Emmanuel Todd et le complexe de Sénécal

mars 2013

Il est toujours pénible d’avoir à écrire un billet ad hominem. C’est déplaisant, peu convenable, et oblige à s’occuper d’une  personne, avec ses particularités et ses petits et grands démons, qui n’ont à l’échelle des choses que peu d’importance.

Les propos d’Emmanuel Todd sur l’Allemagne, le 10 mai lors d’une émission télévisée où il semble avoir table ouverte, sont si indignes qu’ils obligent pourtant à le désigner au mépris public – pour reprendre une vieille expression, désuète mais pertinente.

C’est une infamie et une lâcheté de dire, dans un débat à la télévision française, à une politologue berlinoise et à l’ancien conseiller politique de Helmut Kohl (au demeurant, ancien de l’ENA, Promotion Guernica) que le but de l’Allemagne est “d’exterminer” l’économie européenne, et de tenir d’autres propos tous plus rapides et plus  malsains les uns que les autres. Une idée juste, trois idées fausses, c’était le ratio hier soir dans le discours d’Emmanuel Todd, et toujours, sans la moindre modération du ton ou du propos. C’est aussi une ânerie sur le plan économique, compte tenu que l’Allemagne exporte près de la moitié de sa production industrielle en Europe, mais la naisierie économique est un registre familier au personnage, lui qui veut ou voulait, on ne sait plus, un Etat fort et protecteur, la fin de l’Euro et le protectionnisme, soit le Général Boulanger et les lois Méline.  C’est enfin un manque de tact pour ce qu’a vraiment été l’extermination nazie.

La situation européenne est si difficile qu’il faut absolument éliminer ce qui en gène la compréhension, à commencer par ces propos stupides.  Cette revue n’a jamais éprouvé la moindre sympathie pour Nicolas Sarkozy, une calamité à beaucoup d’égards, sauf quand l’insultait Emmanuel Todd. L’outrance, c’est la rhétorique préférée des mauvais avocats, dit-on.   A l’entendre, véhément, agité, on avait envie de lever les yeux au ciel et de dire : “Raymond Aron, reviens, et foudroie ce crétin”1.

Flaubert contre Todd

C’est alors que vient à l’esprit le souvenir du Sénécal de L‘Education sentimentale, cet homme qui incarne tout ce que déteste  Flaubert : la véhémence, le dogmatisme au nom du peuple, la nuance considérée comme une insulte à la raison, et finalement le passage de la gauche sectaire à la droite autoritaire. “Des raisonnements de géomètre et une bonne foi d’inquisiteur”, disait Flaubert.  Emmanuel Todd est fait de ce bois, et derrière les véhémences successives, parait l’acteur en quête de rôles, d’audience mais que peu de théâtres veulent employer, d’où ses allégeances politiques changeantes, avec en fil rouge le refus de la nuance et de la prudence intellectuelle – une tradition des milieux intellectuels en France probablement, et qui dénote moins l’intensité des convictions que l’éloignement des centres de décision.

Paradoxe : le positionnement politique et médiatique d’Emmanuel Todd est pitoyable, mais la qualité de ses ouvrages de démographie et de sociologie lui a valu une réputation fort honorable. Mystère des personnalités. Les médias rendent fous ceux qu’ils veulent perdre.

Sur la “question allemande”, on conseillera l’excellent papier de Policy Network, Germany in Europe – the unwilling hegemon, de Jürgen  Krönig, paru tout récemment, ou le petit article que nous avions publié en septembre dernier.

 

Stéphan Alamowitch

 

A lire

Jürgen Krönig, Germany in Europe – the unwilling hegemon, Policy Network

Serge Soudray, La difficile “Question allemande”, Contreligne

 

 

 

  1. Ceci rappellera à nos lecteurs une scène très célèbre de l’un des meilleurs Woody Allen, quand il fait apparaître  Bergman dans une queue de cinéma (à moins que ce ne soit McLuhan)
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