Israël : la gauche et le sionisme passé, présent et futur

décembre 2013

Ce n’est guère un secret : la gauche israélienne est marginalisée. Les attentats-suicide de la Seconde Intifada (2000-2005) n’ont pas seulement tué des civils israéliens, ils ont aussi mis à mort la crédibilité de la gauche elle-même. Les corps déchiquetés, surtout ceux des enfants et des vieillards — dans des supermarchés, aux terrasses des cafés, à bord d’autobus — ont rendu difficile, sinon même impossible, de parler d’une solution pacifique, ou peut-être d’une quelconque issue au conflit israélo-palestinien.

Depuis lors, il ne s’est rien produit, sur le plan interne ou externe, pour permettre à la gauche de se rétablir.  Mais tout au long d’une série d’interviews que j’ai faites de divers Israéliens de gauche — journalistes, universitaires, historiens —, au mois de juin 2013 à Jérusalem et à Tel-Aviv, j’ai été frappé non seulement du découragement, mais simultanément aussi du dynamisme de ses représentants. Cela m’a semblé découler de la richesse d’une vie culturelle, intellectuelle et civique qui va de pair avec une situation politique proprement désespérée - tout en s’en distinguant. Est aussi impressionnante la complexité des défis auxquels sont confrontés les tenants de la gauche israélienne, souvent présentés de façon simpliste par la presse occidentale. En plus de l’occupation des territoires palestiniens, il faut citer l’orientation à droite d’Israël, vers un nationalisme ethnique d’exclusion, les troubles violents dans plusieurs pays arabes de la région, surtout les deux nations voisines, l’Égypte et la Syrie, la confirmation de la domination du Hamas à Gaza et l’apathie politique, ou peut-être la lassitude de leurs concitoyens.

Comme me l’explique Ilan Greilsammer, professeur à l’université Bar-Ilan : « Le grand problème [chez les étudiants], c’est la dépolitisation. Ils ne sont pas pour ou contre le sionisme — ils ont tendance à professer l’indifférence à tous les « ismes ». Ensuite, il y a les aspects émotionnels, peut-être même inconscients, du conflit israélo-palestinien qui expliquent en partie sa singulière virulence. Comme l’indiquait le journaliste Gershom Gorenberg : « Nous avons là un face à face entre deux peuples joliment névrotiques ».

L’autre élément frappant à mes yeux tenait aux raisonnements souvent surprenants — l’originalité de la pensée, la rupture avec les stéréotypes simplistes — de mes interlocuteurs. L’un d’eux qui, sans hésiter, évoquait la nécessité de « briser les reins de l’armée égyptienne » lors de la guerre de 1967, est un défenseur de longue date d’un État palestinien et un critique farouche de toute discrimination contre les Arabes israéliens ; un autre que j’ai interviewé veut un Israël « désionisé », et il s’oppose à la fois au retour des réfugiés palestiniens et à la « solution » d’un État unique.

Je vais donc présenter ici ce que j’ai appris là-bas. Il ne s’agit pas d’une étude scientifique, mais plutôt d’un point de vue impressionniste. Ce sera toutefois, je l’espère, un tableau plus complet de la gauche israélienne actuelle que celui trop souvent dépeint par la presse occidentale, traditionnelle ou de gauche [1.  Cette dernière, surtout aux Etats-Unis et en Grande-Bretagne, a tendance à ouvrir ses colonnes à des expatriés israéliens antisionistes comme Ilan Pappé et Avi Shlaim, exagérant ainsi l’importance de leur point de vue qui, en Israël, ne pèse guère.)]. Comme le souligne Gorenberg, qui se présente comme un « juif de gauche, sceptique, sioniste et orthodoxe » : « La distance écrase les détails. Il est facile d’avoir des certitudes tranchées à propos d’un lieu donné, surtout quand on en est loin ».

La question des territoires occupés

Tous ceux avec qui je me suis entretenue partageait une conviction primordiale, formulée en termes simples : l’occupation de la Rive Occidentale doit cesser. C’était là une condition sine qua non, la tâche urgente — politiquement, moralement, existentiellement — dont tout le reste dépend. En fait, il est inconcevable que quiconque se disant de gauche adopte une autre position. (Il y a évidemment des Israéliens qui s’opposent à l’occupation sans s’identifier à la gauche.) Au sein de la gauche israélienne, la principale ligne de partage ne concerne pas l’occupation en soi, mais les partisans de deux États par rapport aux partisans d’un seul, ces derniers formant une minorité extrêmement réduite, mais qui sait se faire entendre.

La gauche favorable à deux États — la gauche sioniste — croit en un État séculier pour le peuple juif, réservant des droits égaux à tous ces citoyens, coexistant avec un État palestinien. La gauche antisioniste considère un État juif comme intrinsèquement illégitime et soutient la création d’un État sans doute binational. (Ironie du sort — ou peut-être en toute logique, selon le point de vue —, la solution de l’État unique reçoit l’adhésion de certains extrémistes de droite, de quelques colons et du Hamas : tous partagent la conviction qu’une Palestine mandataire est indivisible.) Enfin, au sein de la gauche favorable à deux États, il subsiste un désaccord sur la manière de mettre un terme à l’occupation (si tant est qu’on y mette un terme) et sur la place des colonies dans le sionisme politique.

