Comment se créent les nations ? Dilemmes israéliens

avril 2014

Le jeune philosophe israélien Omri Boehm nous avait donné un article sur le sacrifice d’Abraham et sa dimension politique, paru dans le numéro précédent de Contreligne. Il commente pour nous l’ouvrage récemment paru aux États‑Unis « My Promised Land : The Triumph and Tragedy of Israel » de l’israélien Ari Shavit, dont l’édition française, traduite par notre ami Johan-Frédérik Hel Guedj, paraîtra chez J-C Lattès en 2015. L’ouvrage donne bien la mesure et l’intensité des dilemmes que connaissent nombre d’israéliens quand ils examinent le passé encore proche de leur pays et l’avenir trouble du Proche-Orient. On ne crée pas une nation impunément, disent certains. Constat trop commode, disent d’autres. Peu de nations ont cette exigence de lucidité intellectuelle, noterons-nous. Ndlr

Un jour, fin 1944, peu après la clôture de la convention annuelle de l’Organisation sioniste d’Amérique à Atlantic City, Hannah Arendt annonçait ce qui constituait à ses yeux un « tournant dans l’histoire du sionisme ». La Convention venait d’approuver à l’unanimité une résolution appelant à l’instauration d’un « commonwealth démocratique juif qui engloberait toute la Palestine, entière et non divisée ». Pour Arendt, c’était la confirmation qu’après avoir été « sèchement désavoué », le programme sioniste révisionniste, défendant une alternative de droite au courant dominant du sionisme de la gauche progressiste de Ben Gourion, était finalement victorieux. En fait, en Palestine, et face à une demande unanime, il semblait qu’après « cinquante années de politique sioniste », aucune différence véritable ne subsistait entre les sionistes « généraux », c’est-à-dire les sionistes de gauche, et les révisionnistes, qu’Arendt et d’autres intellectuels considéraient comme des fascistes1.

La résolution d’Atlantic City présentait un aspect particulièrement choquant : ce texte allait plus loin que le programme de Biltmore, arrêté à une date antérieure (1942), et auquel Arendt s’était déjà opposée. Au moins, écrivait-elle, dans le programme de Biltmore, la « minorité juive » accordait «  à la majorité arabe les droits des minorités ».  À Atlantic City, en revanche, « les arabes n’étaient tout simplement pas mentionnés ». Un tel silence était inquiétant, estimait-elle, car c’était le signe que les sionistes de gauche, comme les révisionnistes, laissaient désormais aux Palestiniens « le choix entre l’émigration volontaire et une citoyenneté de seconde classe » (c’est moi qui souligne).

Soixante-dix ans après Atlantic City, nous pouvons affirmer qu’Arendt avait totalement tort sur certains points de détail, et totalement raison sur ce constat d’une convergence de la gauche vers la droite. Certes, s’agissant de la partition d’Israël, le sionisme de droite a fini par céder à la gauche : malgré l’occupation, même les révisionnistes purs et durs et, parmi eux, même les plus fidèles à leur héritage — dont Tzipi Livni constitue un cas d’école — sont désormais partisans d’un compromis territorial. Pourtant, plus en profondeur, sur la « question démographique », c’est-à-dire ce qu’Arendt appelait l’« émigration volontaire » des Palestiniens, le libéralisme sioniste de gauche céda en fait à la droite révisionniste. Cette évolution apparaît de manière claire et sans équivoque dans le récent ouvrage d’Ari Shavit, My Promised Land : The Triumph and Tragedy of Israel, qui a reçu un accueil quasi unanime.

D’emblée, ce livre a rencontré un écho phénoménal. Le New Yorker reprenait les bonnes feuilles d’un chapitre essentiel, consacré au massacre et à l’expulsion de Lod (Lydda en gréco-romain)2 et, presqu’aussitôt après sa parution, le New York Times publiait trois critiques élogieuses — en l’espace d’une semaine. Depuis lors, My Promised Land figure sur les listes de best-sellers en Amérique du Nord, et Shavit a récemment reçu le National Jewish Book Award, qui récompensait ici un essai historique.

