Printemps arabe : théorie du complot ou élan populaire ?

juin 2013

Les révoltes n’ont pas frappé à la porte avant d’entrer, elles se sont glissées furtivement dans le monde arabe, renversant certains régimes tout en secouant les autres. Les analyses ont commencé à pleuvoir dans la tentative d’examiner cet état des choses : certains penchent, dans ce contexte, pour la théorie d’un nouveau complot étranger, visant à diviser ce qui restait de la région. D’autres suggèrent que ces révoltes sont une révolution longuement attendue, empreintes de fierté et de dignité, et déclenchée par des forces populaires internes.

 En prélude, il faut le point de vue le plus répandu, non seulement répandu parmi les universitaires et les politiciens, mais aussi parmi les peuples arabes qui ont commencé à remettre en question, douter et perdre confiance dans la vague des révoltes arabes.

Doit s’imposer, au delà des simplification de tous ordres, une approche nuancée qui ouvre sur un troisième point de vue, pour lequel les événements en cause sont à analyser comme un  simple matériel scientifique de théorie des relations internationales, dans une région décrite depuis longtemps comme léthargique et peu encline à se transformer.

 Les théories du complot

Beaucoup de ceux qui croient que le Printemps arabe peut être expliqué par une théorie du complot fondent leurs points de vue sur de nombreuses remarques, de nombreux articles et ouvrages d’intellectuels non arabes comme Bernard Lewis 1  et, dans un registre tout différent, Thierry Meyssan. Ces écrits ont donné l’impression que le Moyen-Orient arabe se trouvait dans un processus de transformation, semblable aux suite des accords Sykes-Picot de 1916 qui prévoyaient le partage du Moyen-Orient entre la France et la Grande-Bretagne. De nombreux projets et expressions comme le « chaos constructif », le « Nouveau Moyen-Orient » et le « Grand Moyen-Orient », inventés et prononcés principalement par des responsables américains, ont conduit à une nouvelle inquiétude.

En mars 2004 par exemple, l’administration deGeorge Bush adoptait ce qui a été appelé le projet « Grand Moyen-Orient ».  L’objectif avoué du projet était d’encourager des réformes politiques, économiques et sociales dans le Moyen-Orient arabe, en plus de la Turquie, d’Israël, de l’Iran, de l’Afghanistan et du Pakistan.

On peut prétendre que la vision américaine de ce projet comportait deux axes principaux : le premier consistait à remanier et réorganiser les cartes du Moyen-Orient après la refonte de l’ordre politique mondial au lendemain de l’effondrement de l’ancienne Union soviétique, tandis que le second voulait tirervparti de l’amélioration de l’image des États-Unis au Moyen-Orient, après la forte dégradation qui a suivi l’invasion américaine en Afghanistan et l’occupation de l’Irak.  Ce projet n’a porté aucun fruit et s’est avéré un fiasco complet.

D’autres concepts, d’autres projets ont suivi, comme le projet du « Nouveau Moyen-Orient », présenté par la secrétaire d’État américaine Condoleezza Rice en 2006. Ce nouveau projet a été accompagné d’une nouvelle expression, celle de « chaos constructif ». Dans son article intitulé Les plans de refonte du Moyen-Orient : le projet d’un « Nouveau Moyen-Orient », paru le 18 novembre 2006 au Global Research (Centre de recherche sur la mondialisation), Mahdi Darius Nazemroaya définit ainsi le « chaos constructif » : « Il engendre un contexte de violence et de guerre dans toute la région – qui en retour peut être utilisé pour que les États-Unis, la Grande-Bretagne et Israël redessinent la carte du Moyen-Orient conformément à leurs besoins et objectifs géostratégiques ». Un exemple plus frappant de cette approche se reflèterait dans la nouvelle carte du Moyen-Orient, présenté dans le Journal des forces armées américaines en 2006, intitulée Frontières de sang : à quoi ressemblerait un Moyen-Orient meilleur.

Le modèle turc de « l’Islam modéré »

Autrement dit, alors que les objectifs de ces projets sont tombés à l’eau, les décideurs américains ont commencé à penser à un nouveau plan qui permettrait de remplacer les précédents et pourrait atteindre les résultats escomptés.

