Traduire La fin de l’homme rouge

décembre 2013

C’est très peu de dire que La fin de l’homme rouge, l’ouvrage de Svetlana Alexievitch sur la fin de l’Union Soviétique (prix Médicis de l’essai 2013), est un livre impressionnant et troublant, et qu’il ne se lit pas sans qu’on pense parfois à Dostoïevski et parfois au Shoah de Lanzmann, deux références qui ont compté pour Svetlana Alexievitch, nous dit-on. Il est difficile de mesurer la somme de douleurs que cette partie du monde a pu subir, et tout aussi difficile de comprendre pourquoi la Russie actuelle est parfois nostalgique de la séquence historique qui se clot avec la perestroïka1. Sophie Benech, traductrice et amie de Svetlana Alexievitch, qui vient par ailleurs de traduire les oeuvres complètes d’Isaac Babel et l’ouvrage de Nadejda Mandelstam sur Anna Akhmatova, nous dit pourquoi elle a tenu à traduire ce livre2.  La rédaction.

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Dès que j’ai lu les premiers chapitres de La Fin de l’homme rouge, de Svetlana Alexievitch, j’ai compris qu’il fallait absolument traduire ce livre, qu’il devait être accessible au plus grand nombre de lecteurs possible. Avant toutes choses, parce qu’il nous donne de la Russie et des Russes une vision bien plus subtile que celle que l’on trouve dans les médias, et ne peut donc qu’approfondir notre compréhension et affiner le regard que nous, Français, portons sur ce pays et son histoire, en nous incitant à dépasser les préjugés, les clichés et les partis pris.

Le livre constitue le cinquième volet d’une vaste fresque, un tableau de l’Union soviétique et de la Russie d’aujourd’hui à travers des témoignages de gens ordinaires.  Il y a eu Les Cercueils de zinc (la guerre d’Afghanistan vue par des soldats et des mères de soldats), La Guerre n’a pas un visage de femme (la guerre de 40 par les yeux de femmes ayant combattu dans l’armée), Derniers témoins (souvenirs de personnes qui étaient enfants pendant la guerre de 40), La Supplication (témoignages sur la catastrophe de Tchernobyl telle qu’elle a été ressentie par « les petites gens »). Et pour terminer, voici La Fin de l’homme rouge, dans laquelle des témoins parlent de la façon dont ils ont vécu ces vingt dernières années, la chute de l’Union soviétique, l’écroulement du monde communiste et l’avènement de la Russie d’aujourd’hui.

Requiem pour l’ère soviétique

Pour écrire cette fresque, Svetlana Alexievitch a interrogé des centaines de personnes, des « anonymes » auxquels on ne donne jamais la parole, recueillant les traces laissées dans les esprits et dans les vies par soixante-dix années de communisme avec tout ce que cela a entraîné — les massacres, les décennies de terreur, l’absence de liberté, les déportations de peuples entiers, les famines, la délation, mais aussi les espoirs, ceux portés étiquepar la révolution et ceux qui ont accompagné la perestroïka, le désir fou de changer radicalement le monde, l’ivresse de la liberté dans les années quatre-vingt-dix, les désillusions et les rêves avortés.

La Fin de l’homme rouge est une symphonie magistrale, ou plutôt un opéra, avec des chœurs (une multitude de voix rassemblées dans les chapitres intitulés « Bruits de la rue et conversations de cuisine ») sur lesquels se détachent l’une après l’autre des voix individuelles de personnes réelles racontant une histoire personnelle — des destins ordinaires et néanmoins emblématiques, des vies humaines qui s’inscrivent dans l’Histoire avec un grand H.  Svetlana Alexievitch interroge ses interlocuteurs « non sur le socialisme, mais sur l’amour, la jalousie, l’enfance, la vieillesse. Sur la musique, les danses, les coupes de cheveux. Sur les milliers de détails d’une vie qui a disparu. » Elle s’efforce de noter « des vérités humaines ». Pour cela, elle a cherché avant tout « ceux qui avaient totalement adhéré à l’idéal, qui l’avaient si bien intégré qu’il était impossible de le leur arracher : l’État était devenu leur univers, il leur tenait lieu de tout,  il remplaçait même leur propre vie. »

Raconter le communisme

Raconter le communisme tel que l’ont vécu au quotidien des gens ordinaires, en essayant de rester le plus neutre possible (elle n’intervient qu’au début, dans ce qu’elle a intitulé « Remarques d’une complice », et de temps à autres dans des parenthèses au fil des témoignages), telle est l’une des tâches que s’est fixée Svetlana Alexievitch.

