Bruno Le Maire, le Chateaubriand de la PAC

mars 2013

Il est toujours difficile de commenter les ouvrages d’hommes politiques encore en activité. Les oublis, les postures qu’on aurait envie de pointer sont l’effet de la fonction et du plan de carrière. L’auteur n’est pas insincère ; il est contraint par son projet. La politique commande l’ouvrage. On ne trouvera donc dans cet ouvrage, Jours de pouvoir, de celui qui fut député puis ministre de l’Agriculture et admis dans le premier cercle du Président Sarkozy, semble-t-il, ni d’autoportrait à la Rousseau, ni d’analyses des deux dernières années du sarkozysme, ni de perspectives qui seraient proposées au pays. L’ouvrage mérite néanmoins lecture.

Une chronique du sarkozysme finissant

Chaque jour ou presque de novembre 2010 à mai 212, Bruno Le Maire a rédigé une page de ce qui deviendrait cette chronique du sarkozysme finissant. S’y mêlent les journées du ministre de l’agriculture, faites de voyages internationaux incessants pour arracher aux autres puissances agricoles des mécanismes dérogeant aux pures règles du marché, qu’il s’agisse de la vénérable Politique Agricole Commune (PAC) ou de la stabilisation des prix internationaux, les nombreuses rencontres avec Nicolas Sarkozy (ce qu’il y a de mieux dans le livre, ce qui en justifie la lecture), et les péripéties de la vie interne de l’UMP.

Commençons par ce dernier point. Même si on ne s’intéresse pas à la vie interne de l’UMP (la vie est courte), Jours de pouvoir a le mérite de montrer ce qu’est la vie quotidienne d’un homme politique. D’abord, la combinaison du très local et du national : Lunéville, Evreux, Condé-sur-Iton et aussi le siège parisien du parti et le gouvernement. Au local, les discussions avec les militants et les contacts avec les élus de terrain, l’enracinement ; au national, les combinaisons tactiques, la conception des programmes et les rivalités personnelles. Bruno Le Maire met bien en parallèle chacun de ces mondes, celui des élus locaux, qui gèrent leurs villes malgré les drames personnels (cancer, mort d’un enfant), et celui des hiérarques parisiens. Pour autant, s’il décrit avec humanité le premier de ces deux mondes, Bruno Le Maire est peu disert sur les hiérarques en question – prudence et tactique probablement. Seul Giscard d’Estaing a droit à une page polie mais désagréable.

A la lecture de ces pages, il apparaît que Bruno Le Maire est bien enraciné dans le peuple de droite, et probablement seulement dans celui-là. Est-ce sa fonction de ministre de l’Agriculture qui lui fait voir et souvent comprendre une France rurale, provinciale, ou plus probablement une disposition générale de sa personne, venant de son histoire, de sa culture propre. Bruno Le Maire est proche de cette France qui a toujours voté à droite, de toutes ses composantes. Non qu’il partage toutes les positions de cette France, notamment la xénophobie dont il voit les symptômes à chaque réunion avec des militants ; mais, l’ouvrage en témoigne, c’est la France de droite qu’il porte en lui. Les autres groupes sociaux, les autres traditions culturelles lui sont étrangères, et notamment celle de la France de l’Ouest qui se détache du sarkozysme entre 2010 et 2012 (voir page sur les élus centristes), et qui fera la victoire de François Hollande. De ce point de vue là, Bruno Le Maire s’est éloigné de la tradition gaulliste.

Sauver la PAC

Plus traditionnelle est la position du ministre de l’Agriculture, qui comme ses prédécesseurs et ceux qui lui succéderont, plaide pour que le monde agricole ne soit pas régi par les seules lois du marché, contrairement à ce que demandent depuis toujours les puissances d’Europe du Nord. Il s’agira donc de sauver la PAC, avec l’aide d’un commissaire européen venu de Roumanie, et lui conscient que les grandes exploitations allemandes ou danoises sont pour l’agriculture européenne un modèle parfaitement sinistre. Il s’agira aussi de proposer une régulation des prix agricole d’envergure mondiale, mais qui se heurtera aux objections déterminées des nouvelles puissances agricoles, Brésil en tête, hostile à tout système qui ferait baisser les prix.

Bruno Le Maire raconte ses discussions aux quatre coins de l’Europe et du monde, et la fonction semble parfois prendre l’allure d’un chemin de croix.  Quels pouvoirs exerce-t-on vraiment, au fond,  quand on est ministre ? Bruno Le Maire note dans l’avant propos de son livre, en ouverture, « la vérité du pouvoir ne se trouve ni dans sa conquête, ni dans son bilan ; la vérité du pouvoir est dans son exercice ». Formule un peu creuse ! D’autant que les pouvoirs d’un ministre, à lire ce livre, paraissent si encadrés, si contraints  par les lobbys, par les autres Etats, par l’Europe qu’il reste peu de place à la pure discrétion.

Bruno Le Maire, comme beaucoup d’autres, est pris par l’urgence, et aussi par ce défaut traditionnel en France, l’extrême personnalisation du pouvoir et la surcharge de travail qu’elle entraîne. La réflexion est sacrifiée.  Bruno Le Maire prend soin de noter son entretien avec Marcel Gauchet, sur la démocratie, les institutions, tout et rien. On aurait plutôt aimé savoir qui, au-delà des organismes professionnels avec lesquels le ministre de l’agriculture entretient des rapports constants, joue un rôle dans la conception, la critique et la prospective des positions françaises.

Est-ce pour cela que la dimension écologique apparaît si peu dans les entreprises et plus profondément dans la réflexion du ministre. Certes, Bruno Le Maire note en passant que telle filière s’est laissée prendre à un productivisme sans logique, et qu’une réforme s’imposera. Mais la question écologique est remarquablement absente de cet ouvrage. De la même façon, l’ouvrage ne témoigne d’aucun débat de fond sur les questions agricoles, seulement de la politique mise en œuvre, et surtout de la tactique de négociation. Sur ce plan, le livre vaut surtout pour ce qu’il fait comprendre des rapports de force internationaux, au sein de l’Europe et au-delà, sur les questions agricoles.

Sarkozy en majesté, l’Allemagne

Les rapports avec Nicolas Sarkozy, les aperçus que donne Le Maire sur le personnage et sa politique, notamment à l’égard de l’Allemagne, font le vrai prix du livre. Manifestement, Nicolas Sarkozy a laissé une impression durable et profonde sur Bruno Le Maire, et Jours de pouvoir pourrait se lire comme une tentative de réhabilitation. Non, veut-il montrer, Nicolas Sarkozy n’était pas la personne inculte et grossière que ses détracteurs ont imaginé. Le relâchement de la syntaxe, que Le Maire ne dissimule pas quand il note les propos de l’ex-président, le dédain pour la Princesse de Clèves ont été instrumentalisés, laisse-t-il comprendre – et probablement, certainement, est-ce vrai.  Le temps du jugement objectif n’est pas encore venu. Sur la Libye, sur le Proche-Orient, Sarkozy est probablement au dessus de ce qui est dit de lui, certainement à gauche. Bruno Le Maire a le mérite de le montrer.

Reste que Bruno Le Maire est bien peu loquace sur ce qui aura rétrospectivement été le plus grand échec du sarkozysme : la gestion de la crise de l’euro et le suivisme à l’égard du gouvernement allemand, sur lequel depuis 12 mois ont paru plusieurs livres éclairants, à commencer par Ces français, fossoyeurs de l’euro d’Arnaud Leparmentier paru cet hiver.

Stéphan Alamowitch

Bruno Le Maire,  Jours de pouvoir, Gallimard, NRF

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