Alors qu’aux Etats-Unis, en Grande-Bretagne et dans presque toute l’Europe de l’Ouest, la « gauche » est désormais pratiquement synonyme d’antisionisme, c’est loin d’être vrai en Israël. La plupart de mes interlocuteurs se sont déclarés de gauche et sionistes, sans hésiter et sans s’en excuser, convaincus que ce n’est nullement contradictoire. « Je me définirais comme un sioniste de gauche, m’annonce ainsi Greilsammer, 65 ans, auteur d’une biographie de Léon Blum et ancien de Mai 68 dans sa France natale. « D’un côté, nous sommes tout à fait hostiles à la droite israélienne, au gouvernement actuel, aux colons. Je suis en faveur d’une solution à deux États — c’est si évident que je suis toujours surpris que les gens puissent défendre d’autres positions que celle-là. Et je suis sioniste, parce que c’est le droit du peuple juif d’avoir un État en Palestine ».

Les sionistes de gauche ont une conscience aiguë de ce que leur projet politique et éthique — qui diverge de plus en plus des politiques de l’État hébreu — souffre de graves lacunes. Zeev Sternhell, historien de l’université Hébraïque de Jérusalem, âgé de 78 ans, est un spécialiste du fascisme européen et un critique sévère de l’occupation des territoires, des colonies et de ce qu’il appelle la « tendance régressive » de la politique intérieure israélienne, qui, en matière de citoyenneté, frôle le racisme. C’est peut-être aussi le seul sioniste déclaré qui ait jamais été publié dans la New Left Review. Blessé en 2008 par une bombe artisanale cachée devant chez lui par un colon d’origine américaine, il explique : « Si nous ne réussissons pas à faire coexister un État israélien et un État palestinien — l’État israélien étant ouvert au pluralisme et libéral — et si l’histoire veut nous transformer en État binational, c’est la fin du sionisme. Et le début d’autre chose de différent, qui personnellement ne m’intéresse pas. Si tout ce que je voulais était d’appartenir à une sorte de communauté juive, je pourrais vivre à New York ou à Paris. Je suis ici parce que j’ai envie d’autre chose. »

Quelle est cette autre chose ? Il me l’explique : « Je me suis récemment entretenu avec un Américain de gauche bien connu, un juif progressiste, qui m’a demandé : “Quel mal y aurait-il à un État binational ? Vous pourriez conserver votre langue, votre culture”. C’est précisément là qu’est le mal, à mon sens. Parce que nous ne nous sommes pas mis en quête d’une culture et d’une littérature hébreux ; nous voulions une souveraineté nationale. Je ne suis pas croyant : mon judaïsme ne repose pas sur grand-chose d’autre, en dehors de l’État et de la souveraineté. Donc pour moi, [le binationalisme] marquerait la fin de cette histoire ».

La question abrupte et pressante à laquelle des sionistes de gauche comme Greilsammer et Sternhell sont confrontés est celle-ci : peut-on réellement inverser le cours du sionisme tel qu’il existe ? L’histoire du sionisme de gauche peut-elle continuer ? Ou rejoindra-t-il les autres projets politiques — notamment les projets utopistes — qui, au XXème siècle, ont fini dans la tristement célèbre poubelle de l’histoire ?

Fossé de génération

Malgré un certain accord sur le caractère odieux de cette occupation, j’ai senti un fossé de générations au sein de la gauche israélienne : dans sa vision du conflit, de la gauche internationale et du sionisme proprement dit. Pour quelqu’un de l’extérieur, il est difficile de connaître la profondeur ou la largeur de ce fossé ; certains membres de la génération des aînés — ceux qui ont atteint leur majorité vers 1968 ou avant — insistent sur son caractère mineur. Mais je ne suis pas sûre que Noam Sheizaf soit de cet avis.

À 38 ans, Sheizaf est un journaliste qui s’exprime posément, clairement, et qui collabore régulièrement à +972, un magazine Internet très actif qui s’oppose au gouvernement Netanyahou sur pratiquement tous les sujets et aux autres Israéliens de gauche sur certains points. (Mentionnons les titres de ses articles récents : « Provoquer Poutine : la folie de la politique militaire israélienne » et « Une addiction coloniale : la logique perverse du gouvernement Netanyahou ») À l’inverse de ceux qui ont franchi le cap de l’âge adulte dans les années 1960, Sheizaf n’a jamais connu d’Israël sans occupation. Sur l’état d’esprit de la gauche internationale envers l’État hébreu, il dit ceci : « Dans les années 1960, 1970 et 1980, à gauche, on se rebellait contre les parents, qui étaient restés silencieux pendant la Seconde Guerre mondiale. S’ils ont plus de 50 ans, il y a de fortes chances pour que l’idée de se confronter à Israël les rendent malades »1.  Sheizaf m’a ensuite soumis une réflexion plus pertinente : « Si vous avez moins de 50 ans, et surtout moins de 40, il va presque de soi, pour la gauche [internationale] que vous devez rejeter les politiques d’Israël et que le sionisme est une forme de colonialisme qu’il faut remplacer par autre chose. Le sionisme représente pour eux un effort constant pour marginaliser, manipuler, déposséder ». Pour Sheizaf — un Sabra qui a servi plus de quatre ans dans l’armée israélienne — au plan international, il y a trop peu, et non trop, d’opprobre contre Israël. « Pour l’heure, l’abcès de fixation [de la gauche internationale], c’est l’occupation — et à juste titre, dit-il. C’est le mal incarné, qui a une existence à part. À mon avis, Israël n’attire pas assez l’attention [des critiques] ».