Les histoires rapportées dans ce livre soulèvent des questions auxquelles il n’y a pas de réponses toutes faites. Pourquoi beaucoup de Russes regrettent-ils l’Union soviétique ? Et que regrettent-ils ? Comment pouvait-on être heureux dans ce pays où l’on était toujours à la merci de l’arbitraire du pouvoir, où l’on ne cessait de vous demander des sacrifices au nom d’un avenir qui ne venait jamais ? Quels sont les avantages que l’on trouve à remettre sa liberté entre les mains d’un parti, d’un tyran ou d’un État ? Pourquoi les Russes ont-ils tant de mal à vivre la liberté, personnelle et politique ? Quelles sont les traces laissées par le régime communiste ? Comment les gens voient-ils la Russie d’aujourd’hui, ce qu’ils ont perdu et ce qu’ils ont gagné ? Pourquoi Staline est-il aujourd’hui si populaire et si présent, même et surtout parmi les jeunes ? Quels sont les mécanismes de l’oppression et comment se fait-il qu’ils puissent de nouveau s’enclencher du jour au lendemain ?

Je connais personnellement Svetlana Alexievitch depuis une vingtaine d’années, depuis l’époque où j’ai traduit un de ses livres aujourd’hui épuisé, Ensorcelés par la mort (Plon, 1994), qui, dit-elle maintenant, était une sorte de brouillon de La Fin de l’homme rouge. Traduire son dernier ouvrage a été un honneur, et également un immense plaisir, car il s’agit d’une véritable œuvre littéraire, avec un style, or il n’y a rien de pire que de traduire un texte mal écrit. Si, il y a peut-être pire : traduire quelqu’un que l’on n’estime pas et qui vous est antipathique. Un traducteur vit des mois avec son auteur, et comme il pénètre au plus profond de son œuvre, il l’approche de très près.

Je dois dire que là, j’ai eu de la chance : Svetlana est une personne hors du commun, extrêmement fine et dotée d’une immense faculté d’empathie, ce qui, me semble-t-il, se sent dans ses écrits. Comment aurait-elle pu faire parler des gens sur des sujets aussi intimes et aussi douloureux si elle n’avait pas le don de réellement « compatir » (au sens premier du terme) à leurs souffrances et à leurs rêves ?

Mais elle possède aussi bien d’autres dons, non moins importants. Comme celui d’inciter ses interlocuteurs à mettre en mots (leurs mots à eux, souvent savoureux et poétiques) des sentiments, des pensées, des émotions dont ils étaient jusque-là à peine conscients et que parfois, ils découvrent eux-mêmes en lui parlant. C’est un don d’ « accoucheuse », qui exige une écoute authentique et un grand respect de l’autre. Même si, selon elle, les gens les plus simples, quand ils parlent de l’amour, de la mort, de la souffrance ou du mal, utilisent d’instinct et naturellement une langue riche et dense. On m’a parfois posé la question : les personnages de ce livre s’expriment-ils vraiment aussi bien en russe, dans l’original ? La réponse est oui — d’ailleurs je ne transforme jamais ce que je traduis ; je m’efforce de rester fidèle à la langue du narrateur. Et le Russe « moyen » parle généralement mieux sa langue que le Français « moyen » ne parle la sienne. Les Russes s’expriment encore oralement comme nous, nous nous exprimions dans les années 50, autrement dit, dans une langue bien plus correcte et bien plus riche que le français communément parlé aujourd’hui.

Elle possède aussi le don de transcrire ces voix en sachant conserver l’intonation et la musique intérieure de chaque personne, le don de saisir l’instant où, comme elle dit, « la vie se transforme en littérature ». Là, il s’agit véritablement d’un talent d’écrivain : elle sait faire chanter les mots et la langue, elle sait saisir le souffle et la respiration des phrases, ce que j’ai essayé de rendre dans ma traduction.

L’énigme russe

Autre talent, à mon avis tout aussi indispensable pour un écrivain : elle ne donne pas de leçons. Ainsi que je l’ai déjà dit, elle ne fournit pas de réponses, elle se contente de poser des questions auxquelles elle ne sait pas répondre. C’est peut-être ce qui donne tant de force à ses livres : à chacun de tirer ses propres conclusions, à chacun de réfléchir sur ce qu’elle nous montre, sur les pistes qu’elle suggère. Comme a dit un jour Cocteau, « un bon livre doit vous hérisser de points d’interrogation ». Le sien va encore plus loin que cela : il fait disparaître chez le lecteur toute envie de juger, il l’incite à se mettre à la place de ces gens qui ouvrent leur cœur, avec toutes les contradictions que cela implique. Car « le mal chimiquement pur n’existe pas. » Et les choses sont bien plus complexes qu’il n’y paraît quand on les observe de loin, sans les avoir vécues dans sa chair. Un détail m’a frappée dans ces témoignages : il arrive souvent que les gens se contredisent d’une page à l’autre, suscitant notre étonnement, notre perplexité, parfois même de l’indignation… Comment peut-on, par exemple, avoir été injustement emprisonné, savoir que sa femme bien-aimée a été arrêtée, torturée et tuée sans raison par le système stalinien, et pleurer ensuite de joie quand ce même système vous rend généreusement votre carte du Parti ? Comment peut-on avoir connu une enfance atroce dans la zone du camp où votre mère a été emprisonnée en tant qu’ « ennemie du peuple », et regretter le temps où la Russie était soviétique ?

