Israël et le dilemme ethnique

juin 2013

Quand dans le grand et excellent quotidien israélien, Haaretz, en mars dernier, la sociologue Eva Illouz s’est demandée si Israël n’était peut-être pas devenu trop « juif » et si les Arabes israéliens pourraient jamais représenter l’intérêt collectif de tous les israéliens, nous avons immédiatement pensé qu’elle gagnerait à expliquer ce débat et ses interrogations à un public français, ce qu’elle a bien voulu faire dans cet article qui a beaucoup d’égards sort de nos habitudes de pensée et probablement de nos cadres conceptuels.  Eva Illouz pointe des déviations par rapport au modèle libéral-démocratique, qui sont peut-être, voulons-nous penser, explicables par le caractère au fond nouveau, récent de l’Etat d’Israël, et les circonstances de sa naissance ; et l’examen des jeunes nationalismes d’Europe centrale, certains disposant d’un Etat depuis moins de 15 ans, montrerait que les problèmes ne se posent pas en termes différents dans d’autres parties du monde.  On songe au sort des Russes dans les petits et nouveaux pays de la Baltique, des non-serbes en Serbie et des non-croates en Croatie, des Hongrois en Roumanie, et des Roumains en Hongrie, …..  Le XXIème siècle n’en a pas fini avec le Principe des nationalités, semble-t-il.   Peut-être faut-il laisser du temps au temps.      Ndlr

Vendredi matin, après avoir conduit mon petit garçon de 8 ans à l’école, je prends mon petit-déjeuner et je lis mon journal du weekend, Haaretz. Je commence par le Magazine, et par la chronique de Sayed Kashua. Dans son style si caractéristique − un mélange d’auto-ironie, de tristesse tempérée et de colère maîtrisée  − Sayed Kashua décrit en quelques esquisses à la pointes sèche, rapides et concises, la difficulté d’être d’un arabe dans la société israélienne contemporaine. En ce vendredi matin, sa chronique revêt une tonalité encore plus sombre que d’habitude : son épouse est plus lasse que d’ordinaire, il croule sous le poids sans cesse croissant  d’une existence d’une totale hyper-modernité, et surtout, le dilemme permanent de son arabité dans la société israélienne lui paraît plus intolérable que jamais.

Ce matin, Sayed Kashua illustre le côté tragi-comique de l’existence d’un arabe vivant en Israël par cette anecdote : un riche ami arabe lui a offert un cadeau, un tableau coûteux, qu’ils ont été enchantés de recevoir, son épouse et lui. La valeur marchande d’un tel présent constitue sans nul doute à elle seule un gage de l’affection de cet ami. Kashua aimerait l’accrocher dans leur salon, mais il se rend compte que l’œuvre représente les maisons de Yemin Moshe, le premier quartier juif construit à l’extérieur des murs de la Vieille Ville de Jérusalem, au XIXème siècle, devenu depuis lors un endroit luxueux essentiellement réservé aux juifs fortunés venus de l’étranger.

Kashua se débat comiquement avec la question de savoir s’il doit ou non accrocher ce tableau dans son salon, et semble se résigner à n’en rien faire ; comme toujours, il laisse au lecteur le soin de se demander pourquoi. La réponse semble évidente : Sayed a beau s’être intégré dans la société israélienne, il reste un arabe, engagé auprès de son peuple. Quand il contemplera cette toile aux couleurs somptueuses, il  se laissera gagner par cette célébration implicite de la présence juive à Jérusalem. Et s’il place l’œuvre dans son salon, cette célébration deviendra publique.

