Back in the USSR

mars 2013

Tout a commencé par la recherche d’une vieille et célèbre chanson russe, Katiousha – soviétique, en fait, puisqu’elle a été écrite en 1938.

YouTube la propose en toutes sortes de versions : sur scène, pour voix masculines, pour voix féminines, parfois en chœur, ou alors en bande-son sur des images d’archives, en noir et blanc, en couleur, le plus souvent sur des films concernant la Grande Guerre Patriotique, selon le nom qui est donné à la Seconde guerre mondiale en Russie. Katiousha figure au milieu de milliers de clips consacrés à la chanson patriotique russe, domaine qui est un véritable continent d’images (YouTube en donne un aperçu impressionnant ; il existe même un site sur le sujet, d’allure presque scientifique).

La version la plus intéressante est celle d’une chanteuse douée, d’une beauté massive, épaisse, à la voix d’alto. En faire-valoir, on lui a adjoint une chanteuse plus jeune au visage de poupée slave. Toutes deux sont habillées de vêtements militaires des années 40, ceux de l’Armée Rouge évidemment : un képi, une jupe de tissu ocre, une vareuse, et sur celle de l’alto deux médailles en forme d’étoile. C’était en 2009, dans un spectacle de la télévision russe sur la chanson des années de guerre. La chanteuse a une technique vocale impeccable et met une belle vitalité dans sa Katiousha. Il s’agit d’Elena Vaenga, 38 ans selon sa notice Wikipédia, originaire de Sibérie, très populaire paraît-il. Près d’elle, la petite poupée reprend les refrains et fait ces gestes amples, hiératique qu’on voit souvent dans les danses traditionnelles russes.

YouTube propose d’autres extraits du même spectacle, et surtout le Guerre Sacrée, la chanson de 1941, celle de la levée en masse. Devant un chœur de l’Armée Rouge qui lance la mélodie et trois jeunes soldats en habits d’époque, figés comme des statues et filmés en contre-plongée dans la bonne tradition soviétique, la chanteuse vient à un micro de style années 40. Elle commence à chanter. Le public – des adultes, des gens âgés en grand nombre, endimanchés pour l’occasion – se lève comme pour une sonnerie au mort, et la caméra s’attarde sur les visages, à la recherche d’une personne émue au point d’avoir la larme à l’œil, il y en avait, ou d’autres qui reprennent les paroles.

A qui l’écoute, même sans comprendre les paroles, cette Elena Vaenga transmet parfaitement un sentiment d’outrage et de colère. Comme le disait l’un des rares commentaires en anglais (il y en avait 267 en russe, que j’étais bien incapable de lire) : « je ne saisis pas un mot de ce qu’elle dit, mais elle donne envie de monter dans un tank et d’aller arrêter l’ennemi aux frontières ! ».  Toujours en uniforme de l’Armée Rouge, elle chantait aussi une chanson du temps de la Guerre civile, l’histoire d’un commandant qui regroupe ses soldats, comme si la Guerre civile et la lutte contre le nazisme relevaient de la même séquence historique – et du même répertoire musical.

Boulat Okhoudjava remis au pas

Sur le coté de l’écran, YouTube propose une colonne de vidéos similaires. L’une des vignettes montre seulement le visage d’une femme d’environ 40 ans. L’extrait vient d’un film qui au grain, à la couleur de l’image devait remonter aux années 70. C’était une scène de fin de dîner. Quatre hommes d’âge mûr et une femme, assis autour d’une table basse, dans un appartement qu’on devine très simple. Ils sont las ; Les corps ont vieilli. L’un des hommes tend à la femme une guitare et lui dis de jouer. Elle refuse d’abord puis se met à chanter : une chanson de soldat, dans le refrain de laquelle revient le mot « bataillon », mais sans rien de martial, très triste plutôt – d’ailleurs, l’un des hommes se met à pleurer et cache son visage derrière l’épaule de son voisin.

La chanson était belle, et la chanteuse avait « quelque chose ». Un beau visage ovale, un chignon, une mise extrêmement simple, une voix d’alto, rien de pimpant. La séquence provient d’un film de 1971, célébré dans le monde russe comme peut l’être en Occident Nos plus belles années de Sidney Pollack (1973).  A Moscou, à la fin des années 60, quatre anciens soldats et leur infirmière se retrouvent pour un enterrement. Ils ne s’étaient pas revus depuis leur démobilisation, en 1945.  La gare de Biélorussie, titre du film, a marqué les esprits, comme la chanson que chante l’infirmière, qui est en fait une fausse chanson de soldats : Boulat Okhoudjava l’avait écrite pour le film, musique et paroles, vingt ans après la fin de la guerre. elle n’a rien de martial malgré son titre, Il nous faut la victoire, et ses paroles : « Il nous faut une victoire, quel qu’en soit le prix, avec tout le bataillon, dans le vacarme de l’artillerie et les morts du combat » -  c’est une complainte en fait.  Okhoudjava s’était engagé en 1941 et il avait vu la guerre, la mort de près 1

La mélodie d’Okhoudjava revient dans la dernière séquence du film, quand les personnages s’endorment en pensant au moment de leur retour, Gare de Biélorussie, dans la liesse du printemps 1945. Apparaissent des images d’archives en noir et blanc : un train parvient à quai, au milieu d’une foule heureuse. Retrouvailles – les gens s’embrassent, dans une citation de la dernière scène du film Quand passent les cigognes, qui lui-même en 1958 reconstituait les images d’archives, tournées treize ans plus tôt. Celui qui a toutes les apparences d’avoir été leur lieutenant ou leur capitaine voit la fille de l’infirmière, une petite adolescente, qui s’apprête à s’endormir tranquillement ; il la regarde avec le sentiment du devoir accompli. Le cinéaste est habile ; la scène reste naturelle.

