chez les bons démocrates de Kiev ce que n’avait même pas fait le méchant dictateur Ianoukovitch ? Pourquoi la prise du pouvoir par la force dans le sud-est de l’Ukraine est-elle critiquée alors qu’elle était justifiée à Kiev

Le châtiment

La Crimée n’émeut plus personne aujourd’hui. Elle est passée par pertes et profits, ce que Poutine et son équipe en réalité savaient dès le début : personne n’irait faire mourir des petits soldats pour la Crimée. L’Ukraine était militairement incapable de s’opposer, à part ses forces basées en Crimée même et qui ont donc été neutralisées dès le début ; les États-Unis ne se risqueraient pas à se mêler de cette histoire, l’Europe serait incapable de s’organiser et de s’unir pour intervenir, d’où des sanctions grotesques. Poutine savait tout cela dès le début, en montrant à l’Occident sa nullité, il a encore une fois gagné. Deuxième point.

Le sud-est de l’Ukraine ? L’appel de Poutine à reporter un référendum dont la portée politique serait complexe et qui de toute façon n’a été reconnu ni de Kiev ni de l’étranger a été ostensiblement ignoré des séparatistes. L’intérêt politique de ce référendum n’aurait pas été dans le pourcentage obtenu mais dans le taux de participation : c’est là le véritable indice de mépris de la population envers Kiev.

Le gaz ? La Russie est lasse d’accorder des remises à l’Ukraine qu’elle considère comme menteuse et qui a presque juré pouvoir se passer du gaz russe… mais qui finalement vient de se mettre à le payer jusqu’à un certain point. En cas de suspension des livraisons de gaz à l’Ukraine par la Russie, c’est le peuple ukrainien qui souffrirait le premier, les véritables coupables, c’est-à-dire les fonctionnaires qui se sont enrichis, notamment Timochenko, jouissant de leur impunité.

Châtiment pour l’UE incapable d’action : elle s’est montrée particulièrement faible dans sa gestion de la crise, le nombre de réunions bruxelloises n’a pas eu plus d’effet sur la politique de la Russie qu’une piqûre de moustique sur la peau d’un hippopotame. Enfin, le jour de la victoire en Ukraine du parti favorable à l’adhésion à l’Union Européenne est aussi celui du triomphe de l’eurosepticisme aux élections européennes, ce qui n’est pas le moindre des paradoxes. Il n’est d’ailleurs pas interdit de penser que si l’UE avait bien géré la crise ukrainienne le vote euroseptique aurait été moins fort.

Enfin, le châtiment se manifeste dans un domaine nouveau pour l’art de la guerre que ni Sun Tzu ni Clausewicz n’avaient prévu : les technologies de l’information en ce début du XXIe siècle font que tout acteur d’un conflit est toujours à la merci d’une caméra, d’un micro et que tout mensonge, même à vaste échelle finit toujours – et assez rapidement – par être dévoilé.

Un avenir sombre pour l’Ukraine

Petro Porochenko était probablement la meilleure des candidatures… à l’exception de toutes les autres, aurait dit Churchill, car en effet comment se prononcer sur la légitimité de ces élections alors que plusieurs candidats pro-russes ou pro-fédéralisme ont été contraints de retirer leur candidature, comme le candidat communiste Simonenko ou le libéral pro-russe Tsarev tabassé et qui a vu sa maison incendiée (c’est d’ailleurs la maison de ses voisins qui a été incendiée par erreur) et qu’un cinquième de la population n’a pas pu aller voter

Porochenko, lui, sème le chaud et le froid : il avait annoncé vouloir commencer son mandat par une visite à Donetsk dès qu’il serait investi à la présidence, ce qui est une excellente idée, tout en voulant renforcer l’offensive militaire contre les rebelles alors que les populations civiles sont les premières victimes. Sa proposition de cessez-le-feu était certainement la meilleure initiative, les séparatistes n’en ont pas profité, exigeant comme préalable  à une négociation directe avec les autorités de Kiev le retrait des troupes de l’armée ukrainienne, mais ont accepté de participer aux rencontres réunissant des représentants de Kiev, de l’OSCE et de Moscou. Aujourd’hui, l’offensive militaire contre un ennemi très diffus a repris, et les populations civiles souffrent. À l’heure où j’écris (4 juillet), les messages en provenance de Slaviansk, de Lougansk et des environs de Donetsk parlent de bombardement, est-ce le meilleur moyen de lutter contre les « terroristes », comme les appellent les médias ukrainiens ? Et si cela avait pour but de pousser la Russie à intervenir sous forme de mission d’interposition pour ensuite mieux l’accuser d’ingérence ? C’est ce qu’avancent certains militaires de l’OTAN. L’antique The Nationet le Daily Mail blâment le silence des occidentaux autour de la politique militaire de Kiev. Quelhorizon pour le sud-est de l’Ukraine ? Chaque jour se creuse le fossé entre Kiev et la population locale. Comment envisager une paix ? Plus personne ne maîtrise la situation : ni Kiev, ni Moscou, ni les chefs séparatistes. Il y a trop de militaires ukrainiens insoumis à Kiev dans l’armée ukrainienne ; en même temps trop de mercenaires et de bandes criminelles s’affrontent en profitant des opérations que les séparatistes mènent et du chaos qui en résulte pour semer la panique et pratiquer le pillage dans la région. Les insurgés supposés soutenus par Moscou sont des électrons libres.

Curieusement, seule la Russie, ses habitants qui pour beaucoup ont des parents en Ukraine, et ses médias très propagandistes parlent du peuple ukrainien. La presse occidentale très peu. Le gouvernement de Kiev pas du tout.

Pour résumer, après le coup d’éclat de Poutine en Crimée quel rôle l’Europe et les États-Unis peuvent-ils encore jouer pour résoudre les crises internationales ? Que valent désormais les règles du droit international bafouées et utilisées les unes contre les autres ? Droit des peuples à disposer d’eux-mêmes contre intégrité territoriale : autant de valeurs à géométrie variable. Cette crise que Porochenko affirme pouvoir  régler dans les trois mois est bien la plus grave crise géopolitique dans l’espace eurasiatique depuis la fin de l’URSS mais elle est révélatrice de la faiblesse de l’Occident, et elle donne aussi lieu à une imposture gigantesque qui repose sur l’omission intentionnelle du contexte historique à un niveau inégalé.

Cette crise géopolitique de 2014 constituera peut-être un tournant, comme 1914, 1815, 1715 furent des seuils historiques. À chaque fois, une quinzaine d’années après le début du siècle, les principes d’action élaborés au siècle précédent devenaient caducs à l’occasion d’une guerre ou d’une crise grave, du décès d’un monarque. C’est peut-être maintenant, avec cette crise ukrainienne, que nous entrons véritablement dans le XXIe siècle.

 

Bruno Bisson

 

A lire, de Bruno Bisson, sur le nationalisme russe, Un nationalisme aux pieds d’argile.

A lire aussi sur l’évolution de l’opinion russe, Back in the USSR ou le retour de l’Empire russe.

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