Avec ce simple petit récit formulé sur un mode mineur, Kashua a su dépeindre un drame politique d’importance, peint sur le vaste mur de l’histoire. Mais sa confidence m’a laissée perplexe. Kashua est un modèle d’intégration arabe : il écrit en hébreu, vit dans un quartier juif et travaille pour un journal juif israélien. Qu’est-ce qui l’empêche d’accrocher au mur de son salon un tableau représentant un quartier juif ? Pourquoi faut-il qu’un geste aussi banal que de recevoir et d’afficher le cadeau d’un ami soit la cause d’un tel déchirement ? Qu’est-ce qui lui interdit d’apprécier l’image de ce quartier juif de Yemin Moshe ? Je n’étais pas certaine de comprendre. C’est plus tard ce jour-là que je trouverai la réponse à cette question.

Le libéralisme n’équivaut pas à la démocratie

Ma matinée de vendredi a continué de façon tout à fait typique de Jérusalem : je suis allée à une conférence organisée par une nouvelle cellule de réflexion très active, Molad, dont la mission consiste à repenser la signification de la démocratie israélienne. Cette conférence était donnée par l’un des philosophes israéliens les plus réputés, le professeur Moshe Halbertal, qui est à certains égard l’équivalent juif de Kashua. Il possède une double attache à deux communautés qui ne coexistent pas toujours pacifiquement, ce que l’on sait peu hors d’Israël : la communauté religieuse juive orthodoxe, et la communauté universitaire laïque, engagée dans la défense des valeurs démocratiques. Plus tard ce jour-là, j’ai compris que Halbertal et Kashua étaient les images inversées l’un de l’autre, se débattant l’un et l’autre avec les contradictions israéliennes, à travers leur appartenance à des communautés opposées.

Comme une majorité de gens en Israël, Halbertal pense qu’un État juif démocratique est à la fois souhaitable et possible, et s’emploie à le défendre avec des arguments nouveaux et percutants. Aux lecteurs qui s’imaginent qu’un État juif démocratique serait la chose la plus naturelle du monde, il s’avère que pour la plupart des philosophes politiques, un « État juif démocratique » pose un sérieux problème, non pas aux théories de la démocratie en tant que telles, mais à leurs composantes « libérales ». Il arrive souvent que l’on confonde libéralisme et démocratie, parce que le premier a accompagné la seconde, or les deux diffèrent, et sur plusieurs points importants. L’Athènes de l’Antiquité avait une démocratie, mais ce n’était pas un régime politique libéral.

Comment conférer du pouvoir à des individus qui en sont ordinairement privés ? En tant que mode de gouvernement, la démocratie répond à cette question. Elle vise à empêcher de petits groupes ou quelques familles de diriger les affaires politiques du pays. Le libéralisme est la vraie grande invention politique de la modernité, et il répond à un ensemble de questions bien plus profondes et plus complexes. Comment amener des groupes d’individus qui croient en des dieux différents à vivre en paix les uns avec les autres ? Cette question est venue hanter la pensée politique de l’Europe à cause des guerres de religion entre protestants et catholiques, qui ont dévasté le continent pendant trois cents ans. Du XVIème au XVIIIème siècles, quelques philosophes ont peu à peu compris que les majorités religieuses – surtout quand elles étaient soutenues par un régime politique dominant – persécuteraient les minorités religieuses ou les relégueraient en marge de la société..

Le libéralisme est une philosophie politique qui naît de l’aversion pour la cruauté exercée par les majorités sur les minorités, et de la peur que de telles majorités créent chez les minorités. Le libéralisme veut créer pour chaque individu ou chaque groupe les conditions qui leur permettront de rechercher leur définition d’une vie réussie (pourvu qu’elle ne cause pas de tort à autrui). En fin de compte, l’État libéral est donc censé contenir ces groupes divers, qui ne lui sont pas moins dévoués.

La réponse du libéralisme sur la manière de faire coexister différents groupes ethniques ou religieux fut lumineuse : rendons l’État neutre. Un État neutre, cela voulait dire que l’État ne s’identifierait ouvertement et explicitement à aucun groupe ethnique ou religieux. L’État serait à la fois à personne et à tout le monde. Cela signifiait aussi qu’il ne pouvait s’immiscer dans la vie de ses citoyens ou exiger d’eux un ensemble de croyances ou d’actes religieux. Il exerçait désormais un nouveau rôle : il protégeait la liberté et la vie privée des gens, leur droit de croire et de pratiquer comme ils l’entendaient.

