Valls : heureuses différences

avril 2014

La nomination de Valls au poste de Premier ministre est l’une des rares décisions heureuses et courageuses que l’on puisse mettre au crédit du Président Hollande depuis son élection de mai 2012.

Ce n’est pas que Valls soit un homme providentiel, à même de sortir seul le pays de la crise économique qui le touche depuis 2007 et de la dépression collective qui le frappe depuis plus longtemps encore.  C’est seulement qu’il incarne une gauche qui dépasse et probablement écarte les différentes traditions qui ont fait un siècle et demi de socialisme français, avec ses poncifs, ses références obligées et, on le voit depuis deux ans, son peu d’aptitude à la réforme1.

Clemenceau, Rocard et la nation

Pour donner un lest historique à sa différence, Valls invoque depuis longtemps Clemenceau, qui n’a jamais eu bonne presse dans la mouvance socialiste : Clemenceau a durement réprimé le mouvement ouvrier, et il a incarné le patriotisme intransigeant de la Grande Guerre.  Il incarne l’autorité, valeur qui n’est pas la plus typique de la gauche française.

Cette différence vient aussi du rocardisme dont Valls est issu, qui n’a jamais eu bonne presse non plus dans le courant principal de la gauche, au point d’être rejeté hors de la tradition nationale comme “gauche américaine”2. Rocard, c’est le scepticisme devant l’économie administrée et l’étatisme, tous deux populaires dans de larges secteurs de l’opinion de gauche qui, en économie, reste souvent, sincèrement anti-libérale.

Cette différence vient enfin de son rapport à ce qu’il faut bien appeler le “multiculturalisme” prêté à tort ou à raison au Parti socialiste, qui fait que ce dernier a perdu une partie des classes populaires françaises de souche : prises par ce que l’on a justement appelé une “panique identitaire” et le ressentiment, elles votent désormais en masse pour l’extrême-droite.  Valls, du fait certainement de son expérience de maire de ville de banlieue et de son ascendance étrangère, donne le sentiment de comprendre la dynamique vicieuse qui fait que la xénophobie alimente le repli communautaire, qui lui même alimente la xénophobie. C’est un peu le subtext de sa désignation comme Premier ministre, car s’il fallait un coup de barre à droite pour mieux appliquer le Pacte de compétitivité, Louis Gallois ou Pascal Lamy auraient aussi bien fait l’affaire.  Parions-le : Valls est un message adressé aux classes populaires déstabilisées, en recherche d’un certain sens de la nation.

Trois différences

Valls se singularise donc, en comparaison de ses congénères socialistes, par son rapport à l’autorité, son rapport à l’économie et son rapport à la nation.  Trois différences qui devraient donner à l’action gouvernementale une originalité qui a manqué jusqu’à présent.

Espérons que ces différences, le pragmatisme foncier qui en parait la conséquence, lui permettront de moderniser la gauche et de réformer le pays. Le socialisme français, avec son tax and spend qui ne résout rien et sa “justice sociale” qui s’accommode fort bien du chômage de masse, est vieux, fatigué, et au sens strict inopérant.  Valls est peut-être bien sa dernière chance.

Peut-il réussir ?  Le temps manquera probablement, mais c’est le moment de citer la vieille expression de Calderon : No siempre lo peor es lo cierto, le pire n’est pas toujours sûr.

 

Serge Soudray

Post Scriptum : La composition du gouvernement vient d’être annoncée. Elle n’inspire rien de bon. La continuité paraît l’avoir emporté. Que pourra-t-il bien en sortir ?

A lire

Jean-Claude Pacitto : Parti socialiste français et Parti démocrate américain

 

Manet, Portrait de Clemenceau, 1879

 

  1. Enumérons : deux projets ratés au delà de toute contestation : la réforme de la finance et celle de la décentralisation ; le choix malheureux de créer une BPI plutôt que d’abonder la Caisse des dépôts ou bien OSEO, ce qui a fait perdre au moins un an ; la réforme de la justice, qui est restée dans le registre compassionnel sans réforme des institutions, du Parquet en particulier, et la réforme du logement, la loi ALUR, qui n’a convaincu personne et qui intervient au moment d’un recul historique de la construction de logements.
  2. Accusation alors stupide. En revanche, Valls lui est culturellement proche de la gauche démocrate américaine.
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