Usines : du matériel au culturel ?

juin 2013

Florange, Gandrange, Renault, Charbonnage de France…et bientôt PSA ? Il est des listes de sites industriels qui sonnent comme celles gravées aux pieds des monuments aux Morts de nos villes et villages. Des listes de mémoires que  l’on aimerait pourtant transformer en  listes de promesses : promesse  d’une industrie rentable, du plein emploi, d’une France affirmant sa puissance économique ou encore … promesse d’un changement, d’une reconversion synonyme d’avenir. Les promesses engagent avant toutes choses ceux qui y croient et les cas de reprises et de reconversion résistent faiblement  à la brutalité du marché. La désindustrialisation française a démarré dans les années 1980. Les grands pans de l’industrie ont été touchés : sidérurgie, textile, automobile, industrie navale. La fermeture d’un site majeur entraîne avec lui, comme par effet de château de cartes, la fermeture d’un ensemble de sous-traitants et de services.

Cces fermetures touchent ces biens communs que sont le paysage et la relation à l’autre. La délocalisation, brandie comme cause principale de la fermeture des usines en France  représente 3,1 % des emplois détruits, selon le cabinet Trendeo. La saturation de biens de consommation vers laquelle tendent les sociétés développées projette les besoins des consommateurs vers des usages plus immatériels voire évanescents : l’internet, les services à distance, les loisirs, la connaissance.

Les enjeux du devenir de l’Usine, véritable étendard de la productivité, symbole de l’accès démocratique au confort moderne, angoisse et questionne au-delà de la fermeture médiatisée de  de certains sites, comme PSA à Aulnay-sous-Bois. Toutes les usines ne redémarrent pas. C’est un constat sans appel dont les « friches industrielles » sont le révélateur ; mais toutes ne finissent pas en ruines. Leur devenir répond à des récurrences suffisamment régulières pour être révélatrices de ce passage de la société industrielle à la société immatérielle. L’une de ces récurrence les plus significative est la transformation originellement tardive des anciennes usines en lieu de production artistique.

D’abord une perte des repères 

La désindustrialisation fait vaciller les principaux repères de vie : gestion de l’espace, du temps,  de l’utilité des biens matériels et du lien social. Les fondements de la société industrielle basés sur l’acquisition de biens tangibles se désagrègent peu à peu en faveur d’une société de services, favorisant l’immatérielle des réseaux de connaissances. En 2013, le télétravail s’installe dans les entreprises comme solution aux souffrances et baisses de rendements générés par des trajets trop longs entre le lieu d’habitation et le lieu de travail.

Ces nouvelles relations de production et d’économie sont déstabilisantes. Nous sommes entrés dans une période de transition vers une nouvelle vision, une nouvelle cohérence du monde. L’Occident comme référence s’efface devant un rapport quotidien au monde. Le projectiviste AlvinTöffler explique dans son livre « Le choc du futur » les trois grandes évolutions de notre monde, semblables à trois grandes vagues se superposant pour mieux dépasser l’autre. La première, la vague agricole, a perduré jusqu’à la Révolution Industrielle. La seconde, la vague industrielle a bouleversé la chronobiologie des hommes, les paysages, les usages et enfin les répartitions des êtres humains sur les territoires. Les romans de Zola ont parfaitement retranscrit la pénibilité et la dimension du travail ouvrier de la Révolution Industrielle. Mais si les conditions de travail se sont progressivement améliorées,  l’organisation des journées reste en partie calée sur un impératif absolu : ne jamais arrêter l’appareil de production.

Afin de conserver une main-d’oeuvre docile, fiable et reconnaissante, les grands patrons instaurent « le paternalisme ». Il s’agit d’une prise en main des employés de manière à leur proposer une offre de vie « globale » : logements, commerces, activités, religieuses et récréatives…et santé. Des villes entières ont été construites sous ce modèle tant dans le secteur minier (les corons du Nord) que dans le textile (New Lanark en Ecosse, Crespi d’Adda en Italie). La vie des employés et de leur famille était prise en main par l’entreprise, de la naissance à l’enterrement.