Une alternative au populisme de droite ?

On peut l’affirmer sans crainte : cet enthousiasme tient notamment au sentiment, parmi les intellectuels de gauche, que Shavit avait enfin su formuler une alternative tant espérée au populisme de droite du gouvernement de Netanyahou, Lieberman et Bennett. (« Bibi n’est pas notre péché, déclarait Shavit à Susie Linfield, dans un entretien pour Guernica, le magazine américain d’art, de culture et de politique, c’est notre punition »). Ce livre expose l’histoire d’un sionisme raisonnable, et en fait le plaidoyer : c’est un sionisme qui soutient à la fois le droit des juifs et des Palestiniens à posséder chacun leur État, un sionisme qui aime tout ce qu’Israël a de positif et de fécond, mais qui a l’occupation des territoires en horreur. Enfin, une voix israélienne éminente nous rappelait que le sionisme peut emprunter une voie différente de celle de l’AIPAC3 et de Sheldon Adelson4

Enfin, un auteur lucide tentait un retour aux bonnes vieilles valeurs de la gauche sioniste libérale.

Et pourtant, c’est précisément là que ce livre, et l’accueil enthousiaste qu’il a reçu, posent problème. En effet, après plus ample examen, le sionisme progressiste de gauche de Shavit n’est pas moins difficile à distinguer du sionisme de droite que ne l’avait prédit Hannah Arendt en 1944. La thèse principale du livre est la suivante : si déplorable et pernicieuse que soit l’occupation des territoires (et Shavit la juge aussi pernicieuse que déplorable), cette occupation n’est pas le seul problème d’Israël, ni même le plus aigu. Deux autres questions se posent à cette nation, et l’exposent à des menaces existentielles encore plus profondes. Premièrement, celle du soi-disant Problème Démographique, à savoir que même à l’intérieur des frontières de 1948, il reste 20 % d’arabes vivant en Israël, qui se multiplient trop vite pour que le pays reste à la fois juif et démocratique. Et, deuxièmement, celle de « l’aveuglement du politiquement correct ». L’élite de Tel Aviv, déplore l’auteur, « a généré une forme de pensée unique qui confine à l’absurde en transformant les moyens constructifs de l’autocritique en une fin en soi, déconstructrice et obsessionnelle ». À travers l’excès d’autocritique, argumente-t-il, nous avons perdu notre unité nationale et tout ce qui constitue la justification de notre existence. Et, en ayant perdu l’un et l’autre, nous avons compromis notre aptitude à gagner les guerres comme nous savions les gagner dans le passé. (À l’exemple de beaucoup d’Israéliens, Shavit a vécu la douteuse prestation de Tsahal lors de la Deuxième Guerre du Liban, en 2006, comme un véritable trauma existentiel).

Les Européens peuvent le cas échéant se permettre le luxe d’une pensée politiquement correcte sur certains sujets, affirme encore l’auteur, mais les Israéliens, eux, n’ont pas ce loisir : si les juifs veulent survivre, au Moyen Orient, ils devront vivre éternellement par l’épée, et remporter des victoires militaires, sans équivoque, et pour l’éternité.

La question démographique

Sur ce point, le livre aurait gagné à être plus clair, mais à l’évidence, dans la pensée de son auteur, les menaces que font peser la question démographique et la dérive du politiquement correct sont intimement liées. Cela apparaît clairement dans tout le propos qui sous-tend les pages consacrées à l’épisode de Lod-Lydda, un chapitre qui a connu un fort retentissement et qui propose sa propre version de ce massacre et de l’expulsion en masse des Palestiniens, pendant la guerre d’indépendance israélienne. (« Le soir venu, des dizaines de milliers d’arabes palestiniens quittent Lydda en une longue colonne, qui marche vers le sud […] et disparaît vers l’est. Le sionisme a anéanti la ville de Lydda. Lydda, c’est notre boîte noire. Lydda renferme le sombre secret du sionisme. [… ] S’il fallait que le sionisme existe, il fallait que Lydda cesse d’exister ».).