Lors d’un dîner à Tel-Aviv où j’ai retrouvé des contemporains de Sheizaf — d’anciens ou d’actuels étudiants en philosophie, dont des disciples du philosophe et militant anti-occupation Adi Ophir —, l’opposition véhémente à l’occupation allait de soi, le soutien à la création d’un seul État paraissait net, et le mépris de l’establishment au pouvoir très marqué.  L’idée d’une menace iranienne fit bien rire certains convives qui se moquèrent aussi de l’idée que la critique d’Israël soit de caractère antisémite — leurs parents seraient sans doute, me semble-t-il, d’un autre avis. Une certaine ironie de l’histoire était ici à l’œuvre : si certains de ces jeunes gens se définissaient comme post-sionistes ou même comme antisionistes, ils sont précisément des produits du sionisme, qui visait à créer une nation de juifs sans peur.

Pour certains, l’erreur fondamentale d’Israël remonte à 1967 : non pas dans le fait même de la guerre des Six-Jours et de la victoire, mais dans ce qui a immédiatement suivi — ou plutôt, dans ce qui n’a pas suivi.  L’historien Benny Morris, 64 ans, auteur d’un livre novateur, La naissance du problème des réfugiés palestiniens, 1947-1949, et l’un des premiers « nouveaux historiens » israéliens, explique : « En 1967, il nous fallait vaincre les armées arabes. Et ensuite nous aurions dû nous retirer de la Rive Occidentale, unilatéralement. Sans accord de paix — repartir, et puis c’est tout. » À cet égard, la Résolution de Khartoum de la Ligue Arabe, en septembre 1967 — qui affirmait le principe d’« aucune paix avec Israël, aucune reconnaissance d’Israël, aucune négociation » — n’avait en somme aucun poids ; Morris qualifie cette incapacité à se retirer, même face à un adversaire hostile, de « terrible erreur historique ».

J’ai trouvé cela un peu surprenant, sachant que ces dernières années Morris s’est écarté des positions de la gauche et ne croit pas que les Palestiniens accepteront jamais une solution à deux États — et encore moins qu’ils y adhéreront. Peu importe, dit-il. « Il faut que nous sortions des territoires » — même sans traité, si nécessaire ; rester indéfiniment « n’est pas viable ».  Pourtant, tous les Israéliens de gauche ne soutiennent pas un retrait unilatéral, du moins pas à la lumière des récents développements, qui ont douché les ardeurs. Critique littéraire et militant de la paix de longue date, Nissim Calderon, 66 ans, affirme : « L’idée d’un retrait unilatéral était très bonne en 1967, mais avec les années elle est devenue très mauvaise. Nous devons conclure un accord minimal avec les Palestiniens — sans quoi, les territoires que nous quitterons deviendront une chasse gardée du Hamas ».

Les colonies sont-elles l’essence du sionisme ou  sa négation ?

Les désaccords les plus vifs que j’ai pu déceler tournaient autour des colonies postérieures à 1967 — et en particulier de leur signification pour le sionisme. Les colonies sont-elles l’essence du sionisme, ou de sa négation ? En Israël, plus encore qu’un débat théorique, c’est une controverse profondément politique. Lors d’un entretien à Berlin, en mai 2013, l’historien israélo-allemand Dan Diner soutenait qu’en Israël les colons — une petite minorité — ont exercé une énorme influence parce qu’ils représentent la volonté collective inconsciente de l’opinion publique du pays. Et il en est de même, insistait-il, des auteurs d’attentats suicides palestiniens. De ce point de vue, en somme, la majorité sous-traite ses valeurs essentielles, ou du moins ses peurs et ses souhaits les plus profonds, à la frange extrémiste, qui dés lors cesse d’être à la marge. Sans surprise, Diner, âgé de 67 ans, croit le conflit insoluble : « Vous pouvez diviser du patrimoine immobilier. Mais vous ne pouvez pas diviser le sacré ».

Sheizaf formule une thèse similaire, du moins en ce qui concerne les Israéliens. Les colonies extérieures à la Ligne Verte ont été soutenues par tous les gouvernements israéliens — ceux du Likoud comme ceux des Travaillistes — depuis 1967 ; elles ne sont pas l’œuvre de renégats œuvrant dans la clandestinité. C’est pourquoi, insiste-t-il, « les colonies ont toujours participé d’un projet national, d’un projet étatique. L’idée que l’État ait été piraté par une minorité » est un « fantasme purement intéressé ».