Nous sommes en train de vivre la troisième vague, celle de l’immatériel et de internationalisation des relations. La confrontation à la difficulté d’une mutation sociétale profonde génère une angoisse d’abandon et d’inconnu. Lorsque ni les combats syndicaux, ni les interventions de l’Etat ne parviennent à remettre l’entreprise sur les voies de production, se profile, la perte de salaire mais aussi la fin de la dimension paternaliste du groupe, puis  « le vide » et  « la friche ».

Traiter la désindustrialisation

Entre 1985 et 1999, la question des friches industrielles est une préoccupation majeure. En 1984, le gouvernement définit quatorze zones géographiques de conversion autour d’activités dont la restructuration semble urgente : les mines, la sidérurgie et les chantiers navals. Il s’agit de favoriser par des mesures fiscales intéressantes, et des aménagements de charges sociales, l’installation de nouvelles entreprises. Un an plus tard (1985) un rapport interministériel (le rapport Lacaze) rassemblant les avis des spécialistes des ministères de l’urbanisme, du logement et des transports mais aussi de la culture et de l’environnement, préconise de mettre en place les idées suivantes : (i) requalification paysagère comme préalable, (ii) la reconquête culturelle avant tout projet de développement, (iii) l’acceptation de voir de nombreux sites exclus d’un renouveau industriel, (iv), l’intercommunalité comme force d’action, (v) la nécessité d’associer comme partenaires les industriels locaux et les propriétaires des friches, (vi) une bonne dose d’opportunisme pour saisir, indépendamment des orientations de la planification, les opportunités locales de créations d’emplois.

Le rapport souligne d’entrée de jeu les conséquences économiques, paysagères et humaines de la désindustrialisation et met en relief l’effritement de la culture ouvrière. Il propose des subventions pour la conservation de certains bâtiments industriels au titre des monuments historiques, considérant la prise en compte de la valeur symbolique des legs de l’industrie comme un facteur d’entraînement pour un renouveau économique. L’industrie fait place aux besoins montant d’une société de services et de loisirs.

Parmi les grandes initiatives préconisées par le rapport Lacaze, figure de transformer les friches en parcs de loisirs, eux dont les activités récréatives sont signifiantes de la société immatérielle prédite par Töffler. Il est ainsi proposé d’orienter la conversion des friches de sidérurgiques et minières de Lorraine en un pôle de tourisme et loisir comprenant un parc de loisirs, une station thermale et un site patrimonial.

En 1989, le parc Big Bang Schtroumpf est inauguré sur les terrains de l’ancienne aciérie Sacilor. La création ne s’est pas faite sans mal. Les sidérurgistes  attendaient une autre proposition de reconversion que celle « de finir déguisés en Schtroumpf ». Il est difficile de passer de l’image virile des maîtres du feu, à celle de lutins bleus de bande dessinée… Le parc s’est trouvé plusieurs fois en redressement judiciaire.  L’industrie touristique est certes la première industrie de France mais elle se heurte aux problèmes de rentabilité des installations.

Dans l’économie de loisir, les  investissements sont particulièrement élevés pour un faible taux de renouvellement du public : l’importance de la somme totale par famille dépensée pour visiter un parc restreint la fréquence de fréquentation (voyage, logement, nourriture, entrée au parc et frais connexes). Par ailleurs, l’offre distractive se heurte au phénomène particulièrement présent de notre société : la lassitude et l’envie de nouveauté constante.

