Cinéma : La Vie d’Adèle d’Abdellatif Kéchiche

septembre 2013

Le film d’Abdellatif Kechiche, La Vie d’Adèle, est de ceux qui font couler beaucoup d’encre. Son succès à Cannes, les polémiques un peu idiotes qui ont suivi son tournage, avec les techniciens du cinéma, ses deux actrices et même Le Monde, tout alimente une chronique qui ne doit pas dissimuler ce fait : le film est remarquable. Il vaut les meilleurs Pialat, et met Kéchiche au rang des meilleurs cinéastes du moment, Jacques Audiart en particulier.  Cette puissance de cinéma vaut celle du film De battre mon coeur s’est arrêté ou celle du Prophète, deux grandes réussites. Comme Pialat, Kéchiche sait filmer les scènes de repas et de disputes – goût des mêmes moments ou citation du vieux maître ?

La chronique intellectuelle est elle-même riche de débats, Kéchiche étant transformé par un critique demi-habile en représentant des “Post-Colonial Studies” (Jacques Mandelbaum, Abdellatif Kechiche, de la chair de l’Empire à l’empire de la Chair, Le Monde, 9 octobre 2013)ce qui n’a pas empêché un article du New Yorker de faire du cinéaste un “républicain” au sens français du terme, lit-on expressément, pas au sens du “Tea Party” (Richard Brody, The sexual politics of “Blue is the warmest color“, The New Yorker, octobre 2013). On laissera de coté les critiques venues du front des lesbiennes, au fond choquées qu’un homme filme deux femmes (le “male gaze”, horresco referens), et les filme crûment et froidement, sans affèteries, en clinicien de la relation amoureuse.

Tout a été dit sur la direction d’acteurs, époustouflante, et le talent hors du commun des deux actrices. Insistons sur deux points seulement.

Les scènes qui montrent Adèle et Emma faire l’amour et, selon l’expression des petites lycéennes, haineuses, dans l’altercation qui précède, “brouter des chattes”, ont frappé les spectateurs. Elles sont longues, répétées, presque pénibles, même s’il n’est pas question d’y résumer le film. Crues comme elles le sont, elles pourraient presque provenir de YouPorn.  Pourtant, malgré le charme physique des comédiennes, ces scènes ne sont pas érotiques ; elles ne placent pas le spectateur en position d’être émoustillé alors que les films pornographiques sont toujours faits dans ce but, et du  point de vue du spectateur (masculin d’ordinaire). Rien de tel ici : les scènes crues sont vues et vécues du point de vue de leurs deux protagonistes. Nous les observons comme nous observerions un événement objectif, extérieur, dans lequel nous n’avons aucune part.  Kéchiche, ne cherchant pas à émoustiller le public, montre la passion physique et ses deux héroïnes qui se gorgent l’une de l’autre avec le soin d’un naturaliste, au double sens du terme, Fabre et Zola 1.  Il ne s’agit ni de l’Empire des sens, ni de Neuf semaines et demi.

Second point : le déterminisme social. Kéchiche a lu Bourdieu, trop peut-être. Il ne croit pas que l’amour transcende les frontières de classe. Un autre cinéaste aurait insisté sur l’effet du temps ou sur la jalousie. La jalousie joue un rôle dans la narration, mais plus comme un point d’orgue que comme cause de l’éloignement amoureux. L’homosexualité lui permet d’éliminer la différence de sexe de la différence de classe, pure désormais.  Adèle la petite-bourgeoise et Emma la bourgeoise prennent la voie qui leur était destinée, par une sorte de fatalité, et chacune rejoint le milieu qui lui était assigné. Adèle devient institutrice, et veut le rester. Elle ne connait pas la peinture, et certainement pas l’art contemporain et ses galeries. Elle sort avec ses amis instituteurs.  Emma finit par être exposée dans une galerie chic malgré sa crainte de ne pas convenir au galeriste. Elle connait le succès mondain. Le jeune acteur maghrébin qui fait le terroriste dans les films d’action américains finit par oublier ses rêves de cinéma ; il devient agent immobilier. Adèle et lui se comprennent spontanément. Les deux personnages “dominés” demeurent dans leur état.  Scènes, dialogues, costumes, … le profilage social des personnages est toujours précis.  Vision sévère, triste de la société probablement ; il appartiendra aux historiens des années 2050 de se prononcer sur l’état réel des relations de classes aujourd’hui.

Kéchiche néanmoins, et c’est une contradiction qu’il faut mettre à son crédit, fait de l’école le lieu du progrès, et le critique du New Yorker a sans doute raison de lui accoler le qualificatif de “républicain”. Kéchiche filme longuement les cours du lycée, puis ceux de la maternelle et du CP, quand Adèle est devenue institutrice, cours où l’élève accède à la connaissance littéraire, au delà de son existence finie. Il montre avec soin les classes métissées de la banlieue lilloise, et l’effet que produit sur les enfants la découverte de la langue et, sur les lycéens, celle de la littérature.  Adèle l’institutrice est le seul personnage idéaliste du film, dans sa vie amoureuse comme dans sa profession, et Kéchiche  est probablement derrière elle. L’école, la littérature, comme lieux du dépassement de soi, au delà de la nécessité sociale. Tout un programme.

 

Cassioppée Landgren

 

La Vie d’Adèle, Chapitres 1 et 2, dir. Abdellatif Kéchiche

  1. Et d’ailleurs, en bon naturaliste, Kéchiche n’a pas peur de la trivialité des scènes ou des propos, d’où sa force, là où d’autres cinéastes feraient les délicats.
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