Le libéralisme est donc fondé sur une puissante illusion d’optique : l’État semble refluer à l’arrière-plan, se faire léger et minimal (il ne s’immisce plus), mais son effet et son impact restent très forts. En s’abstenant de s’identifier ouvertement à une vision du monde, une religion ou une ethnie, il offre un cadre permettant de rendre la vie sociale à la fois pacifique et libre d’incidents. Il le fait parce qu’il se veut non intrusif, n’exige aucune allégeance des minorités à une vision du monde, un ensemble de croyances, de dieux ou une religion en particulier. Raison pour laquelle, dans les régimes politiques libéraux, la culture devient un bien public et commun : ainsi, la tradition littéraire « classique » fut inventée au XIXème siècle pour fournir un domaine commun à différents groupes sociaux. Les juifs (et d’autres minorités) ont connu une réussite remarquable dans les pays de régime libéral, précisément parce que le libéralisme leur proposait des droits, la liberté et la capacité d’entrer en masse dans un champ culturel qu’ils percevaient comme neutre. Si le libéralisme avait été aussi développé dans l’Europe du XIXème siècle qu’il l’est aujourd’hui, il est permis de douter que Herzl ait écrit son fameux plaidoyer en faveur du nationalisme juif. Plus que le nationalisme, c’est le libéralisme qui a su apporter aux juifs du monde entier le plus haut degré de sécurité et d’épanouissement.

L’État le plus démocratique du Moyen-Orient

Le fait n’est pas assez souvent rappelé : Israël reste l’État le plus démocratique du Moyen-Orient. En 1948, il octroyait des droits importants aux minorités arabes et faisait preuve d’une maturité politique étonnante pour l’époque et dans le contexte de sa naissance. Toutefois, la démocratie d’Israël s’organisa vite autour de principes qui n’avait rien de libéraux.

Ce qui distingue cet État des démocraties libérales d’Europe occidentale et des États-Unis, c’est son caractère ethnico-religieux nettement affirmé. Conformément à son projet d’origine, et dans le contexte historique que l’on sait Israël s’est voulu un État juif qui se déclare « pour les juifs », dirigé, géré et contrôlé par des juifs. Israël accorde instantanément la citoyenneté aux juifs venus du monde entier. Ses rabbins subventionnés par l’État décident de qui se marie ou non, de qui obtient la citoyenneté ou non, et de qui sera inhumé là. Israël observe des fêtes nationales religieuses durant lesquelles les transports en commun et l’activité des commerces sont suspendus, en conformité avec les lois religieuses. Son armée est surtout et principalement composée de juifs. Nombre de postes publics, si ce n’est la totalité, ne sont accessibles en droit ou en fait qu’à des juifs. Les universités, les musées nationaux, les grandes entreprises, la plupart des ministères, les chaînes de télévision, les maisons d’édition, les journaux ne sont dirigés que par des juifs. Sa compagnie aérienne applique un système de profilage ethnique, méthode ordinairement employée pour sécuriser les vols. La scolarité est presque exclusivement consacrée à l’histoire religieuse et  politique des juifs. Israël est un pays juif, pour les juifs, dirigé par des juifs, où les non-juifs ne peuvent jouer qu’un rôle marginal, voire même aucun ; à cet égard, c’est un pays bien plus proche des nations arabes qui l’entourent.

La conclusion assez simple et évidente, c’est qu’Israël ne correspond pas au modèle des régimes politiques libéraux. La démocratie israélienne, c’est la démocratie moins le libéralisme (le professeur  Yoav Peled, de l’université de Tel Aviv, a émis un avis similaire dans un article remarquable écrit il y a de cela vingt ans). Mais lors de sa conférence de ce vendredi matin, Halbertal soumit une proposition surprenante : les États libéraux, soutenait-il, ne sont jamais neutres.

