Barrio Latino : Barack Obama et le Colorado

février 2013
La réélection de Bill Clinton à la Présidence des Etats-Unis, en 1996, a été un précédent historique. Selon le Pew Research Center, il a recueilli 72% des votes de la population hispanique. Aucun candidat à la présidentielle dans l’histoire du pays n’avait recueilli un pourcentage aussi élevé des votes de la population hispanique, et aucun candidat n’a avoisiné ce score jusqu’en 2012 lorsqu’un nouveau candidat de gauche, le Président Barack Obama, a obtenu 71% de ces voix lors de sa réélection. Certains sondages, tels que le sondage de veille d’élection impreMedia/Latino Decisions, suggèrent qu’il aurait recueilli en réalité 75% des votes. N’oublions pas que “hispaniques” aux Etats-Unis renvoie à des communautés très diverses : les cubains de Floride, les ouvriers mexicains des “border States”, les Portoricains de New York….

Alors qu’aucun candidat de droite n’a jamais ne serait-ce qu’approché ces chiffres, celui qui a obtenu le pourcentage de votes hispaniques le plus élevé fut George W. Bush en 2004 avec 40% des votes, accompagné de la Présidence du pays. Faut-il en déduire que le Parti Républicain devrait s’intéresser plus sérieusement aux minorités, et aux hispaniques en particulier, s’il veut éviter de risquer sa vie en tant que parti politique voulant accéder à la Présidence ?

Votes et minorités 

Le vote hispanique témoigne bien de la manière dont les minorités influencent les élections aux Etats Unis. Pendant très longtemps, les républicains ont d’abord tablé sur le vote de l’homme blanc de classe supérieure et ont accordé peu d’attention aux intérêts de la population hispanique et des autres minorités. L’élection de 2012 est la preuve que les Etats Unis sont devenus un pays plus diversifié et cosmopolite, où la décision a été emportée par une nouvelle coalition de gauche formée notamment des hispaniques, des noirs, des femmes, et des autres électeurs issus de minorités qui ont rejoint le Parti Démocrate.

Thème récurrent lors des élections présidentielles de 1996, 2004, et 2012, la politique d’immigration a mobilisé la population hispanique.

Deux ans avant les élections présidentielles de 1996, la Californie a adopté une loi anti-immigrants appelée  Proposition 187 qui rendait illégal le fait, pour un immigrant en situation irrégulière, de bénéficier de services publics sociaux (notamment l’école primaire pour les enfants en situation irrégulière). Ceci a suscité la colère chez de nombreux électeurs hispaniques en Californie, heurtés par cette loi car nombreux étaient ceux qui avaient des amis ou de la famille “sans papiers”. De nombreux hispaniques ont alors décidé de s’inscrire sur les listes électorales et de voter pour la première fois.  L’opposition à la Proposition 187 s’est réduite par une augmentation de près de 50% des hispaniques inscrits sur la liste électorale en Californie. Ce mouvement qui a touché les hispaniques de Californie a aussi touché les hispaniques de tout le pays.

Deux ans après l’adoption de la Proposition 187 en Californie, cette colère contre la loi était encore perceptible lors de l’élection présidentielle de 1996. La proportion des hispaniques dans l’électorat national avait augmenté de plus du double, et Bill Clinton recueillait, parmi les hispaniques, le pourcentage de vote le plus élevé de toutes les présidentielles américaines.

Malgré cette proportion impressionnante, les votes hispaniques n’ont, en réalité, pas eu d’impact sur le résultat de la course car, à cette époque, les hispaniques ne représentaient que 5%  de l’électorat, et Clinton a gagné les élections avec une marge beaucoup plus importante. Toutefois, les élections de 1996 et la Proposition 187 ont servi de catalyseurs et ont réveillé ce géant endormi, le vote hispanique.

Le succès de George W. Bush, 2000 et 2004

George W. Bush avait bien conscience du caractère critique du vote hispanique. Le dernier candidat républicain avant lui, Bob Dole, n’avait obtenu que 21% des votes. Il se devait d’améliorer ce chiffre, ce qu’il fit en recueillant 35% des votes, le pourcentage le plus élevé depuis Ronald Reagan en 1984 pour un candidat républicain.