Nationalisme rock & folk

YouTube propose de nombreuses interprétations modernes de la chanson, très nombreuses mêmes. Celles de l’époque soviétique, par des chanteurs dignes, sévères, habillés de costumes en tergal, gardaient la même tristesse que l’original – comme quand la chantait Boulat Okhoudjava lui-même, ce petit vieillard chauve qui de ses vingt ans à sa mort, en 1997 près de Paris, a toujours été à la limite de la dissidence.

Et puis venaient celles des années récentes. Au lieu d’une complainte de soldats, la chanson devenait une proclamation de type nationaliste. C’était aussi un classique de la télévision russe, à en juger par le nombre d’émissions où elle était chantée, souvent dans le même type de spectacles,  à vocation commémorative, que la Katiousha du duo en uniforme.

En plein air par exemple, devant un public qui agitait des drapeaux russes et des drapeaux rouges, sur une scène décorée de symboles de l’ère soviétique, elle était chantée par des groupes pop locaux, habillés dans un style militaire, et dont la chanteuse avait la beauté éclatante qui fait la popularité des femmes de l’Est. Avec insistance, la caméra montrait le public, jeune, et qui paraissait connaître les paroles. L’une des chanteuses, blonde comme les blés, devait être une star de la chanson à en juger par le nombre d’extraits la concernant sur YouTube. Elle finissait la chanson par un salut militaire joyeux, entourés des quatre garçons qui composaient le groupe avec elle, de grands gaillards à l’air viril qui avaient chacun eu leur couplet. (Voir les deux versions pop rock).

Imagine-t-on Téléphone ou Nirvana chantant le Chant des Partisans, le Star Spangled Banner en habits de la Légion ou des Marines, aux cérémonies du 8-Mai. Il y aurait un film à faire, avec en montage parallèle la célèbre reprise de l’hymne américain par Jimmy Hendricks, en 1969 à Woodstok.

Une autre version trouvée montrait une starlette brune comme le geai chanter, cette fois sans uniforme, mais avec une ferveur inhabituelle, quasi-religieuse, devant un public de gens souvent âgés. Comme dans les versions des groupes pop, tout semblait orchestré au millimètre, la ferveur en plus. La chanteuse s’appelle Sarah, et selon sa notice Wikipédia, née de parents kurde et géorgien, elle s’est convertie à l’orthodoxie. La notice informe de son mariage très jeune avec le fils d’un potentat local, rapidement suivi de divorce – à cause de la pression des paparazzis, disait-elle. Une parfaite candidate pour Gala et Voici.

Là encore, la caméra s’attardait sur de vieilles dames qui reprenaient les paroles, sur des vieillards aux visages songeurs, sur de vieux colonels, les médailles en sautoir. (Voir version salle de concert).

Ambivalences

D’un certain point de vue, le patriotisme mis en scène à ce point, au millimètre, est déplaisant et artificiel, irrespectueux aussi : une fausse chanson de guerre, belle, triste et mélancolique, écrite par un quasi-dissident mi-arménien, mi-géorgien comme l’était Boulat Okhoudjava, qui devient un instrument de propagande et finit chantée sur le mode cocardier, si l’on peut dire, dans des cérémonies quasi-officielles, par des chanteuses qui viennent de l’industrie du divertissement, devant un public qui fait de la figuration à l’intention des téléspectateurs des quatre coins du pays. L’exaltation patriotique jouée et surjouée.  Bob Dylan repris par George Bush, le tout sur Fox News pour le 4-Juillet.

D’un autre point de vue, les mises en scène donnent l”impression de jouer un rôle thérapeutique, comme si les chanteurs disaient au public russe, jeunes et surtout vieux : nous sommes là, vous êtes là, nous existons encore, le fil n’est pas rompu.

La version originale, celle de Nina Urgant, reste de loin la plus belle. On peut l’écouter sans crainte de complaisance pour le pouvoir russe – au contraire même.

Il suffit de plonger dans YouTube pour remonter d’autres transmutations musicales, ainsi pour Slavianka, marche tzariste de 1912 devenue hymne d’une armée Blanche puis chant de courage des années 40 (doctus cum Wikipedia), mélodie de la dernière scène de Quand passent les cigognes, et que YouTube montre chantée sans second degré, sans peur du kitsch, dans les mêmes spectacles post-soviétiques.

Pour la France, le point de comparaison serait Le Chant des partisans, dont la musique est due à la russe Anna Marly, et qui ne saurait se chanter à pleins poumons comme Guerre Sacrée  ; ce serait plutôt un chant qu’on partage en confidence. Depuis plus rien, et en tout cas rien qu’on vienne chanter à la télévision, en uniforme de comédie.

On ne s’en plaindra pas.

Stéphan Alamowitch

Extraits YouTube mentionnés :

 Versions d’origine : Nina Urgant

 Scène du film La gare de Biélorussie

Version pour la télévision

Versions modernes

Version pop rock 1

Version pop rock 2

Version salle de concert

“Guerre Sacrée”

Elena Vaenga

  1. Le film entier est sur YouTube, sans sous-titres, comme plusieurs séquences consacrées à Nina Urgant, l’actrice qui joue l’infirmière du bataillon, et qui est une grande actrice tchékhovienne, mère et grand-mère d’acteurs bien connus du public russe. Un reportage la montrait à Saint-Pétersbourg, chez elle  à 90 ans, telle Jeanne Moreau en France.
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