Le sort du bassin sidérurgique et minier de Decazeville–Aubin dans l’Aveyron, après l’arrêt de l’activité minière en 2006, est une histoire pathétique. Dans un premier temps, la municipalité transforme d’anciens bâtiments en incubateurs d’entreprises. Mais toutes les entreprises venues pour profiter des allègements fiscaux sont rapidement parties vers des sites plus attractifs d’un point de vue social et environnemental.  Ces entreprises ont ainsi laissé des traces parfois incongrues de leurs passages comme des ascenseurs pour traverser l’unique départementale de la ville. Car, le premier client de ces entreprises se devait d’être la municipalité. L’État joue, au travers de certains maires, un rôle de mécène de l’industrie  insoupçonné des électeurs… Pour un franc symbolique, la ville minière de Loos-en-Gohelle mais également celle de Decazeville (ainsi que de nombreuses autres) se sont retrouvées propriétaires de terrains et bâtiments industriels pollués. Le cadeau était véreux. Les sommes destinées à dépolluer se sont avérées considérables. Les municipalités ont en partie mobilisé les sommes allouées à la reconstruction culturelle et sociale des territoires affectés par la désindustrialisation à la dépollution ainsi qu’au nettoyage visuel (faire tomber les friches, colmater les percées des mines dans les terrains, combler les réservoirs d’eau…).

En 1987, le député mosellan Grosdidier produit un rapport « L’ardente obligation de reconversion »,  dans lequel il pointe l’indigence des mesures de reconversion pour endiguer la misère économique et sociale engendrées par la désindustrialisation. Les mesures et plans de reconversion mis en place s’apparentent au tonneau des Danaïdes qui se vide à mesure qu’il se remplit, sans qu’il y ait espoir un jour, d’une guérison complète du problème « friche ».

Comme l’ont montré les exemples précédents, l’État y est omniprésent, cumulant souvent les rôles de décideur, d’opérateur, souvent de client unique et de plus en plus fréquemment de propriétaire. Le rapport Grosdidier conclue à la nécessité de privilégier une politique d’ouverture culturelle à l’intention des populations des zones sinistrées afin de leur permettre de mieux s’adapter aux mutations de la société.

A partir de 1999, la politique de décentralisation déplace le problème vers les régions et les municipalités. La littérature officielle sur les friches et leurs reconversions évolue, du moins par rapport à sa préoccupation première, à savoir la dépollution des sites et la reconversion en pôle économique et social (habitat). Elle sort des ministères de l’équipement et de l’écologie pour se tourner vers le ministère de la culture qui commande en 2001 un rapport sur les nouvelles pratiques culturelles s’exerçant dans les anciennes friches industrielles, intitulé « Les nouveaux territoires de l’art » ou rapport Lextrait.

Assainir coûte cher

Toute reconversion des friches inustrielles est subordonnée à la question préalable de l’assainissement du site ou de sa mise en conformité. Selon J. Deglin1, il faut compter en moyenne 7,5 ans avant que puisse être donné le premier coup de truelle et lancé un nouveau projet.

Il se produit une mise en abîme de la notion de temps dans cette question de la friche, entre le moment où émerge le statut de friche, par effet de l’obsolescence industrielle, et à celui où se matérialise le projet de revitalisation. Jusqu’à ce que les pouvoirs publics définissent la vocation d’un site, les lieux sont en prise avec un rapport au temps pernicieux, instable. Comme si le fait d’être au présent les poussait au constat qu’ils ne sont déjà plus ce qu’ils s’étaient représentés être, et qu’ils devaient immédiatement se projeter dans le futur. Cette attitude distingue les sites ayant opté pour une reconversion de nature culturelle : ils mettent en moyenne onze ans pour renaître2. Point saillant de ce transfert de la sphère industrielle vers la sphère culturelle : la dimension utile de l’art. Certains sites, tels que l’ancien charbonnage du Grand Hornu en Belgique ou la mine  Zollverein en Allemagne ont opté pour l’art appliqué au travers d’expositions liés au monde du design. La ville de Saint-Étienne  reconstruit son rayonnement passé fondé sur l’industrie minière et manufacturière (la Manufacture de Saint-Etienne) en pariant sur une identité construite autour de la diffusion du design. Cependant le nouveau musée du design n’a pas été installé dans l’ancienne usine, comme à Essen (mine Zollverein) mais à côté dans un bâtiment neuf.