À première vue, ces descriptions semblent proposer un regard neuf, et s’affirmer comme l’une des réussites de l’ouvrage : elles incorporent le récit de la Nakba dans le courant majoritaire de la conscience de gauche israélienne. Jusqu’à ce jour, incapable d’aborder cette tragédie de front, la société israélienne avait grosso modo refoulé tout débat sérieux autour de la Nakba — la « Catastrophe » en arabe, qui désigne le déplacement en masse des populations palestiniennes hors des territoires conquis par Israël en 19485. Le seul fait de penser que des juifs européens, des survivants, aient pu expulser des centaines de milliers de Palestiniens aurait pu brouiller notre conscience victimaire. En réalité, dans certaines circonstances, en Israël, la commémoration de la Nakba reste encore illégale : voilà qui suffirait apparemment à donner toute la mesure du courage de Shavit qui propose, lui, dans My Promised Land, une nouvelle version de ces vérités historiques.

Or, à cet égard, il est tout à fait singulier que, tout au long de l’ouvrage, l’auteur évite soigneusement d’employer ce terme même de la Nakba. Il s’agit là sans nul doute de sa part d’un acte délibéré d’autocensure : chez un Israélien écrivant aujourd’hui sur les massacres et les expulsions de Palestiniens en 1948, il est impossible que cette omission soit une pure coïncidence. Et il s’est sans doute parfois senti contraint de censurer aussi ses interlocuteurs. Par exemple, lorsqu’il s’adresse à Mohammed, son ami arabe, ce dernier lui décrit ce qui représente manifestement une cérémonie mémorielle de la Nakba, dans les profondeurs de la forêt de Galilée, sans que le terme soit jamais mentionné : il est hautement improbable que Mohammed n’ait pas une fois employé le mot ; hautement improbable que la question — la Nakba a-t-elle eu lieu ou non ? — n’ait pas été une seule fois soulevée au cours de leur conversation. Quoi qu’il en soit, s’il s’agissait avec ce livre de permettre aux lecteurs américains et européens d’entrevoir Israël vu de l’intérieur, les voici privés ici d’un des termes les plus importants, les plus chargés de sens eu égard au sujet même de ce livre, et qui constitue l’un des plus vifs objets de controverse, dans le cadre de la réflexion que traverse Israël. (Prudent, Shavit écrit que « dans la vallée de Lydda, le  sionisme a été à l’origine d’une catastrophe créée de la main de l’homme » [l’emphase est la mienne]. Mais le terme « catastrophe » (en anglais) n’apparaît pas ici dans toute sa spécificité — il est ici repris sans majuscule — et on en relève plus de vingt autres occurrences, sans rapport aucun avec la Nakba.)

Pire, dans ce livre, c’est avec ces descriptions de la Nakba qui n’en portent pas le nom que nous comprenons mieux que partout ailleurs ce que Shavit a en tête quand il évoque son rejet de toute pensée politiquement correcte. « Si besoin est, affirme-t-il, je me tiendrai aux côté des damnés » — il désigne par là les criminels de guerre israéliens responsables de l’« Opération Dani », à Lydda. « Sans eux, explique-t-il, l’État d’Israël ne serait jamais né.[…] Ils ont mené à bien la dure besogne qui permet au peuple, à moi-même, à ma fille et à mes fils de vivre ». En dépit des apparences, il ne s’agit pas là d’un courageux aveu de ce qui constitue la tragédie existentielle d’Israël. Au contraire : l’effet de telles déclarations serait plutôt de désamorcer l’impact de la tragédie sur la conscience israélienne et sur la conscience sioniste — en imputant justement la place qu’elle occupe dans la réalité israélienne contemporaine aux excès du politiquement correct. Vu sous cet angle, il s’avère que le livre n’intègre pas le récit de la Nakba dans la conscience sioniste de gauche : ce paradigme finit simplement par faire partie intégrante de la conscience de droite, à qui les épisodes répressifs de la Nakba n’ont jamais inspiré d’états d’âmes. En fait, c’était précisément l’argument d’Arendt lorsqu’elle formulait sa mise en garde, en 1944 : le sionisme venait de s’effondrer sur lui-même, en se laissant absorber par la droite révisionniste ; et ce que les révisionnistes offraient à la majorité arabe, c’était, tout autant que les libéraux, et de façon tacite, une « émigration volontaire ». (Certes, Arendt fait preuve ici d’ironie. Avec l’esprit politique qui était le sien, elle n’aurait pu imaginer que les Palestiniens émigreraient volontairement.)

