Anthony Giddens, l’Europe, “Turbulent and Mighty Continent”

avril 2014

Faut-il se méfier d’un Britannique pro-européen ? Faut-il se méfier d’Anthony Giddens, qui fut l’un des artisans de la « troisième voie » empruntée par Tony Blair et qui, à quelques semaines des élections européennes, se livre à un plaidoyer en faveur de l’Europe fédérale dans son dernier ouvrage Turbulent and mighty continent, What future for Europe  ?

Ne nous arrêtons pas au choix de la photo de couverture de l’ouvrage qui emprunte un cliché nocturne du continent européen à la NASA plutôt qu’à l’Agence spatiale européenne et suivons son regard sur l’Europe – ou plus exactement sur les Europes : pour Anthony Giddens, l’Europe a plusieurs visages.

Tout d’abord, il y a « l’EU1 », celle de Monnet, des traités et des institutions qui, depuis Bruxelles, Luxembourg et Strasbourg, légifèrent à tout-va : la Commission et son monopole de l’initiative communautaire ; le Conseil de l’Union européenne et ses ministres aux légitimités nationales ; le Parlement européen élu au suffrage universel direct.

Mais la crise économique de 2008 a fait tomber les masques et « l’EU2 » est sortie de l’ombre. L’EU2, c’est l’Europe qui décide, celle qui sauve les meubles pendant la crise, quitte à s’affranchir des peuples notamment lorsqu’elle impose à tel ou tel pays (sauf la France, précise l’auteur !) des cures d’austérité sans précédent. L’UE2 n’est pas dirigée par l’une des multiples présidences dont s’est dotée l’UE1 (présidences stables de la Commission, du Conseil européen, du Conseil des Affaires étrangères ou de l’Eurogroupe, présidences tournantes du Conseil de l’Union). Non, la présidente de l’EU2, c’est Angela Merkel qui l’assume en dehors de tout mandat autre que celui que lui a confié le peuple allemand. Elle est secondée par quelques leaders nationaux, dont François Hollande (et encore l’auteur semble-t-il hésiter, entre deux chapitres, sur la participation effective du président français à l’EU2 !) et par le président de la BCE et la directrice générale du Fonds monétaire international.

Enfin, il y a une troisième Europe, « l’Europe de papier » ou l’Europe paperassière, celle des stratégies ambitieuses mais jamais mises en œuvre, des plans d’actions, agendas, task forces et autres feuilles de route qui, faute d’avoir des effets concrets, font le lit de toutes les démagogies anti-européennes. On a trop promis et on a trop peu fait.

“God save Europe !… or not”

Anthony Giddens conlut qu’à l’évidence, ces trois Europes ne sont ni puissantes, ni efficaces, ni légitimes. Et que cela ne peut plus durer. Car la crise de 2008 met à l’épreuve la prospérité économique et la stabilité politique du continent. Car les peuples européens, qui pressentent l’effritement des souverainetés nationales, veulent avoir leur mot à dire là où se décident vraiment les choses. Car à force d’être désunie et de tergiverser, l’Europe se marginalise dans les affaires du monde et le monde se fatigue de l’Europe.

C’est pourquoi Anthony Giddens plaide pour une «souveraineté +». Si les Européens veulent recouvrer la souveraineté que les Etats nations ont perdue dans la mondialisation, ils n’ont d’autre issue qu’un saut fédéral. Y compris les Britanniques. Anthony Giddens appuie son engagement sur une série d’exemples, qu’il exploite de manière inégalement fouillée : la politique économique et monétaire alors que la zone Euro n’est pas encore sortie d’affaire ; la politique commerciale alors que la négociation d’un accord de libre-échange transatlantique est en cours ; la lutte contre le changement climatique alors que la conférence de Paris sur le climat en 2015 sera décisive ; la politique sociale alors que les Allemands viennent d’adopter le principe d’un salaire minimum ; la politique étrangère… qui n’existe pas.

Pour que l’Europe devienne une vraie communauté de destin, Guiddens a une stratégie : fédéraliser la zone euro et prévoir une union bancaire et des mécanismes financiers de redistribution et de solidarité en son sein ; créer sur cette base un espace politique européen qui serait consacré par l’élection au suffrage universel direct d’un président européen ; bâtir des politiques européennes d’avenir (l’innovation, le digital) et en renationaliser d’autres. En un mot, « l’Hymne à la joie » version 2.0, in English, please !