D’où Halbertal tient-il que les pays libéraux ne sont pas neutres ? Parce qu’ils ont un calendrier, une langue nationale, une histoire et un héritage culturel. S’ils ne sont jamais neutres, il s’ensuit logiquement et moralement qu’Israël a droit à sa judéité – de la même manière, sans doute, que d’autres pays ont droit à leur christianisme. Une fois que l’on a établi que les pays libéraux ne revêtent que l’apparence du libéralisme et qu’au fond, ils sont chrétiens, ou qu’ils ont du moins une culture très définie et très spécifique, il est plus facile de justifier le judaïsme d’Israël. À partir de là, on peut très vite atteindre le coeur de ce qui légitime le sionisme. Si le monde compte tant de pays chrétiens (France, Allemagne ou États-Unis, entre autres), pourquoi ne compterait-il pas une patrie juive ?

C’est généralement là que naît la confusion. À mon sens, deux questions différentes se mêlent ici : l’une concerne la légitimité du nationalisme juif et l’autre le caractère religieux juif de cet État. À la première question – savoir si le nationalisme juif est justifié –, il existe une réponse évidente selon moi (je suis désolée de m’éloigner ici de mes amis de gauche). Sans posséder la moindre fibre nationaliste, et restant attachée à l’internationalisme, je ne vois pas ce qui rendrait ce projet juif d’autodétermination pire que d’autres (et, en cela, je suis entièrement d’accord avec Halbertal). L’autodétermination du peuple − surtout quand il est oppressé et persécuté comme l’ont été les juifs en Europe – n’était pas seulement une réponse valide au plan politique, mais aussi au plan moral. Si ce nationalisme eut moins de succès que d’autres, c’était parce qu’il s’était empêtré dans les politiques coloniales de l’Europe et l’opposition des pays arabes qui en est résulté. Ce sont ces circonstances, et non un quelconque péché originel, qui ont transformé le nationalisme juif en une question aussi contestee. Il y aurait probablement  une comparaison à faire avec les nationalismes d’Europe centrale : serbe, croate, slovaque, kosovar ….. et même avec les flamands en Europe de l’Ouest dans leur lutte contre ce qu’il estiment être une domination wallone, sanctionnée par la cour de Luxembourg au nom d’un droit libéral.

Mais ce n’est pas parce que les juifs avaient un droit moral à l’auto-détermination qu’il s’ensuit forcément que l’État doive être religieusement juif. Halbertal soutient que si tous les États manquent de neutralité, alors le manque de neutralité d’Israël est aussi acceptable que le leur. Pour Halbertal, la clef d’une évolution de la condition des minorités arabes n’est pas de rendre l’État plus neutre, mais de leur accorder des droits élargis.

À mes yeux, c’est là un malentendu sur la neutralité des États libéraux. Il me paraît tout aussi erroné de partir du principe que tous les États possèdent la même non-neutralité. Livrez-vous à l’exercice mental/politique suivant, ce que le grand philosophe politique américain John Rawls désignait par le « voile d’ignorance » derrière lequel nous nous retranchons quand il s’agit de décider des principes de justice. Ce petit exercice nous éclaire sur la meilleure manière de construire une société qui soit juste pour tous.

Supposons que vous ignoriez si vous êtes né juif, arabe, coréen, philippin, africain ou chrétien. Ne le sachant pas, il vous faut décider où vous aimeriez naître et vivre. Préféreriez-vous être né membre d’une minorité dans la société israélienne ou dans une société libérale occidentale et européenne ? Préféreriez-vous être juif (ou coréen) dans une société occidentale, européenne ou américaine, arabe ou chrétien dans une société israélienne ? Selon moi, la plupart d’entre nous choisiraient de naître dans une société européenne occidentale libérale. Pourquoi ? En raison de l’existence qu’elle nous permettrait de mener tout en appartenant à un groupe minoritaire : certains estimeraient que en tant que minorité, nous aurons plus de chances d’accéder à l’éducation et à l’aisance matérielle. D’autres penseraient pouvoir mieux réussir à s’intégrer dans la langue et la culture d’un pays libéral.