La friche, un espace de projection

La friche industrielle appelle plusieurs regards. Celui que détourne l’habitant, honteux de cet amas délabré ou malheureux au souvenir de licenciement auquel il renvoie. Le regard analytique du scientifique, qui, s’il est historien, recherchera les événements et les modes de fabrication autrefois en place. Le regard sensible de l’artiste qui va lire dans chaque débris, chaque éraflure l’expression poétique d’une souffrance, d’un mouvement dont il voudra peut être témoigner à son tour par sa pratique.  Enfin, le regard calculateur et stratège des aménageurs et hommes politiques qui se demandent concrètement quelles décisions prendre et quelles visions de cet endroit construire pour le futur. Les contradictions et leurs effets doivent être analysés. Selon l’intérêt et l’axe d’interprétation de celui qui pose son regard sur ces lieux vacants, ils peuvent être qualifiés de friche, de patrimoine industriel ou de fabrique.

Lorsque les lieux sont exempts de pollutions et situés dans des zones urbaines ou périurbaines, ils peuvent se présenter comme une réserve foncière dont la conversion s’établira en fonction des plans d’urbanismes projetés par la ville. Commerces, universités, crèche,  patinoire dans un ancien laminoir, hôtel… Bref, dès lors que l’espace est sain, tout est possible. Le phénomène s’apparente au mode opératoire du Bernard L’hermite occupant les espaces vacants, en bon opportuniste.

Les grandes villes d’Europe fourmillent d’exemples de reconversions en tous genres : l’ancienne station électrique de Madrid devenue un centre commercial et culturel (Caixa Forum Arts Centre), une fonderie de Hambourg (East Hôtel) reconvertie en hôtel, l’usine de chocolat Meunier en siège social de Nestlé en France, etc.

Face à un legs qui a perdu son utilité originelle, se pose la question du coût qu’il va représenter pour la société. Il en découle une dialectique triangulaire entre d’abord, les partisans d’un certain échantillonnage des lieux et machines de l’industrie qui ne veulent pas s’encombrer de souvenirs trop coûteux à entretenir (friche), et ensuite, les tenants de la conservation in situ soucieux de maintenir le site et les machines en place, au nom de la mémoire identitaire locale. Enfin, les créatifs qui s’intéressent à la souplesse architecturale des sites jusqu’à leur dimension poétique émanant de leurs désuétude, pour en faire l’expression de leur modernité.

C’est dans ce contexte que se construit un phénomène d’imprégnation culturelle transformant les anciens sites de l’industrie, de capital matériel, en capital culturel. La nature de la transformation traduit les priorités et les valeurs des initiateurs du changement qui, dans la majeure partie des cas, ne sont pas d’anciens employés des sites (hormis ce qui concerne les associations de préservation en patrimoine… et encore…).

Force est de constater que les élus, les membres d’associations de sauvegardes mais aussi les cabinets de médiation culturelle mènent des politiques de suivisme, aux propositions qui ne donneront pas toujours pleinement satisfaction à la population locale et à ses élus, toujours en quête de la restitution de l’âme et des avantages propres à l’ancienne activité.

Les reconversion en espaces économiques et marchands

Le premier axe est celui de la conversion des friches industrielles immédiatement en espace économique. Le problème dans ces espaces économiques est qu’ils portent en eux les stigmates des maux engendrés par la désindustrialisation. L’absence de prise en compte de la blessure de  l’estime personnelle engendré par la crise et le chômage conduit au repli des victimes souvent rétives à se lancer dans des emplois différents de leurs qualifications initiales. La reconversion, n’est pas un gage de bonheur. Le changement est vécu positivement lorsqu’il est souhaité, moins lorsqu’il est imposé.  Mais a-t-on jamais représenté la vie ouvrière comme un idéal de vie heureuse ? Le mal-être constaté dans ces terrains en reconstruction viendrait en partie  de la dissolution du lien social. En effet la société industrielle a fait du travail la seule activité collective et donc la forme majeure du lien social (cf. le paternalisme). Or, la valeur du travail est mise à mal quand le plein-emploi s’avère inaccessible. Les sociologues Dominique Méda3 et Jeremy Rifkin4 rejoignent les conclusions du rapport Grosdidier en insiste sur la nécessité  d’enchanter d’autres espaces que celui de la production. La conversion d’édifices destinés à la production marchande (usines, magasins et entrepôts) en espaces consacrés à la culture répond à cette volonté de réenchanter et d’activer le lien social.