Tous les Européens convaincus seront heureux de compter parmi eux Anthony Giddens. Et il importe sans doute qu’Anthony Giddens puisse réciproquement compter sur leur appui dans le débat d’idées britannique, au sein duquel sa pensée pro-européenne fait figure d’euro-béate. Sa grille de lecture des trois Europes est séduisante car elle permet de décoder la différence entre l’ordre des traités (les règles du jeu) et la réalité des rapports de force entre les acteurs. Son regard sur la nécessité de transformer l’Etat providence, notamment grâce aux nouvelles technologies, en un modèle d’investissement social au service d’une croissance équilibrée ne manque pas d’originalité, car il concilie compétitivité et protection des plus fragiles.

La pétition de principe en faveur d’une intégration européenne fait donc chaud au cœur, alors qu’il est de bon ton, à quelques semaines des élections européennes, de se livrer à l’Europe bashing. Mais au-delà du plaidoyer, on aimerait aller plus loin avec Anthony Giddens.

Certes, l’intuition selon laquelle les Européens sont plus forts unis que désunis tombe sous le sens. Mais Anthony Giddens élude la nécessité d’en faire la preuve aux plus fragiles de nos concitoyens, qui supportent davantage les risques de la mondialisation que les opportunités. Son chapitre sur « l’impératif cosmopolite » n’offre en particulier aucune vision opérationnelle d’une politique migratoire harmonisée et équilibrée en Europe.

Certes également, la zone Euro doit devenir une zone intégrée d’exercice de la souveraineté et de la solidarité, sans quoi elle disparaîtra. Mais pourquoi Anthony Giddens ne dit-il pas un mot de l’harmonisation fiscale au sein de la zone Euro, qui est pourtant l’un des éléments clés des différentiels de compétitivité intra-européenne ? Il faudrait aussi trancher le débat sur les objectifs de la politique monétaire de la BCE : doit-elle être plus accommodante pour relancer la croissance intérieure, oui ou non ? Sur les marchés des changes, le niveau de l’Euro permet-il de libérer le potentiel d’exportation de nos entreprises, oui ou non ?

Certes enfin, l’Europe manque cruellement de leadership et d’incarnation. Et l’élection directe d’un(e) président(e) de l’Europe est sans doute une idée visionnaire à défaut d’être originale, notamment pour les Français attachés à la Ve République. Mais qu’envisage exactement Anthony Giddens ? La présidence de la seule zone Euro, compte tenu du des transferts de souveraineté qu’elle implique ou la présidence de l’Union à 28 et demain à 32 ou 35 ? Quel en serait le gouvernement ? La Commission européenne ? La Présidence serait-elle responsable devant le seul Parlement européen ou également devant les Chefs d’Etat et de gouvernement ? Comment envisager sa création ? Par une modification des Traités, processus ô combien hasardeux ?

Le saut fédéral ?

Pourquoi l’auteur passe-t-il sous silence la possibilité offerte dès aujourd’hui par le silence des traités de fusionner la présidence de la Commission européenne et du Conseil européen, qui ferait du successeur de MM. Barrosso et Van Rompuy une personnalité d’une puissance et d’une visibilité potentiellement inédites ?

Enfin, comment peut-on envisager un saut fédéral en laissant ouverte la porte de l’Union européenne à la Turquie ? Au final, M. Giddens, pensez-vous vraiment que l’Union européenne soit encore «fédéralisable » ou faut-il imaginer une autre organisation ?

Jamais l’Europe n’a progressé en se posant les questions qui fâchent. Ses artisans ont préféré le pragmatisme et les petits pas. Depuis 60 ans, tant mieux ! Anthony Giddens estime nécessaire aujourd’hui de changer de braquet. Il a sans doute raison tant le système est à bout de souffle et les peuples perdus. Il propose à ses lecteurs de scruter avec lui l’horizon. Volontiers ! Mais on aimerait aussi qu’il prenne la peine de défricher avec nous les différents chemins qui pourraient y conduire.

 

Julien Steimer

Julien Steimer est ancien directeur de cabinet des ministres français des affaires européennes et de l’agriculture. Il fut l’un des artisans de la présidence française de l’Union européenne en 2008, des négociations du traité de Lisbonne, de la politique agricole commune et du G20 agricole. Yale World Fellow depuis 2012, il est désigné en mars 2014 Young Global Leader par le Forum économique mondial de Davos.

 

Anthony Giddens, Turbulent and Mighty Continent, What Future for Europe, Polity, 2014

 

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