Les résultats des élections de 2000 ont certes donné lieu à controverses, mais le fait est bien établi : une partie des électeurs hispaniques s’est détournée du Parti Démocrates pour voter Bush, fait qui contraste avec les résultats impressionnants obtenus par Bill Clinton quatre ans auparavant.  Si Bush avait, dans l’électorat hispanique, obtenu un résultat similaire à celui Bob Dole, il n’aurait jamais été élu Président des Etats Unis.

Bush a réussi car il s’est focalisé sur les intérêts des électeurs hispaniques, et a su nouer des rapports avec eux. Sa belle-sœur, Columba, une immigrante mexicaine, s’est affichée à ses côtés dans les spots de campagne électorale  diffusés sur des chaînes hispanophones. Le fils de celle-ci, George P. Bush, qui est à moitié mexicain, a également été très populaire auprès de la population hispanique. Ils ont contribués à rendre l’image de Bush plus familière pour l’électorat hispanique. La proximité apparente du Bush ayant des membres de sa famille immigrants et mexicains a joué son importance. Ce n’est toutefois pas cette politique d’image qui est la raison principale de cette popularité auprès de tant d’électeurs hispaniques. La vraie raison est à chercher dans le véritable intérêt qu’il semblait accorder à la défense de leurs intérêts.

En 2004, au lieu de perdre du terrain sur les avancées effectuées en 2000 qui l’avaient propulsé vers la victoire, il les a augmentées lorsqu’il a remporté la sa réélection avec le pourcentage le plus élevé (les sondages estiment entre 40% et 44%) du vote hispanique jamais obtenu par un candidat républicain lors d’une élection présidentielle. En 2004, il se surpassa auprès des hispaniques car il devint ardent défenseur de l’un de leurs intérêts primordiaux, la réforme en profondeur des politiques d’immigration avec naturalisation de millions d’immigrants en situation irrégulière. De ce fait, les critiques les plus virulentes qu’il dut affronter ont émané de son propre parti, l’aile conservatrice du Parti Républicain étant formellement opposés à ces réformes et à toute amnistie.

Après Bush

Les candidats républicains qui ont succédé à Bush en 2008 et 2012 n’ont pas réussi à profiter de sa progression au sein de la population hispanique. L’une des raisons principales est liée au mécanisme des primaires et à la forte polarisation de l’électorat. Pour être sélectionné par l’un des deux partis politiques les plus importants pour le représenter lors des élections présidentielles, un candidat doit tout d’abord obtenir la nomination de son parti. Cela signifie qu’il doit réussir un équilibre délicat entre être assez partisan pour obtenir sa nomination durant les primaires et, à la fois, être suffisamment modéré pour attirer les électeurs indépendants et ceux du parti opposé lors des élection présidentielles. Il s’agit là d’une balance qu’il n’est pas facile de maintenir et qui s’est révélée fatale à la candidature de Mitt Romney en 2012.

En 2008, John McCain n’a pas réussi à capter le vote hispanique, malgré son engagement antérieur aux cotés de George W. Bush en faveur d’une réforme complète des politiques d’immigration, au point d’avoir parrainé le projet de loi bipartisan défendu par celui-ci, et être ainsi devenu populaire parmi les électeurs hispaniques. Malheureusement pour lui, l’aile conservatrice des Républicains maintenait son opposition catégorique à toute réforme et à toute régularisation. Pour l’emporter aux primaires, McCain dut se distancier du projet de loi sur l’immigration qu’il avait parrainé. Interrogé sur le projet de loi sur l’immigration, il devait déclarer qu’il ne le soutenait plus car la priorité, disait-il, était la sécurité des frontières. Ce commentaire l’a aidé à remporter la nomination républicaine mais l’a défavorisé auprès de l’électorat hispanique. Il a tenté de revenir sur cette déclaration après sa nomination, mais il était trop tard. En fin de compte, John McCain n’a pu réunir que 31% des votes de l’électorat hispanique et a perdu les élections.