Pourtant, certains soutiennent que les colonies représentent une mutation déformée du sionisme plutôt que son vrai visage. C’est là une conception que Gorenberg a formulée de façon tout à fait convaincante dans son livre paru en 2011, La démolition d’Israël, où il explique que les colonies représentent l’incapacité de l’État hébreu à opérer « la transition entre révolution et institution, entre mouvement et État ». Ce qui était révolutionnaire en 1947 (ou en 1927) — les cultures et les constructions dans de nouvelles régions — était réactionnaire en 1968 (ou même encore aujourd’hui). Après tout, les colonies postérieures à 1967 annulent la partition de la Palestine en 1947, que les sionistes soutenaient. Et elles recréent les conditions du ghetto en implantant une minorité de juifs au milieu d’une population majoritaire hostile, ce qui correspond précisément à la situation multiséculaire du peuple juif, que le sionisme visait à transformer définitivement.

Lors d’un entretien dans un café de Jérusalem, Gorenberg, âgé de 57 ans, m’affirmait ainsi que les colonies relèvent de « la responsabilité de tous » les Israéliens. Mais il enrichissait aussitôt sa thèse de départ : les implantations du temps de la création d’Israël, disait-il, étaient « un moyen et une valeur adaptés à une période révolutionnaire — mais appliqués à la souveraineté et à l’existence d’un État, elles s’apparentent à une maladie auto-immune. Elles se retournent contre elle-même, et contre l’État ». Gorenberg, qui est né à St-Louis et a grandi en Californie, établit un parallèle avec les valeurs américaines défendant le droit à porter des armes et à l’« individualisme forcené ». Elles ont pu être utiles, et même nécessaires, dans une société de pionniers, mais sont « complètement inadaptées à une société post-industrielle urbaine — une société complexe où tout le monde dépend des autres. L’individualisme farouche est en train de détruire l’Amérique » . De même, pour les Israéliens, « la puissance militaire et l’amour de la terre étaient nécessaires à la création de l’État, et une fois l’État créé, elles sont devenus incroyablement problématiques. C’est pourquoi il est si difficile de s’en affranchir ».

Mouvement révolutionnaire et construction de l’Etat

Sternhell relie lui aussi le projet des colonies à l’incapacité d’Israël à reconnaître les différences cruciales entre un mouvement révolutionnaire, qui a besoin de territoires, et un État démocratique fermement établi, qui a besoin de fixer ses frontières, de stabilité, de la règle de droit et de tenir sa place dans le concert des nations. « S’approprier de la terre, tel était le véritable objectif du sionisme, dit-il. Il en était ainsi avant 1948, et cela aurait dû cesser dès 1949. Mais en 1967 et au-delà, on a vu la continuation d’une histoire antérieure à 1948. La conquête de la terre est devenue, une fois encore, le principal objectif de l’indépendance d’État. C’est le problème, que nous n’avons pas été en mesure de résoudre depuis un demi-siècle. Et que nous avons créé de nos mains ». Après 1967, l’expérience israélienne laisse entendre qu’un État qui ne mûrit pas au-delà de sa phase révolutionnaire risque, au mieux, la négation de sa raison d’être originelle et, au pire, l’autodestruction (voir par exemple la Chine durant la Révolution culturelle). Ici, c’est une autre ironie de l’histoire qui est à l’œuvre : un futur État palestinien devra certainement être confronté au même problème d’une transition postrévolutionnaire, qui s’est avéré si épineux pour les Israéliens.

Malgré ce retranchement sur les colonies, Gorenberg croit, n’en déplaise à Diner, leur évacuation éminemment faisable. C’est aussi l’avis de Bradley Burston, 61 ans, auteur d’une chronique intitulée « A Special Place in Hell » [Une Place unique en enfer], pour le quotidien de la gauche progressiste, Haaretz, l’un des journaux les plus influents d’Israël. « Pour se débarrasser des colonies, il faut un dirigeant à droite qui le veuille, estime-t-il. Il étaient 67 % à soutenir le retrait de Sharon de Gaza. Ce n’est pas le reflet d’une société qui accorde un soutien tacite aux colons. C’est le reflet d’une société qui dit : “Que ces gens nous laissent en paix”. Begin a démantelé les colonies du Sinaï — l’État d’Israël tout entier était derrière lui. Dans les moments cruciaux, le soutien du peuple est bien là ». Toutefois, le point de vue relativement optimiste de Burston est loin d’emporter l’adhésion. Parmi d’autres facteurs, le retrait de Gaza impliquait de réinstaller 8 500 colons, à comparer aux 350 000 qui vivent à présent sur la Rive Occidentale et aux 185 000 de Jérusalem-Est. Qui plus est, Sternhell souligne que même quand les colonies étaient rares et les colons faiblement implantés, l’« énergie », le « courage » et la « volonté politique » de s’y opposer n’existaient pas.