La muséification de l’outil de production

Le second axe de conversion est celui de la mémoire des lieux, des objets et des gestes. Les associations de préservation du patrimoine se saisissent les premières de la préservation du capital historique de l’aventure industriel des sites fermés. Comme cela a été souligné précédemment, l’apparence dégradée des bâtiments peut crisper l’envie de relance économique et infléchir négativement l’image de dynamisme et modernité que les anciennes villes industrielles souhaitent donner. Deux grandes options se dessinent alors : la réhabilitation ou la table rase.

Si les vieilles bâtisses peuvent être perçues comme des témoins de l’aventure industrielle des XIXème et XXème siècles, il n’en est pas de même pour les usines construites après les années 70. Elles devront  attendre quelques décennies pour avoir un intérêt patrimonial. Face au nombre grandissant d’usines, de bâtisses, de gares, d’entrepôts quotidiennement abandonnés, se pose  une question de choix. Le goût populaire pour « les vieilles choses » est tel, que même les sites vétustes, dégradés et dégradants (selon les tenants de la tabula rasa) ont quelque chose de pathétique qui les rend non seulement intéressants mais attachants. Et, face au risque de destruction, chacun retrouve, dans ces constructions ou ces terrains vagues, les marques d’un passé auquel il est attaché. La moindre cabane de chantier peut alors être perçue comme une marque inestimable de la vie ouvrière passée.

Cette attitude est quelque peu inquitétante. C’est un fait que ce qui a été effacé ne peut plus être à nouveau sous sa forme originelle. Tout ce qui sera élaboré comme mode de communication autour de l’histoire de ce site ne sera que « recréation » et mise en scène. Le bouton « retour » n’existe pas, et si la conscience ou l’envie venait quelque temps plus tard de faire référence au site préalablement détruit, cette référence se ferait à partir d’une interprétation du passé avec de nouvelles méthodes de travail, de nouveaux matériaux et modes de communication.

En tant qu’ancien gestionnaire du patrimoine, François Barré considère que l’« […] on n’a pas besoin de tout protéger. Il ne faut surtout pas que l’on ait des bagages trop lourds après on ne peut plus avancer. La vie, c’est quand même quelque chose qui se fait par une prise en charge du passé au travers de sa transformation. »Il affirme être «  [..] contre la tabula rasa qui est une pratique barbare …» mais il trouve « [..]qu’il y a deux maladies mortelles : l’amnésie et la nostalgie . Se souvenir de tout ou tout oublier, c’est pareil ! » François Barré, se positionne à l’instar des gestionnaires du patrimoine par rapport à la notion de « choix » à opérer parmi le stock de legs industriels. Et, pour condenser clairement la situation, il convient et affirme que « le choix, ce sont les historiens qui le font. »

On ne peut néanmoins négliger la force mobilisatrice des associations de sauvegarde qui telles des « éclaireurs » repèrent en amont les traces à conserver. La motivation de ces associations est souvent moins l’exemplarité historique des vestiges que le maintien de la flamme du souvenir. La mémoire du groupe, du savoir-faire technique et des usages festifs compense le peu de biens transmis par succession dans les familles nombreuses et en partie déracinées (issues de vagues migratoire) des ouvriers de l’industrie charbonnières et sidérurgiques.

Culture et loisirs : tout oublier et tourner la page

L’usine est, quant à elle, le lieu d’exercice des forces économiques de la première et de la deuxième Révolution Industrielle. Depuis que s’est opérée la mutation d’une société de production de biens matériels par une société produisant des biens immatériels, les centres de téléphonie, les grands immeubles de bureaux ont remplacé les constructions de briques des usines du premier élan industriel.