Mais ces témoignages n’en sont que plus humains et plus véridiques. Dans son roman L’Idiot, Dostoïevski (auquel Svetlana Alexievitch se réfère elle-même dans son avant-propos en citant la légende du Grand Inquisiteur), met dans la bouche d’un de ses personnages une phrase tout simplement magnifique : « Il y a ici uniquement la vérité, et du coup, c’est injuste ».

Grandes et petites vérités

Svetlana Alexievitch n’est pas en quête de la Vérité avec un grand V, laquelle du reste n’existe pas, mais de toutes les petites vérités de toutes les petites personnes qui ont vécu, rêvé, aimé, souffert dans ce pays, à l’intérieur de ce système inhumain fondé sur une utopie, qui ont plus ou moins cru dans cette utopie, et ont essayé de concilier en eux-mêmes des choses inconciliables.

Et pourtant, La Fin de l’homme rouge n’est pas seulement un tableau extraordinairement riche de la Russie et des Russes. Bien que ce livre soit consacré avant tout aux innombrables tragédies vécues par les Soviétiques, il peut toucher profondément tout le monde, même ceux qui n’ont pas d’intérêt particulier pour la Russie et son histoire. Car ce dont Svetlana Alexievitch nous parle par la voix de tous ces gens qui se sont confiés à elle, c’est de la nature humaine, de nos rêves, de nos choix, du bien et du mal, en un mot, de nous-mêmes et de ce qui nous préoccupe tous. Les thèmes abordés ici sont universels — la liberté, l’amour, la mort, le mal, le choix, la foi, la trahison, la déception, la peur, la souffrance — et il sont abordés non d’un point de vue abstrait ou philosophique, non à grands coups d’idées, de jugements ou de sermons, mais de façon concrète et vivante, par petites touches, à travers des détails personnels, tels qu’ils se sont incarnés dans des vies humaines banales. On entre ici dans la grande Histoire et dans la Philosophie par la petite porte des histoires et des réflexions individuelles.

Et ces réflexions nous concernent nous aussi : comment des idéalistes qui se battent pour le bonheur de l’humanité peuvent-ils torturer et massacrer sans pitié au nom de leur idéal ? Comment peut-on être à la fois victime et bourreau, tour à tour ou en même temps ? Pourquoi sommes-nous si facilement fascinés par une ou des idées, au point de refuser parfois de voir ce qui nous crève les yeux ? Pourquoi aimons-nous tant les rêves et les mensonges ? De quoi la peur peut-elle nous rendre capables ? Et jusqu’où peut nous conduire la conviction d’avoir raison ? Pourquoi la majorité d’entre nous souhaite-t-elle être prise en charge, et préfère-t-elle le bonheur et le confort dans l’esclavage, dur ou mou, aux responsabilités qu’impliquent la liberté et les choix ? Qu’est-ce qui peut nous sauver quand tout espoir a disparu ? Que reste-t-il d’humain en l’homme, quand on a tout fait pour le détruire ?

Svetlana Alexievitch a dit un jour que lorsqu’elle s’entretenait avec ses interlocuteurs, elle s’efforçait d’avoir avec eux des conversations authentiques, pas de celles où l’on échange des informations, où l’on confronte des idées et des points de vue, mais de celles où l’on partage, sur un plan plus profond et plus vital, certaines expériences intimes qui ont fait de nous ce que nous sommes, qui ont forgé notre destin et notre être. Il me semble que c’est aussi sur ce plan qu’elle se place avec ses lecteurs, et que c’est en partie pour cette raison que son livre nous touche autant.

 

Sophie Benech

 

 Svetlana Alexievitch, La fin de l’homme rouge, traduit par Sophie Benech, Ed. Actes Sud (2013), Prix Médicis de l’essai 2013

 

 

 

  1. Il serait intéressant de savoir si les mêmes processus intimes sont encore à l’oeuvre dans les ex-démocraties populaires et même dans les milieux communisants d’Europe de l’Ouest.
  2. Sophie Benech vient également d’écrire un bel article pour La républiques des livres sur l’ouvrage de Nadejda Mandelstam et l’art de la traduction.
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