Cette nouvelle approche consiste essentiellement à chercher un nouveau « modèle » qui puisse être accepté par les Arabes et qui rejetterait les images et les stéréotypes liés aux anciens régimes traditionnels. L’arrivée au pouvoir de l’AKP (Parti pour la Justice et le Développement) en Turquie en 2002 a inspiré ce point de vue et a orienté la boussole dans le sens de ce que l’on a appelé, jour après jour, « l’Islam modéré ». Jusqu’ici, la promotion du modèle turc en particulier, et l’encouragement de « l’Islam modéré » en général, ont largement fait écho au mécontentement du public et à l’aversion contre les régimes corrompus, et sont devenus une priorité.

Dans cette veine, des mouvements islamistes dits « modérés », qui avaient été privés de leurs droits, expulsés et parfois exécutés par leur propre régime, faisaient la queue pour présenter leurs « pièces justificatives » en tant que nouveau « modèle » accepté, et alternative aux vieilles dictatures corrompues, qui apparaissait, aux yeux des peuples arabes comme servile à l’égard de l’Occident, trop attaché à lui et trop dépendant des États-Unis. Selon ce point de vue, les révoltes arabes font la démonstration de ce que concevait ce nouveau plan américain, en plaçant au pouvoir des nouveaux mouvements islamistes dits « modérés », élus démocratiquement.

Les nouveaux régimes islamiques serviront les mêmes intérêts que les régimes précédents, mais ils seront plus acceptés par la population ; ainsi, les intérêts, les entreprises et les flux de pétrole seront garantis. Les relations chaleureuses entre ces mouvements islamiques et les États-Unis en particulier, accueillis par l’Occident quand ils fuyaient l’oppression des régimes précédents, ont renforcé cette manière de penser.

Critique du complotisme appliqué au Printemps arabes

Cette analyse  est très excessive, et il importe de procéder à une enquête plus approfondie.

Nombre de spécialistes ont tendance à voir dans les révoltes arabes le résultat inéluctable de la frustration croissante ressentie par la jeunesse arabe. Cette génération, qui constitue la majorité de la population des pays arabes, a hérité des récits de la glorieuse et magnifique histoire de la modernité, du développement, et du progrès dans la civilisation, les arts, la science et le pouvoir.  Mais ces histoires ont buté jour après jour contre le mur d’une réalité frustrante car cette jeunesse devait de fait vivre dans des États complètement dépendants (de l’Occident), expérimentant des défaites successives, et connaissait des conditions de vie sociales et économiques difficiles, et ce dans un contexte d’oppression par leurs propres régimes, de manque de démocratie et de liberté d’expression. Les dirigeants ont abusé de leur pouvoir et de leur confiance en eux, et ces excès ont transformé les élections parlementaires une triste plaisanterie, tandis que la question de leur succession, dévolue à leur fils (dans des régimes « théoriquement » républicains), a laissé un goût à la fois comique et amer dans la bouche des peuples.  Pire encore, la jeunesse arabe a constaté les progrès, le développement et le succès que connaissaient d’autres pays, et désirait pour elle-même de semblables progrès économiques et sociaux.

Avec l’aide d’Internet, des réseaux sociaux et du développement des technologies de communication, il n’a plus été possible de dissimuler l’état réel des sociétés arabes, et la nouvelle génération arabe a commencé à partager sur ces plates-formes ses préoccupations, ses craintes, son ambition et ses rêves.  Pendant ce temps, les vieux régimes étaient encore trop occupés avec leurs vieilles technologies, minimisant l’effet et l’importance des nouvelles technologies, décrites par un de leurs hommes d’État comme des « jouets d’enfants ».  Le moment de vérité est arrivé, prenant chaque expert, analyste et homme politique au dépourvu, alors que l’éruption du printemps arabe a commencé dans « la verte Tunisie », le terme commun donné par les Arabes pour désigner la Tunisie, où les gens sont connus pour leur tempérament calme.  Il n’a fallu que quelques jours pour que l’étincelle de la révolution se propage comme la fièvre, et que d’autres personnes leur emboîtent le pas, transformant le monde fantastique d’Internet en réalité, marquant le début d’une nouvelle ère, différente de la détestable époque précédente.