Gauche et droite

La différence entre le rapport de la gauche à l’histoire et à la tragédie et la conception qu’en a la droite est relativement facile à repérer. Être de gauche, c’est comprendre qu’un peuple qui finit par aborder son propre passé — qui finit par percevoir son histoire dans sa dimension tragique  — doit accepter de changer, et parfois de manière radicale. En revanche, être de droite consiste à endosser l’histoire et la tragédie de son peuple comme des faits en soi — à y adhérer comme autant de conditions inévitables, nécessaires de ce que vous êtes et de ce que sont vos valeurs présentes.

Or, le propos de My Promised Land s’inscrit précisément dans le champ de cette conscience de droite. Voilà qui est paradoxal, puisque le livre se présente constamment comme s’il adhérait à la pensée de la conscience de gauche. Le meilleur moyen de mesurer le degré de confusion de Shavit par rapport au libéralisme de gauche, c’est peut-être de revenir sur un commentaire de Susie Linfield, dans le cadre de cette interview pour la revue Guernica. « Sur le fond », relevait-elle, Shavit, « soutient que des crimes de guerre peuvent se commettre même au cours d’une guerre juste ». La justesse de la guerre « n’est pas annulée par de tels crimes ; inversement, le caractère criminel — la barbarie — des actes en question ne peut en aucun cas être atténuée par la justesse d’une cause ». Voilà qui semble résumer très précisément la position de Shavit, si ce n’est qu’il faut clarifier ici ce qu’il veut bien considérer comme une guerre juste. Il présente la Nakba comme si l’enjeu était celui de la survie, mais le propos est trompeur — tout autant que l’absence de toute mention des Palestiniens dans la Résolution d’Atlantic City de 1944. Ainsi qu’Arendt ne l’ignorait pas à l’époque, l’enjeu n’était pas celui de la pure survie, mais d’assurer la majorité juive indispensable à un État juif qui fût aussi démocratique.

En d’autres termes, les expulsions de masse des populations palestiniennes, ces actes de violence qu’avalise ce livre, ne sont pas seulement intervenues dans un contexte de guerre —  elles faisaient partie intégrante de la cause d’un conflit qui, vue sous cet angle, peut difficilement passer pour une cause juste.

David et Jonathan - RembrandtLe livre a naturellement une réponse toute prête, et c’est là qu’en réside l’aspect crucial : il rejette de telles inquiétudes en les taxant de « politiquement correctes ». En toute franchise (c’est ce qu’on nous expose), il fallait que quelqu’un se charge du « sale boulot », sans quoi des centaines de milliers d’arabes ne seraient jamais partis. À cela, il faut répondre en restant ferme sur ses positions : si l’on est prêt à accepter le nettoyage ethnique comme une cause juste, on finira sans doute par estimer que la « justesse » d’une guerre ne se trouve en rien diminuée par les crimes commis en son nom. Au plan de la logique, c’est cohérent, mais c’est là une logique de droite — et même d’extrême droite —, où la gauche ne devrait pas se reconnaître.