David Shulman, 64 ans, linguiste à l’Université Hébraïque, écrit sur Israël pour la New York Review of Books et c’est un militant de longue date de Ta’ayush, un groupe judéo-israélien/palestino-israélien anti-occupation dont le nom, en arabe, signifie « vivre ensemble ». Pour lui, la Rive Occidentale n’est pas une terre étrangère, et les Palestiniens nullement une abstraction. Pour lui, le principal espoir de changement, dit-il, réside non pas dans ses compatriotes israéliens, mais chez les Palestiniens — ou, plus précisément, dans la possibilité que ces derniers mettent en œuvre « une forme de résistance de masse non-violente ou partiellement non-violente. Ce qui ne signifie pas qu’ils soient capables de la mener à bien. Je ne sais pas s’ils en sont capables ». Shulman soutient qu’Israël ne peut pas — et ne veut pas — massacrer de vastes groupes de protestataires non-violents : « Israël ne peut en aucun cas abattre des milliers de Palestiniens ». Néanmoins, avertit-il, même un mouvement non-violent entraînera des pertes importantes chez les Palestiniens : « Certains se feront tirer dessus ». Malgré ces risques, ajoute-t-il, l’impératif de la non-violence a « filtré jusque dans les couches dominantes des militants [palestiniens]. Je ne pense pas au Hamas et à tous ceux-là — de ce côté, c’est une autre affaire ».

Malgré les métastases des colonies, la plupart de mes interlocuteurs rejettent l’idée que ces dernières représentent l’essence du sionisme davantage que la Stasi ne représentait l’essence du socialisme. Même Sheizaf, qui a vécu toute sa vie avec l’occupation des territoires, l’admet : « Je ne pense pas que les idéologies soient quoi que ce soit “par nature”. Je suis matérialiste ». Eyal Chowers, 54 ans, professeur de sciences politiques à l’université de Tel-Aviv, va plus loin. « Il n’y a pas d’“essence” du sionisme, affirme-t-il. Le sionisme est un mouvement très hétérogène ». Il a reçu l’adhésion des laïcistes et des croyants, des socialistes et des capitalistes, des militaristes et des pacifistes, des nationalistes et des internationalistes ; en fait, on peut se demander ce qu’un proto-fasciste comme Ze’ev Jabotinsky avait en commun avec un théoricien marxiste comme Ber Borochov. Chowers poursuit : « Considérer l’histoire comme si l’occupation était nécessaire, c’est une conception très limitée. Nous savons que l’histoire se bâtit autour de contingences et d’imprévus ». Étrangement, ceux qui, au sein de la gauche internationale, défendent avec le plus de force l’idée d’une capacité du marxisme à s’épanouir dans des directions diverses — et de constamment se régénérer — sont souvent les gens qui soutiennent que le sionisme ne peut se cuirasser que dans un seul et unique destin.

L’énigme suicidaire du messianisme

Dans son livre de 2007, Sombre espoir : œuvre pour la paix en Israël et en Palestine, Shulman se demandait comment Israël, « jadis le foyer d’idéalistes et d’humanistes, avait pu engendrer et laisser libre cours à un messianisme meurtrier et en fin de compte suicidaire ». Il appelait cette évolution « un mystère, une énigme historique ». Dans le salon de sa maison de Jérusalem, il exprime une perplexité similaire, et horrifiée devant l’évolution de la politique israélienne — laissant entendre que tout cela n’a rien d’inéluctable. L’occupation, les colonies, le racisme : « Il faut dire qu’il y avait un certain potentiel pour que cette face sombre apparaisse et prenne le dessus, remarque-t-il. Je ne pense que c’était inhérent au phénomène. Pendant les premières décennies d’Israël, j’imagine que les courants dominants actuels auraient été perçus comme une aberration. Maintenant, nous sommes dans une situation où vous avez tout un système d’occupation. Je ne considère pas que quiconque puisse aller là-bas et voir ce système fonctionner sans aboutir à la conclusion qu’il s’agit d’une monstruosité. Face à toute cette folie qui n’a fait que croître et multiplier, il est difficile de croire qu’on en soit arrivé là ».

Pour Chowers, le plus grand défi auquel est confronté le sionisme — face auquel Israël a échoué, pense-t-il —, c’était la construction d’un État. Cette analyse a de quoi surprendre, au vue de la réussite qu’on connu les premiers sionistes — avant même l’indépendance de 1948 — dans la création des institutions nécessaire au bon fonctionnement de la démocratie, des syndicats, des partis politiques, un système éducatif et de santé, un système judiciaire, un parlement, une presse libre et une armée, entre autres. En fait, certains membres de l’Autorité Palestinienne de Ramallah ont ouvertement reconnu qu’ils essayaient de reproduire ce modèle sioniste des débuts. Mais dans la diaspora juive, souligne Chowers, il n’y avait pas de sphère publique, pas d’aptitude à bâtir des institutions politiques — et encore moins d’institutions démocratiques. Alors que les juifs occupaient une place prépondérante dans les mouvements progressistes et révolutionnaires du XIXème et du XXème siècle en Europe — surtout le socialisme et le communisme —, ils ont adhéré relativement tard, en tant que juifs, au projet d’un gouvernement autonome.