Mais a ces deux arguments, j’ajouterais un troisième argument capital : les représentants des minorités sont-ils capables d’agir en tant que représentants de la majorité, de l’intérêt collectif et national ? Dans les pays libéraux, c’est à cela, en effet, que l’on mesure le degré d’égalité des droits des minorités par rapport à ceux de la majorité  C’est là, dirais-je, la marque véritable d’une société libérale : non seulement les minorités y ont des droits,  non seulement elles ont accès aux ressources matérielles, mais surtout, les membres de leurs minorités sont autorisés à représenter le corps social, comme Benjamin Disraeli, né juif dans l’Angleterre du XIXème siècle ou Léon Blum en France, ou Barack Obama dans l’Amérique d’aujourd’hui.

L’examen de passage du libéralisme d’Israël, même après l’extension de certains droits aux arabes, est donc simple : les arabes israéliens peuvent-ils représenter l’intérêt collectif d’Israël ? La réponse à cette question me semble aller de soi. Cela leur est, en l’état, impossible. Et si cela leur est impossible, ce n’est pas parce qu’ils représentent une « menace pour la sécurité », mais parce que l’identité et la culture de l’État sont trop densément juives, à telle enseigne qu’elle interdit totalement au non-juif de représenter les intérêts de la majorité juive.

Le problème demeure précisément que la culture judéo-israélienne contient bien davantage qu’une langue et un calendrier. La minceur et la neutralité des cultures libérales sont l’autre nom d’un ordre juridique, culturel et politique fondé sur la neutralité, qui est en soi la formule codée de l’universalisme. L’universalisme est mince (et se donne pour tel) parce qu’il ne repose pas sur des traditions ou des religions dont la densité vous lie ; il ne repose pas sur des symboles si étroitement et exclusivement associés à un groupe qu’ils excluent ipso facto d’autres groupes. Le libéralisme crée de larges alliances sociales. Comment ? Il propose une conception de la nationalité qui, de fait, comprend différents groupes ethniques et religieux (on peut être français ou allemand, et aussi juif) et, surtout, propose des cultures séculières qui constituent un terrain d’entente pour différents groupes ethniques. Les cultures séculières sont de bien plus grands véhicules de diversité culturelle. Ce qui s’y perd en densité s’y gagne en ampleur.

Non-juifs exclus

La raison qui dissuada  Kashua d’accrocher son tableau devenait plus claire à mes yeux lorsque je me livrai à un autre exercice, une sorte de dialogue intérieur avec la conférence d’Halbertal. Kashua peut travailler et vivre dans un quartier juif, mais ne peut en consommer les « significations dans toute leur densité », parce que la culture de l’État juif exclut inévitablement les non-juifs. Certes, j’ai aussi bien conscience de ce que les arabes israéliens ont leur propres loyautés, mais le nationalisme juif rend aussi très difficile pour les non-juifs la moindre tentative de se reconnaître dans sa culture et d’y pénétrer. Et cela ne s’arrête pas là: les symboles collectifs de la société israélienne ne sont pas seulement des symboles de judaïsme ; certains d’entre eux excluent activement les non-juifs. Le drapeau israélien, les fêtes de Pourim (où l’on commémore l’élimination du roi Haman, persécuteur des juifs), de Pessah (où l’on célèbre l’engloutissement dans les eaux de la Mer rouge de l’ennemi égyptien), la Shoah (où le monde entier nous a abandonnés), le Jour de la Mémoire (à nos soldats tombés sous les coups de leurs adversaires), dans tout cela, il est question de « nous » (les Juifs) contre « eux » (le reste du monde, les nazis, les arabes, la tribu nomade des Amalécites, qui attaqua les Hébreux juste après l’Exode). Je ne suis nullement en train  de suggérer que les Israéliens renoncent à ces fêtes.