Au travers des exemples de Marseille et Liverpool, J. Pedro Laurente5 montre que c’est l’envie d’attirer les touristes dans des zones sans attrait esthétique, ni dépaysement répondant aux critères jusqu’alors retenus pour le tourisme et les loisirs, qui motive la transformation des anciens bâtiments industriels en espaces culturels. On est néanmoins en droit de se demander ce que va impliquer à terme la confrontation de la nouvelle image donnée, à savoir, celle d’une culture recherchée, avec la réalité sociale des populations restantes. Les cas de Marseille et Liverpool montre la primauté de la décision politique comme facteur déclencheur d’un changement d’image d’un quartier, d’une zone.

Ce changement de standing de l’environnement initiée par l’intégration de population de catégories souvent modestes (artistes, étudiants) mais avec un fort pouvoir d’influence est appelé gentrification.

Un quartier comme celui de la Bastille était en 1954 occupé pour 50 % par des ouvriers. En 1968, le remplacement des activités manufacturières par le travail tertiaire a permis de maintenir la présence de la classe populaire à une hauteur de 60 %. Cependant, le quartier se retrouve aujourd’hui dans une orientation inverse. Les classes populaires ne représentent que 40 % de la population du quartier qui a connu une flambée des prix de l’immobilier à la suite de la construction de l’opéra Bastille. Cette décision politique n’a fait qu’entériner une transformation de l’image du quartier, déjà amorcée par l’installation quelques années auparavant des artistes, étudiants et commerces « tendance ». L’artiste et les productions artistiques sont donc utilisés par les pouvoirs publics comme levier à la transformation de l’image d’un quartier. Il convient de rajouter qu’une fois le principe de modification amorcé, les artistes se trouvent dans l’impossibilité de payer les loyers ayant augmenté. Ils sont alors déplacés dans d’autres quartiers à réhabiliter. Ce phénomène de gentrification  a été également mis en place à Lille et Roubaix.

La beauté du désuet

Les friches offrent aux artistes la possibilité d’investir des espaces de grande envergure, à faibles loyers. Ils apprécient et parfois mettent en valeur l’aspect vécu que portent en eux ces lieux. Ils en assument donc parfaitement les salissures, les stigmates du travail et du temps, comme poétique et en font, parfois, comme ce fut le cas pour la création du Lieu Unique à Nantes, l’affirmation d’une singularité esthétique et philosophique. Selon son créateur, Jean Blaise, « la préservation du patrimoine n’est pas antinomique de la création contemporaine, au contraire, la représentation du futur la plus étonnante peut se lover dans une réalisation exemplaire du siècle passé. L’art provoque les plus fortes émotions dans ces lieux « décalés », porteurs de cicatrices et de souvenirs, espaces étranges entre chien et loup, placés hors du temps par une affectation illogique des lieux, surtout imbibés d’expériences, d’un caractère qui en impose, obligeant les artistes à se dépasser eux-mêmes sous peine d’inexistence. » Cette exploitation de l’objet ordinaire, qui plus est, usé, correspond à une posture esthétique, une valeur de jugement héritée de la démarche de l’artiste Marcel Duchamp qui dès 1913-1915 s’écarte de la peinture, pour produire des ready-made, objets « already made » (tout faits) qu’il choisit pour leur neutralité esthétique (« Roue de bicyclette » 1913, « Fontaine » 1914) 6

Paradoxe : ce courant de pensée esthétique, né dans une période où l’industrialisation de masse irriguait tous les domaines de la vie, déstabilise la notion du beau hérité de la culture académique. Il s’agit d’une conception esthétique difficilement intégrée dans les anciennes villes industrielles où sévit l’idée que l’usine peut être un objet de curiosité technique  ou bien le symbole de l’histoire d’une aventure technique et humaine noble… mais certainement pas une référence artistique… surtout si elle n’est qu’une usine ordinaire, sans ornementation complexe ni grandiloquence architecturale. Il y a un pas que peu d’élus sont prêts à franchir.