Comme Sternhell, Chowers relie la crise actuelle à la primauté de la dimension physique sur la dimension démocratique. « Pendant 1 500 ans, notre tradition politique a été d’une telle faiblesse, explique-t-il. Le lien avec la terre », valeur essentielle des premiers sionistes, s’est révélé « bien plus puissant que le partage d’une vision politique. C’est la combinaison d’une sphère politique faible et du problème de l’occupation qui s’est révélée si désastreuse ».

Une formation politique faible, si tant est qu’elle existe, voilà ce que les Israéliens et Palestiniens pourraient malheureusement finir par partager : « Ici, la tragédie, conclut-il, c’est que vous avez deux mouvements nationaux submergés par leur attachement à la terre. Ils ne considèrent pas l’État comme central. Et chez les Palestiniens, c’est encore pire [qu’avec les Israéliens] ». Plusieurs de mes interlocuteurs ont exprimé quelques doutes sur le fait qu’une majorité de Palestiniens — nombre d’entre eux vivant encore dans des sociétés claniques — veuillent bâtir un État indépendant, moderne au lieu de réclamer des terres ancestrales en Israël.

Chocs post-traumatiques et raison politique

Un sentiment de victimisation — justifié par l’histoire, certes, mais cultivé avec soin —, c’est aussi ce que ces deux peuples ont en partage. Shulman l’observe : « S’il ne restait plus d’antisémites dans le monde, les Israéliens les réinventeraient simplement pour se sentir victimes — ce qui correspond à la tendance de fond de tout nationalisme moderne. C’est aussi vrai des Palestiniens : leur victimisation reflète ce plaisir intense. Je considère cela comme une forme de choix — peut-être pas un choix pleinement conscient, mais un choix tout de même ».  Avec son épouvantable férocité et sa ténacité usante, le conflit israélo-palestinien est chargé de toutes sortes de significations psychiques, de toutes sortes de choix. « Tous autant que nous sommes, nous souffrons d’un choc post-traumatique », explique Shulman.

Sans surprise, les Israéliens sont beaucoup plus à l’écoute de ces aspects souterrains et même irrationnels de l’affrontement que ne le sont les observateurs extérieurs, qui laissent parfois entendre que le cœur du conflit ne concerne rien d’autre que des échanges de territoires.

Calderon explique que le conflit israélo-palestinien cultive les « fanatiques des deux camps. Pour la plupart des Arabes, il est impensable que ce minuscule État d’Israël puisse continuer indéfiniment à gagner guerre sur guerre, et que l’immense monde arabe continue éternellement d’être faible. C’est pourquoi les pays arabes ne permettent pas aux Palestiniens d’accepter la réalité de leur faiblesse militaire. Du côté israélien, Levi Eshkol, [ancien] Premier ministre, parlait souvent d’Israël comme du “malheureux Samson”. Les Israéliens se bornent à regarder la carte, et ils ont peur. Et un peuple qui a peur a tendance à ne pas écouter la voix de la raison ». Ce sont précisément ces forces extrapolitiques — humiliation et peur — qui doivent être prises en compte si l’on veut trouver une solution à long terme.

Bien que la campagne Boycott, Désinvestissement et Sanctions (BDS) attire beaucoup l’attention de l’opinion à Londres et New York, elle ne semble guère peser sur ceux qui vivent à Tel-Aviv ou Jérusalem. Certains s’en sont irrités (« Sur le colonialisme, les Britanniques nous font la leçon, à nous ? »). Mais d’autres estiment que le boycott, et son soutien au « droit au retour » des réfugiés palestiniens, repose sur un profond malentendu de la politique intérieure israélienne : sur le présupposé non prouvé, ahistorique, qu’un Israël de plus en plus en butte au mépris ou à la peur finira par s’orienter à gauche.  Au contraire : « La droite israélienne avait besoin de quelque chose comme le BDS afin de détourner l’attention des arguments devenus obsolètes qu’elle emploie [pour défendre les colonies], soutien Burston. Il n’y a pas de meilleur cadeau à lui faire que d’accuser Israël d’être une dictature raciste et illégitime, et de lui nier tout droit d’exister. Si vous qualifiez 1948 de “péché originel”, vous faites le jeu de cette droite. Les colonies n’ont alors plus aucune importance, parce que de ce point de vue, Tel-Aviv est elle-même une colonie ».

Peut-être parce que c’est une réalité admise de la vie israélienne, aucun de mes interlocuteurs n’a relevé qu’Israël fait déjà l’objet d’un boycott de la part de presque toutes les nations de la Ligue Arabe, qui, depuis plus de soixante ans, ont officiellement évité tout échange avec l’État hébreu dans les domaines économiques, politiques et culturels2.  La campagne BDS n’a rien de neuf ; elle a simplement suivi l’exemple de ces modèles de progressisme que sont la Libye, la Syrie et l’Irak dans leur tentative de transformer Israël en ce qu’Hannah Arendt appelait une nation « paria ».