Je suggère simplement que nous – Israéliens et juifs – devrions œuvrer ensemble à mettre en valeur leur contenu universel. La culture « nationale » israélienne diffère des cultures nationales des pays libéraux en raison du mode de création tout à fait unique et original d’Israël. Alors que la plupart des pays intègrent des diasporas sorties de leur territoire d’origine, la nation d’Israël fut créée par des diasporas qui existaient avant le pays lui-même. Les diasporas possèdent cette caractéristique : elles sont obsédées par leur identité, par ce qui les distingue et les démarque des individus extérieurs au groupe, et du traitement que leur réserve la majorité, dans leur pays d’adoption.

Le fait que le nationalisme juif ait commencé par une diaspora, et non sur un territoire, a eu un effet central : il a permis à l’État d’Israël de se  concevoir comme une extension de l’unité ethnique juive, plus distincte des non-juifs que des autres nations. Une caractéristique pleinement légitime pour une diaspora, mais beaucoup moins adaptée à un État qui se veut et se fait une fierté de demeurer un Etat libéral.

Des inégalités intolérables 

Quel est mon propos ? Simplement celui-ci : un pays fondé sur une judaïté qui se décline de façon aussi institutionnalisée crée des inégalités et des exclusions intolérables. Je ne vous encombrerai pas ici avec les manifestations de racisme révoltantes d’un État qui refuse de marier un individu juif à un non-juif, d’inhumer un non-juif mort en opération militaire avec ses camarades soldats juifs, ou qui renvoie des réfugiés africains vers un sort difficile (au motif qu’ils ne sont pas juifs). Ces pratiques s’écartent complètement de ce que le reste du monde éclairé conçoit comme autant de droits  universels. Mais c’est là qu’intervient un fait plus surprenant : la judéité de l’État crée de profondes inégalités entre les juifs eux-mêmes ; la judéité de l’État d’Israël pose problème non seulement pour les arabes et les non-juifs, mais aussi pour l’immense majorité de ses citoyens juifs.

Israël possède une caste de religieux, exemptés de travailler et de service militaire, soutenus par le rude labeur d’une multitude d’autres citoyens, qui voient ainsi une bonne part de leurs impôts redistribués à seule fin d’entretenir cette caste, au lieu de servir à moderniser leurs écoles et à nettoyer leurs villes. Qu’est-ce qui a rendu possible pareille forme d’inégalité aussi odieuse ? Les fondements mêmes, ethniques et religieux, du pays. C’est le fait que ces ecclésiastiques étaient initialement perçus comme de « vrais juifs », fait qui leur confère, ipso facto, un statut privilégié.

À ma connaissance, aucun autre pays n’aurait accepté pareil  arrangement, qui découle d’une vision primordiale, mystique de l’ethnicité fondée sur la religion. Songez aussi à la suprématie en Israël des rabbins ultra-orthodoxes par rapport aux conservateurs et aux réformateurs sur de nombreux sujets comme le financement de l’État, les conversions, la possibilité de célébrer des mariages et plus encore. Cette inégalité est possible parce qu’au plan mystique,  la judéité est associée à l’essence de l’État. (Quelle amère ironie que, pour la même raison, le judaïsme soit plus vivant et pluraliste dans les pays libéraux qu’il ne l’est en Israël.)