Il se peut que toutes les nations soient nées dans le péché — et il se peut que nous, Israéliens, aurions intérêt à éviter de trop nous fustiger à cause de notre propre passé. Mais nous parlons ici du présent, et de l’avenir.

En Galilée, par exemple, où j’ai grandi

Ce que l’on appelle le Problème Démographique vient hanter la politique présente d’Israël, son système éducatif et sa législation. En Galilée, par exemple, où j’ai grandi, ces trente dernières années, les tentatives du gouvernement pour marginaliser la population arabe occupent une place au moins aussi incontournable que les vestiges des villages palestiniens démolis en 1948.

Ma famille s’est installée en Galilée au début des années 1980, dans le cadre d’un programme gouvernemental fortement subventionné, sous l’appellation officielle de « Yehud Ha’Galil » — littéralement, « Judaïser la Galilée ». À l’époque électeurs typiques du Meretz — autrement dit, appartenant à la gauche la plus marginale du pays —, mes parents n’avaient aucun problème vis-à-vis d’une politique étatique déclassant officiellement la minorité arabe pour des motifs ethniques. (En fait, aujourd’hui, la plupart de nos voisins pensent encore que « Judaïser la Galilée » correspond précisément à l’objet même du sionisme progressiste : à l’opposé de la droite, ils considèrent que c’est au sein même d’Israël que leur présence sur cette terre vient renforcer la population juive, et non dans des territoires occupés.) Tout récemment, la Knesset a voté une loi légitimant la pratique des villageois juifs qui rejettent certains candidats à l’installation, en raison de leur « inaptitude sociale ». La controverse publique entourant cette législation touchait explicitement à la question de savoir si les arabes devaient être autorisés à vivre dans des villages justement créés à l’origine pour marginaliser leur présence — en « Judaïsant la Galilée ». La vaste majorité de mes voisins de gauche s’opposaient avec véhémence à la venue et à l’installation de ces non-juifs.

D’un bout à l’autre de My Promised Land, Shavit est tout à fait conscient de ces questions démographiques. Dans un chapitre, il traverse la Galilée en voiture avec Mohammed, son ami arabe, et, au cours de leur dialogue, celui-ci a cette remarque : « l’idée même de former une minorité est étrangère à l’Islam — c’est une idée qui convient au judaïsme, mais qui est étrangère à l’Islam. […] Il existe [dans ce pays] une majorité juive qui constitue en réalité une minorité, et une minorité (arabe) qui, en réalité, est une majorité ». Et pourtant, Shavit ne prend guère de risque, il s’abstient presque ici de tout propos constructif sur cette question brûlante — la plus brûlante de toutes, sans conteste. Un tel silence est remarquable, surtout parce qu’il émane d’un auteur qui a promis d’aller au-delà du politiquement correct en proposant son franc-parler* d’Israélien. La raison de ce silence semble être celle-ci : dès qu’ils s’appliquent au temps présent, les principes de Shavit deviennent vite gênants et, en réalité, politiquement incorrects. Si on les applique à la politique réelle, les principes libéraux de gauche de Shavit paraissent en effet vite assez proches de la politique des transferts de territoires chère à Lieberman.