En 2012,  lors des primaires, Mitt Romney choisit de tenir des propos plus incendiaires que jamais au sujet des immigrants sans-papiers, avec cette forte idée qu’en tant que Président, il rendrait leur existence si terrible qu’ils « s’auto-déporteraient ». Lorsque son concurrent aux primaires républicaines, Rick Perry, annonça qu’il souhaitait que les frais d’inscription universitaire soient les même pour les enfants de sans-papiers arrivés aux Etats-Unis très jeunes que pour tout le monde, Romney l’accusa de ne pas avoir de cerveau. Mitt Romney vint même consulter l’auteur du malheureusement célèbre projet de loi Arizona SB 1070 durant sa campagne électorale.

Romney n’est peut-être pas entièrement responsable de cette dérive droitière, car sans elle, il n’aurait peut-être jamais gagné les primaires de son parti. Les primaires du Parti Républicain ont donné lieu à un festival de propos xénophobes : lors d’un débat par exemple, il a été demandé à un candidat républicain s’il fallait laisser mourir aux urgences  un sans papier sans assurance-maladie s’il ne pouvait payer ses factures de soins. Avant que le candidat n’ait pu répondre, de nombreuses personnes du public ont alors applaudi et crié « Oui ». Aucun des candidats n’a contré cette réaction du public, de crainte de susciter la colère des extrémistes.

La sanction de cette dérive ne s’est pas fait attendre : il a été impossible à Mitt Romney d’attirer les votes hispaniques et Barack Obama a remporté plus de 70% des votes hispaniques, sommet historique, Romney ayant reçu l’un des pourcentages le plus bas (27%) des votes hispaniques jamais enregistré.

Le bloc hispanique

L’électorat hispanique n’est pas unidimensionnel ni monolithique. Il n’est pas non plus uniquement focalisé sur la réforme de l’immigration et, en réalité, cette question n’est pas souvent citée parmi les préoccupations majeurs des hispaniques aux Etats-Unis. De plus, tous les hispaniques ne sont pas nécessairement favorables à la naturalisation des personnes en situation irrégulière. Comme la plupart des américains, les hispaniques se préoccupent plus de l’économie et de leurs emplois. A ce sujet, les choix politiques du Parti Démocrate ont tendance à mieux correspondre aux intérêts des hispano-américains.

Il reste quand même que la politique d”immigration pose à chaque hispanique une question presque intime, beaucoup ayant été sans papiers eux-mêmes ou ayant des amis ou de la famille en situation irrégulière. En outre, contrairement aux débats qui entourent d’autres thèmes clefs tels l’économie, les propos au sujet de l’immigration sont très souvent hautement toxiques, racistes, xénophobes, et offensants. Même si les électeurs hispaniques se préoccupent du niveau général des impôts qu’ils payeront par exemple, ils sont souvent blessés intimement par le tour que prennent les débats sur l’immigration, et ceci influence leurs votes plus que beaucoup d’autres questions.

Ce qui rend la victoire d’Obama auprès des hispaniques en 2012 si impressionnante, et si problématique   pour les républicains, c’est que l’emprise des démocrates  sur le vote des minorités ne fait que se renforcer.

De surcroit, alors que Clinton et Obama ont tous deux reçu plus de 70% des votes hispaniques, la victoire d’Obama a été en réalité plus lourde de conséquences politiques : en 2012, les électeurs hispaniques représentaient 10% de la totalité de l’électorat alors qu’en 1996 ils ne représentaient que 5%.

Cette proportion d’hispaniques de l’électorat total croît inévitablement à chaque élection présidentielle, car c’est la partie de la population qui a le taux de croissance démographique le plus élevé aux Etats-Unis. Comme l’a constaté le recensement de 2010, de façon générale, le taux de natalité des minorités ethniques dépasse maintenant, pour la première fois, celui des blancs non-hispaniques. En d’autre termes, les naissances d’hispaniques, de noirs, d’asiatiques et de métissés constituent plus de la moitié des naissances aux Etats-Unis. En 2050, le recensement estime que les blancs d’ascendance européenne seront une minorité aux Etats-Unis.

Cette évolution dépasse la capacité de réaction de la droite américaine. Au demeurant, Barack Obama a non seulement été réélu avec une marge confortable, mais il a obtenu 80% des votes des minorités ethniques dont 93% des votes de la population noire, 71% des hispaniques, 73% des asiatiques et 58% des autres minorités ethniques. Obama a également reçu 55% des votes de la population féminine. Dans le vote “blanc” en revanche, Romney l’a emporté de 20 points (59% contre 39%).