Le style Upcycling

La croissance du nombre de sites industriels désaffectés est donc la résultante de la civilisation industrielle. Ce n’est qu’un truisme qui trouve sa cause dans la course à la rentabilité qui produit la nécessité d’abandonner les techniques et sites qui ne sont plus concurrentiels. Une usine est un bâtiment essentiellement utilitaire, elle est faite pour produire. Quand elle produit moins se pose alors la question de sa raison d’être. À quoi peuvent servir ces bâtiments devenus exsangues ? Leur aspect ne donne pas une image de réussite économique : murs éventrés,  fenêtres brisées, des toitures percées, …   Vivre aux abords d’une friche, c’est vivre quotidiennement auprès d’une structure devenue inutile, un objet inerte, une sorte de gigantesque déchet de la civilisation industrielle.

Ce manque de considération dont fait preuve notre société à l’égard des usines n’ayant plus d’usage productif, ne rejoint-il pas le désintérêt que nous avions jusqu’aux années 1990, du devenir des objets usagés ? On les jetait. On les poussait du pied dans des décharges où s’entassaient tous les débris des choses qui accompagnent notre vie. La situation écologique devenant alarmante, il est devenu nécessaire de réfléchir aux différents destins que peuvent avoir ces objets auxquels nous ne vouons plus d’intérêt. Certains finissent brûlés, d’autres transformés, d’autres encore recyclés. Et destin suprême, certains sont récoltés puis vendus comme référents historiques, comme témoins d’une vie qui n’est plus…ils ornent les vitrines des brocanteurs ou enrichissent les étagères des collectionneurs amateurs ou professionnels. Certains peuvent être pris en main par des artistes pour un usage expressif. Leur statut de vieille chose périmée est alors transcendé, réanimé. Ils vivent alors une autre vie, sous une nouvelle identité et une nouvelle allure. Cette tendance engagée par les frères Campana, designers brésiliens, contribue à forger un nouveau style, le « Upcycling ».

La prise en compte des sites industriels sortis du système productif ne relève-t-elle pas des mêmes rapports à l’utile ? L’usine, c’est un peu la matrice du bonheur matériel. Dans un monde où la publicité promet que le bonheur tient dans un téléphone et l’amour dans un café nommé « désir », que les magazines expliquent qu’il faut « faire jeune » à tout âge, comment supporter de voir la matrice de tout ce bonheur éphémère devenir soudainement ou progressivement infécond, usé, inutile ? Alors, autant «l’upcycler » avec un peu d’art – car l’art semble avoir la vertu de repousser la misère un peu plus loin.

 

Virginie Gannac

 

 

 

 

 

 

 

  1. Joëlle DEGLIN, « Un vaste chantier », in Dialogue, La revue de la Région wallonne, n° 15, sep. 2002, pp. 6-7.
  2. Virginie GANNAC, « Les friches : de la désindustrialisation à la culturalisation », thèse de doctorat, Université de Paris 1 Panthéon-Sorbonne, Déc. 2007.
  3. Dominique MEDA, Le travail Une valeur en voie de disparition, coll. Champs, Éd. Flammarion, 1998, Éd. Originale, coll. Alto, Éd. Aubier, Paris, 1995.
  4. Jeremy RIFKIN, La fin du travail, Éd. La Découverte, Paris, 1996, édition originale : The End of Work : Decline of the Global Labor Force and the Sawn of the Post-Market Era, Ed. Jeremy P. Tarcher / G.P. Putnam’s Sons, New York, 1995.
  5. J. Pedro LORENTE, « Les musées catalyseurs de quartiers d’art Deux villes portuaires en déclin : Liverpool et Marseille », Patrimoine et Modernité, sous la direction de Dominique Poulot, coll. Chemins de la mémoire, Éd. L’Harmattan, Paris, 2002, p. 245.
  6. Fontaine, 1917/1964, est le plus célèbre de ses ready-made. Il y appose une signature, « Richard Mutt » et le titre Fontaine. Par la suite il commenta ce qui résume en partie sa démarche : « Que Richard Mutt ait fabriqué cette fontaine avec ses propres mains, cela n’a aucune importance, il l’a choisie. Il a pris un article ordinaire de la vie, il l’a placé de manière à ce que sa signification d’usage disparaisse sous le nouveau titre et le nouveau point de vue, il a créé une nouvelle pensée pour cet objet  ».
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