La dimension tragique

À cet égard, un incident récent, impliquant Shimon Gafso, politicien d’extrême-droite, actuel maire de Nazareth-Illit, ou Haute Nazareth, une petite ville de Galilée, est assez éclairant. Pour sa campagne électorale, Gafso avait choisi des slogans tels que « Nazareth-Illit : juive pour l’éternité », ou « Ne fermons plus les yeux, ne comptons plus sur la loi qui permet à tout le monde de vivre où il veut. Le temps est venu de défendre notre foyer ! » Sa mission principale, s’il était élu, annonçait-il, serait de «  stopper la régression démographique ». Haaretz dénonça le propos comme de la propagande raciste, à quoi Gafso réagit dans une tribune, intitulée « Suis-je raciste ? », qu’Haaretz publia. « Si je suis raciste, alors je fais partie d’une longue et fière dynastie de racistes, écrivait Gafso, en se référant aux pères de la gauche progressiste d’Israël. « Ben-Gourion le raciste annonça la création d’un État juif dans Eretz Israel […] et entreprit simultanément l’expulsion de centaines de milliers d’arabes qui vivaient ici — manière d’étayer le caractère nécessairement raciste de notre État ». Même notre « hymne national raciste, continue le maire de Haute Nazareth, ignore l’existence de la minorité arabe — c’est-à-dire de ceux que Ben-Gourion n’a pas réussi à expulser en 1948 ». Voilà qui est troublant : devons-nous adhérer à la conception de Shimon Gafso, qui a su intégrer le récit de la Nakba dans la conscience israélienne ? Et la conclusion de sa tribune dans Haaretz n’éveille-t-elle pas aussi un écho familier : les habitants de Tel-Aviv, affirme-t-il, devraient rompre avec l’« hypocrisie » de leur pensée politiquement correcte, avec leur ignorance de la réalité, qui est le propre des « belles âmes ». Si les juifs veulent survivre au Moyen Orient, en tant que majorité juive, ils doivent se salir les mains.

Shavit est bien plus sympathique que Gafso, cela ne fait aucun doute — selon ses propres critères, il est plus politiquement correct. Mais l’argument de Gafso fait mouche. Il traduit la même clairvoyance que celle d’Arendt en 1944 : dès qu’il s’agit des réalités politiques, seul le silence peut distinguer le sionisme romantique de gauche, comme celui de Shavit, du Liebermanisme déclaré, comme celui de Gafso. My Promised Land : The Triumph and Tragedy of Israel, qui a emporté l’adhésion des intellectuels de gauche, souscrit aux principes de Gafso relativement au passé. Ce livre veut aussi s’en tenir à ces mêmes principes, et de manière explicite — mais au prix d’une pensée et d’un langage moins clairs sur le présent. Si le sionisme progressiste de gauche existe, il doit s’exprimer sur l’histoire et le présent d’Israël dans un vocabulaire normatif clair, et sans négliger sa dimension tragique, sous prétexte qu’elle traduirait les excès d’une pensée politiquement correcte.

Omri Boehm
Rembrandt, les Adieux de David et Jonathan (Musée de l’Ermitage)
  1. En 1948, Albert Einstein, convié à devenir le premier président d’Israël, cosignait une lettre rédigé par Arendt dénonçant Menahem Begin pour son passé fasciste. La lettre ouverte, alertant les juifs américains sur les méthodes violentes du Parti de la Liberté de Begin, fut publiée dans le New York Times.
  2. La ville s’appelait Lydda avant de tomber entre les mains des forces israéliennes, pendant la Guerre israélo-arabe de 1948-1949. La prise de Lydda s’accompagna d’un des plus grands massacres de la guerre — plus de 250 habitants exécutés après les combats — et les forces armées israéliennes expulsèrent de 50 000 à 60 000 habitants de Lydda, Ramla et des zones avoisinantes.
  3. The American Israel Public Affairs Committee (AIPAC) est un groupe de pression qui défend les politiques pro-israéliennes au Congrès et auprès de l’exécutif américain.
  4. Milliardaire américain qui a fait fortune dans l’informatique et les casinos, il crée le quotidien Israel HaYom  en 2007, après le achat avorté de Maariv. En 2014, il obtient l’accord de la cour suprême d’Israël pour le rachat de Maariv et du quotidien sioniste religieux conservateur Makor Rishon.
  5. L’exode palestinien de 1948 — la Nakba (ou an-Nakbah, le « désastre », la « catastrophe ») — désigne l’exode de la population arabe palestinienne, pendant le conflit judéo-arabe de 1947-1949, le conflit de 1947-1948 en Palestine mandataire et la première guerre israélo-arabe.
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