Plusieurs personnalités que j’ai interviewées ont exprimé la conviction qu’à l’Ouest, les libéraux progressistes et la gauche ne comprennent pas ou n’ont pas envie de comprendre les particularités politiques et culturelles d’Israël. Israël est un lieu, pas un symbole ou une métaphore ; ce n’est pas l’Algérie, l’Afrique du Sud ou, en l’occurrence, une banlieue d’Amérique. Ce ne sont pas là des observations normatives, mais factuelles. Sheizaf s’insurge : « Tant chez les juifs au sens large qu’au sein de la gauche, on ne parvient pas à reconnaître une identité israélienne à part.  Ils considèrent que les Israéliens sont des juifs [qui se trouvent] vivre en Israël, et ils se trompent. Je suis juif de par ma culture et mon histoire, mais mon identité est israélienne ». La distinction qu’il établit n’a rien de neuf ; en fait, elle était déjà en vigueur avant l’existence de l’État hébreu3.

Comme Sheizaf, Shlomo Sand, historien à l’université de Tel-Aviv, s’irrite du refus de la gauche de voir ce qu’est Israël en tant que tel. Âgé de 66 ans, il a exprimé sa colère envers de nombreux Israéliens, notamment de gauche, avec son livre paru en 2009, Comment le peuple juif fut inventé ; ce titre délibérément provocateur, devint quand même un best-seller en Israël.  Sand est devenu un peu, à sa grande irritation, la coqueluche de la gauche antisioniste à l’étranger, — cette gauche qui tente de plaquer sur son pays l’histoires et les solutions d’autres peuples — d’autant plus surprenantes. « La solution de l’Afrique du Sud »  — l’abolition de l’esclavage — « a fortement entamé la capacité de l’Occident à envisager des solutions réalistes au conflit israélo-palestinien, rappelle Sand. Les Sud-Africains ont fini avec un seul État. Mais tous ces modèles du passé ne fonctionnent pas. Répéter un modèle se révèle toujours catastrophique ». Et d’ajouter : « On ne peut pas remonter le cours de l’histoire : cela crée de nouvelles tragédies. On peut rectifier le cours des choses. On peut apprendre à partir de ce qui s’est passé. Mais on ne peut pas revenir en arrière. C’est la raison pour laquelle je suis contre le droit des Palestiniens au retour ».

Quoique très critique envers Israël, et avec une énergie parfois venimeuse (« la société la plus raciste du monde occidental — et je n’exagère pas ») et de l’idéologie sioniste, il s’oppose à la création d’un État et dénigre ce qu’il appelle «  ce nouvel antisionisme, qui ne peut distinguer [entre] le droit d’Israël à l’existence et le non-droit d’Israël à imposer son occupation au peuple palestinien ».  Plusieurs de mes interlocuteurs étaient ainsi agacés par l’inaptitude de la gauche occidentale à accepter le sionisme comme une expression de l’autodétermination nationale — traditionnellement une valeur cardinale de la gauche — et par l’insistance qui va de pair à le considérer au mieux comme un courant intrinsèquement anti-progressiste.  Sternell insiste : « Le sionisme n’était pas plus réactionnaire que n’importe quel autre mouvement national.  Nous devons lutter contre ces tendances organiques, ethniques du sionisme, comme le font maintenant les peuples d’Europe de l’Est, et comme ils l’ont fait en Europe Occidentale avant 1945. Le sionisme est un nationalisme : ni pire ni meilleur ». Il admet néanmoins : « Le fait que nous n’ayons pas réussi à construire une nation sur une notion d’[« égale »] citoyenneté n’est pas un accident ». C’est encore le défi auquel la société israélienne est confrontée. Malgré cela, souligne Gorenberg, le sionisme est perçu différemment que d’autres nationalismes : « Tout le monde a le droit de s’autodéfinir [comme un peuple] — sauf les juifs ».  Chowers m’a confié : « Des collègues m’ont fait lire des textes parus aux Etats-Unis sous la plume gens comme Judith Butler 4 qui délégitiment complètement l’État juif — et cela me choque ».

« Il est naturel qu’il y ait des optimistes et des pessimistes ; nombre d’entre nous sont les deux à la fois », observe Calderon à propos de ses concitoyens. Cette ligne de partage était surtout perceptible dans les réactions aux négociations de paix israélo-palestinienne, qui ont commencé en juillet 2013 sur les instances du Secrétaire d’État John Kerry. On pourrait au mieux qualifier les réactions de mes correspondants dans leurs emails par cette formule gramscienne : (un peu) d’optimisme de la volonté, (beaucoup) de pessimisme de la raison. « Les Israéliens pourraient éventuellement aboutir à un accord par accident, écrivait l’un. En théorie, à un certain stade, le coût de l’échec finirait par paraître insupportable ».

Mélancolie

En règle générale, toutefois, plusieurs de mes entretiens — et certaines conversations à bâtons rompues — étaient empreints d’un sentiment de profonde mélancolie, surtout avec les membres des générations supérieures. Ils étaient nés bien avant l’occupation ; nombre d’entre eux avaient combattu lors la guerre des Six-Jours et des conflits ultérieurs, et certains même avaient participé aux conflits précédents. Ils étaient plus d’un à se demander si le sionisme pour lequel ils avaient lutté toute leur vie n’approchait pas de sa fin ; leurs voix me semblaient voilées de chagrin.