Dans cette perspective, aucun acteur extérieur ni aucun complot n’ont poussé ou encouragé la jeunesse des pays arabes à changer leurs régimes.

Les pays occidentaux, pris au dépourvu ?

 Un certain nombre de faits soutiennent ce point de vue. Le premier, c’est la relation étroite entre l’Occident en général et les régimes autocratiques précédents. Un autre fait important, c’est le caractère flottant et hésitant de l’Occident à la veille de l’éruption des révolutions.

Michèle Alliot-Marie, ancienne ministre française des Affaires étrangères, a dû démissionner après avoir exprimé, quelques jours après la fuite de l’ancien président tunisien Zine El Abidine Ben Ali, la volonté de la France de fournir une expertise au gouvernement tunisien dans le domaine de la sécurité…

La position américaine était aussi marquée par la confusion devant la première impulsion de la « Révolution du jasmin » en Tunisie. Le correspondant de la BBC à Washington, Kim Ghattas, a décrit la première réaction des responsables du département d’État américain, qui « semblaient avoir été pris au dépourvu », ajoutant qu’ils n’avaient pas été récemment briefés sur la Tunisie. Kim Ghattas parlait ainsi de la réaction de l’administration américaine en se concentrant principalement sur l’avis émis aux citoyens américains en Tunisie.

Il convient de noter, dans ce contexte, le fait que, malgré la confusion des débuts, les puissances étrangères eurent suffisamment de temps pour rétablir l’équilibre et réévaluer leurs positions, en vue de protéger leurs intérêts et de coopérer avec les nouveaux régimes émergents.

 Matière à théorie

Alors que les événements s’enchaînaient, une troisième analyse trouve dans les nouvelles révolutions arabes (ou le Printemps arabe), un matériel scientifique riche, intéressant à étudier, et qui offre une bonne occasion de réexaminer les vieilles théories de la politique internationale.

D’une part, certains ont relié les aspects et événements du Printemps arabe à l’école du réalisme, que ce soit par l’interprétation de l’état de chaos, des alliances et de l’usage de la force. D’autres expliquent le Printemps arabe à partir d’une approche néo-libérale, pour expliquer le rôle du soft power de certains pays régionaux et des superpuissances, le rôle de la diplomatie qui a influencé le cours des événements et, enfin, l’interdépendance entre les pays du Printemps arabe.

D’autres approches sont apparues. C’est ainsi que des chercheurs comme Larry Diamond et Ali Sarihan voient dans les révoltes arabes la « quatrième vague de démocratisation », en référence au concept développé par Samuel Huntington, même si celui-ci estimait que la troisième vague était toujours en cours. D’autres chercheurs considèrent que les révoltes arabes actuelles sont la troisième étape – ou vague – des révolutions arabes modernes.

 « L’incertitude a commencé à hanter l’espoir »

Si le Printemps arabe a représente un espoir pour une grande partie du monde arabe,  les complexité du procesus, les échecs à certains moments, l’escalade de la violence et du sang, dans un contexte de frustrations, ont conduit à un découragement, avec remise en cause des intentions, des motivations, et même de objectifs de ces révoltes.

Le doute s’est insinué et l’incertitude a commencé à hanter l’espoir, surtout avec la ruée étrangère explicite et manifeste dans la région après les bouleversements politiques. Néanmoins, il serait naïf et superficiel de douter des motivations de ceux qui ont initié ces révoltes. Les vraies responsabilités incombent désormais aux nouveaux dirigeants et aux régimes qui ont recueilli les fruits de ce Printemps.  Sauront-ils servir leur peuple tout en conservant de bonnes relations avec les autres peuples de la région et dépasser les impasses qui ont bloqué le développement du Moyen-Orient depuis plusieurs siècles ?

  Fadi Elhusseini

  1. Conférence «Repenser le Moyen-Orient»  Rethinking the Middle East, le 11 mars 1992
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