Songez enfin à un autre exemple : en 1985, Yitzhak Shamir justifiait la libération de membres de groupes d’activistes clandestins juifs, qui avaient comploté la destruction de lieux saints musulmans  au Mont du Temple. Shamir les considérait comme « la chair de notre chair » – désignant par là le simple fait que c’étaient des juifs qui, en tant que tels, avaient droit à la liberté. Essayez d’imaginer un citoyen allemand ou français qui aurait projeté une action terroriste majeure contre des juifs et qu’après son incarcération, il soit gracié par un haut responsable politique au motif qu’il était de la même « chair » que lui. Ne seriez-vous  pas scandalisés ? Mais les Israéliens, eux, réussissent à juger tout à fait acceptable ce qui serait révoltant partout ailleurs. Et ce simplement en raison d’une profonde affinité ethnique et religieuse entre l’État et la judéité.

On trouvera de quoi valider cette analyse en examinant la direction historique que prend Israël : ce pays est aujourd’hui plus fermé aux étrangers qu’il ne l’était voici vingt ans. Toute position politique qui n’est pas ouvertement juive ou sioniste est aussitôt scrutée de près et délégitimée. La Knesset a ainsi pu adopter une législation anti-arabe et exigé précisément ce qu’exigent les États intolérants – un serment de loyauté envers les symboles juifs.

Un parti juif radical de droite fondé sur des principes ethnico-religieux comme le Habayit Hayehudi peut devenir l’allié naturel d’un soi-disant parti centriste. On constate un nombre croissant d’agressions racistes de juifs sur des non-juifs. Et on propose à présent une législation pour que le caractère démocratique de l’État cède le pas devant sa judéité. En résumé, la politique israélienne est devenue beaucoup plus extrémiste parce qu’elle s’est fortement soumise  à la logique de ses fondations ethnico-religieuses. Un État juif basé sur l’identité juive était destiné à devenir ce qu’il est devenu : moralement repoussant pour les sensibilités libérales des Européens, une source de profondes inégalités entre juifs et arabes et d’inégalités incompréhensibles entre juifs eux-mêmes, et, pire que tout, un État qui fait du racisme une manière naturelle de mener ses affaires.

Israël est une très jeune démocratie, qui a dû affronter un grand nombre de défis, et il est extraordinaire qu’Israël ait su les surmonter avec un tel degré de maturité politique (j’en veux pour preuve par contraste ce qui se passe en Hongrie, en Roumanie, etc). Mais Israël est aujourd’hui à la croisée des chemins : si Israël ne veut pas devenir une version à visage européen de sombres régimes ethnocratiques, il doit non seulement veiller à ce que les droits des minorités soient protégés, mais aussi s’ancrer fermement dans l’universalisme, renouer avec les courants universalistes de la tradition juive et s’aligner sur la neutralité des États libéraux. Israël peut et doit avoir une culture nationale juive, mais il faut que cette culture soit comme ses homologues occidentales, bien plus mince et plus neutre. Ceci impliquerait de traiter les juifs et les non-juifs à égalité dans davantage de domaines que cela ne se pratique aujourd’hui, de démanteler le rabbinat d’État (Halbertal lui-même le propose), d’encourager le pluralisme religieux et de traiter toutes les confessions juives à égalité, de transformer les symboles religieux en symboles universels, d’enseigner l’histoire des autres traditions, de créer un répertoire de référence des classiques littéraires arabes et juifs, de faciliter l’accès à la citoyenneté des non-juifs. Toutes ces mesures n’altéreraient en rien le judaïsme d’Israël.

L’État hébreu conserverait encore le même calendrier, les mêmes symboles, la même langue. Il deviendrait non-neutre mais comme les pays libéraux, puisque des groupes divers s’organiseraient dans un cadre plus vaste et plus intégrateur.

Nous voulons que Sayed Kashua reste attaché  à son groupe ethnique, mais nous entendons aussi qu’il puisse accrocher un tableau de Yemin Moshe dans son salon, et qu’il le fasse en paix.

 

Eva Illouz

Adapté de “Is Israel too Jewish ?”  Haaretz du 23 mars 2013

Traduction de Johan Frederick El Guedj

 

Partagez cet article:

Tags:

Imprimer