Sciences-Po : test de reproduction

mars 2013

On aurait tort de voir dans les péripéties qui marquent la désignation du prochain directeur de Sciences-Po une petite affaire à la française, typique d’un monde un peu archaïque, assez déplaisant, mais somme toute sans grande importance.  Sciences-Po est la matrice de tout un pan de la classe dirigeante française, notamment parce qu’il s’agit de la voie classique d’accès à l’ENA. Au delà du poste de prestige et d’influence pour celui qui l’occupe, la direction de l’Institut donne un pouvoir d’orientation sur ce que sera au moins une fraction de cette classe dirigeante.

Par 15 voix contre 14, la désignation d’un normalien, énarque et membre du Conseil d’Etat, dans les conditions qu’on connait, n’est pas difficile à décrypter : c’est le signe que la noblesse d’Etat, les termes de Bourdieu sont parfaits ici, veut garder le contrôle culturel et institutionnel de sa propre reproduction – et que la procédure de nomination se soit probablement affranchie des principes de transparence, de régularité et d’impartialité n’a pas effrayé les quelques personnes, les réseaux qui ont été à la manoeuvre.

De la même façon, ils n’ont pas été effrayés par la belle candeur du candidat retenu, qui selon Le Monde n’a pas craint d’avouer : « Mon projet écrit a pu paraître un peu faible ou insuffisant, concède Frédéric Mion. Mais à partir du moment où j’ai été sélectionné, j’ai pu discuter avec des gens en interne et ces derniers jours ont transformé ma vision de Sciences Po et ma compréhension de ce qu’a vécu l’école depuis un an. » C’est à l’oral, paraît-il, qu’il a ravi tous les suffrages, indique Le Monde du 3 mars dernier.  Signe donc que c’est un “être”, non une expérience ni un projet, qui a été recherché par la coterie qui veut faire l’élection, “être” qu’elle a ensuite proposé et réussi à faire adouber.  Un “être” dans ces circonstances, c’est un miroir que l’on se tend à soi-même (voilà donc ce que nous sommes), et c’est aussi l’image qu’on veut diffuser de soi (regardez-nous, admirez-nous).

Cette coterie de personnes âgées qui très humainement, luttent contre le temps n’est pas importante en elle-même. Mais elle est la métonymie de toute un partie de l’élite administrative. Un changement dans le profil du directeur, sa provenance, son projet,  l’aurait certainement affaiblie. Il aurait surtout introduit un questionnement de l’institution universitaire qu’est Sciences-Po et aussi, implicitement, de ce que prétend être la noblesse d’Etat dans ce vieux pays qui ne se renouvelle pas.  Cette nomination est en quelque sorte une réaffirmation de ce que veut être ce groupe social, de ses valeurs : excellence scolaire, précocité, accès rapide aux fonctions de direction générale, et ambition intellectuelle qui ne s’embarrasse pas de travaux universitaires.

La personne désignée n’est pas en cause. Remarquons seulement qu’elle ne s’était fait connaitre par aucun livre, aucun rapport particulièrement inventif (dont le rapport Colin et Collin a donné un exemple intéressant), ni par aucune prise de position publique notable. Un pantouflage précoce et une carrière chez Canal+. Rien de méprisable, quoique la contribution de Canal+ à la culture française appelle débat : réelle pour la production cinématographique, et déplorable pour le ton gouailleur et beauf-branché de ses émissions, sans parler du sport et de la pornographie. Mais rien de mémorable non plus.

Espérons que si cette nomination devait être confirmée par le Président de la République (sous couvert du ministre de l’enseignement supérieur)  - et elle bénéficie de parrainages de haut niveau, de droite comme de gauche -, le nouveau directeur voudra faire oublier les conditions de sa désignation, et conduire Sciences-Po vers un avenir moins baroque que ce que lui proposait Richard Descoings.

Deux souhaits pour finir.

Comme institution universitaire, Sciences-Po devrait être évalué par un jury extérieur et indépendant, avec de nombreuses personnalités étrangères. On s’apercevrait que l’héritage Descoings n’est pas forcément ce que l’on croit. Comme lieu de formation d’une partie de la classe dirigeante (fonction qui n’a en soi rien de critiquable, et qui doit être assumée), Sciences-Po aurait également besoin d’une évaluation extérieure et indépendante. Trop de campus isolés, trop d’”écoles” spécialisées, et une densité intellectuelle qui gagnerait à augmenter.

Le nouveau directeur s’honorerait à rechercher ces évaluations.

Voeux pieux probablement.

 

Serge Soudray

 

PS : cette nomination a été confirmée par François Hollande à la fin mars.

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