Parfois, en les écoutant, je songeais à la vieille garde bolchévique des années 1930 : une autre génération d’individus fiers, dévoués, extrêmement déterminés qui consentaient un effort herculéen pour créer un monde nouveau — un monde qui, comme Israël, était entouré d’ennemis — et qui observaient la destruction, et l’autodestruction, des idéaux politiques auxquels ils avaient consacré leur vie. Cela ne signifie pas qu’Israël, comme l’Union Soviétique, soit sur le point de s’écrouler. La question est plutôt de savoir à quelle sorte d’Israël nous aurons affaire.

Aucun de mes interlocuteurs n’a parlé de « paix » à l’ancien sens du terme — au sens d’Oslo. Tous les scénarii possibles étaient empreints d’incertitude, d’imprévu et d’anxiété. Nissim Calderon s’interroge : « Comment peut-on penser à une fin absolue du conflit quand tant d’acteurs s’engagent à ne pas y mettre fin : l’Iran, les colons, le Hezbollah, le Hamas, et qui d’autre encore ? Comment peut-on être sûr de rien vis-à-vis de l’Égypte d’aujourd’hui, ou de la Syrie de demain, ou de la possibilité, souvent débattue, que [le dirigeant de l’ultra-droite Avigdor] Lieberman soit élu prochain Premier ministre d’Israël ? Mais avec une frontière, et un terme étant mis à la tuerie et à l’occupation, cela fera déjà une grande horreur en moins — et bien d’autres horreurs à affronter ».

Noam Sheizaf estime que les Palestiniens, les Israéliens et leurs histoires respectives sont inextricablement liés ; pour illustrer son propos, il cite un vers connu de Meir Ariel, le poète et auteur de chansons : « À la fin de chaque phrase en hébreu, un Arabe est assis avec son narguilé ».  Sheizaf soutient qu’en raison de cette interdépendance chargée, « le conflit ne peut pas, et ne doit peut-être pas, être “résolu”.  La bataille politique continuera indéfiniment. Mais je voudrais remplacer le contrôle, la violence, l’oppression par un modèle de coopération, de compensation. Toute cette notion de fin de partie vise à empêcher la population juive de renoncer à quoi que ce soit. Parce que dans la vraie vie, il n’y a pas de fin de partie ».  David Shulman propose : « Même le cas de figure d’une solution imparfaite, avec laquelle les deux camps accepteraient de vivre, présenterait des avantages considérables, et transformerait toute notre situation existentielle ».  Malheureusement, le conflit israélo-palestinien s’est révélé désastreusement immune aux solutions imparfaites : immune, en somme, à la politique proprement dite.

Ceux qui pensent que les Israéliens de gauche sont prêts à renoncer à leur pays — en le quittant en masse, en le livrant aux Palestiniens, en le cédant à la droite — ont tort. Mais on ne saurait trop s’exagérer le sentiment de crise qui règne à gauche.  Sternhell, qui voyage souvent en Europe, le résume en ces termes : «  Des gens qui ont été nos alliés et nos soutiens, au centre et à gauche, ne comprennent tout simplement pas ce que nous faisons. Où voulons-nous aller ? Je n’ai pas d’argument valable. Je crains de trop bien savoir où nous allons : nous allons dans le mur ». Pour ceux qui croient que le projet sioniste a toujours été un crime raciste et colonialiste — ou qu’il est irrémédiablement souillé par l’occupation —, ce peut être une bonne nouvelle. Pour le reste d’entre nous — y compris, j’ose l’affirmer, les Palestiniens —, ce n’en est pas une ».

« Je pense à l’occupation tous les jours, m’a avoué Eyal Chowers dans une soudaine bouffée d’émotion, à la fin de notre entretien. Il n’y a pas une journée où je n’éprouve pas de honte. Et ce sont les Palestiniens, pas moi, qui en souffrent. Depuis quarante-six ans… Nous avons tous vécu des vies manquées ».

 

 Susie Linfield

Traduit par Johan-Frédérik El Guedj

Cet article a paru en version anglaise dans la Boston Review, le 13 novembre 2013  (www.bostonreview.net)

 

  1. Il est permis d’en douter : certains des meneurs de jeu du boycott anti-israélien sont des membres de l’ancienne génération, comme le sont les rédacteurs en chef de revues comme la New Left Review, résolument antisioniste, et la London Review of Books.  La rédactrice en chef de cette dernière, qui a 75 ans, s’est présentée comme d’une « hostilité sans ambiguïté envers Israël ».
  2. À l’automne 2012, lors de ma visite à Ramallah un haut responsable de l’Autorité Palestinienne m’a dit s’être opposé à la campagne BDS en partie à cause des antécédents de boycotts des juifs dans l’Allemagne des années 1930 et dans le monde arabe depuis 1948.
  3. Dans le roman d’Arthur Koestler, La Tour d’Ezra, en 1946, un journaliste américain remarque — sur un ton approbateur ! — que si la plupart des juifs « puent le ghetto », les kiboutzniks sont une nouvelle espèce : « Ils ont cessé d’être juifs et sont devenus hébreux »
  4. Féministe américaine et figure du radicalisme politique – NDT.
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