 Ceci n’a rien à voir avec l’ethnicité du Président Obama mais avec son affiliation politique. Contre George W. Bush, John John Kerry avait également perdu le vote des blancs avec un écart similaire (58% contre 41%). Si Barack Obama s’était présenté il y a 20 ans et avait reçu 39% des votes de l’électorat blanc, qui représentait alors 87% de l’électorat, il aurait subi une défaite écrasante. Aujourd’hui, la proportion du vote des blancs est de 72% et continuera à chuter à chaque nouvelle élection. Si rien ne change, d’ici 20 ans, les candidats démocrates sont assurés d’obtenir une victoire écrasante à chaque élection.

La combinaison de ces chiffres avec la tendance constante des minorités et des femmes à voter démocrate, l’accroissement continu des minorités par rapport aux blancs d’origine européenne, tout devrait inquiéter le Parti Républicain. D’ailleurs, le 113ème  Congrès des Etats-Unis élu en 2012 est le plus varié de l’histoire des Etats-Unis avec un nombre record de femmes, d’hispaniques et d’asiatiques parmi les élus.

Le Colorado, un cas topique

Le Colorado est l’Etat le plus emblématique du fossé qui s’est créé entre le Parti Républicain d’une part et les femmes et les minorités ethniques d’autre part.

Entre 1968 et 2004 le Colorado a voté pour le candidat républicain à chaque élection présidentielle sauf une (le Colorado a voté pour Bill Clinton en 1992 mais pour son adversaire républicain en 1996). Puis, en 2008, Barack Obama est devenu le deuxième démocrate ayant remporté l’Etat en 40 ans, et cela avec l’écart le plus important pour un candidat démocrate en 70 ans. Au surplus, aucun démocrate n’avait remporté l’Etat du Colorado deux fois consécutives depuis Franklin D. Roosevelt en 1932 et 1936. En 2012, le président Obama est devenu le premier démocrate à avoir remporté deux fois cet Etat en 76 ans.

D’où vient ce renversement de la manière dont le Colorado a voté aux présidentielles en trois-quarts de siècle ?  L’une des raisons principales est la même que celle qui a menée au changement radical du pays entier : le vote hispanique.  Selon le Pew Research Center, en 2012 Obama a obtenu 75% du vote des hispaniques du Colorado, contre 23% pour son adversaire.

L’effet du vote des hispaniques au Colorado ne s’est pas seulement fait sentir aux élections présidentielles. Avant 2010, pour retrouver la dernière fois où deux sénateurs démocrates ont été élus simultanément au Colorado, il faut remonter à 1975.  Avant cela, il faut  remonter aux années 30.

Par contraste, en 2010, le Colorado élisait au Sénat le démocrate Michael Bennett aux cotés de l’autre sénateur du Colorado, le démocrate Mark Udall. Chaque Etat, on le sait, doit élire deux sénateurs et les démocrates contrôlent donc tous les sièges de l’Etat au Sénat. Ce qui est remarquable à propos de la victoire de Bennett, c’est qu’il était supposé perdre. La quasi-totalité des sondages (avec très peu d’exceptions) prévoyaient la victoire du républicain Ken Buck avec une avance allant jusqu’à 9 points. Son avantage dans les sondages était estimé en moyenne à 3 points. Plus inquiétant encore pour Bennett, il s’agissait de l’année de la poussée républicaine durant laquelle, selon les termes d’Obama, le parti démocrate a subi une « défaite cinglante » lors des élections du Congrès dans le pays tout entier. Comment a donc fait Bennett pour remporter les élections en 2010? Bennett a gagné d’une étroite marge de 30.000 votes car il avait le soutien de 81% des électeurs hispaniques, soit pour Bennett un peu plus de 116,000 voix hispaniques contre 27.000 pour Buck. Si Bennett avait obtenu moins de 70% du vote hispanique, il aurait également perdu les élections. Le fort soutien hispanique était donc essentiel à sa victoire.

Démographie et politique

A première vue, ce changement au Colorado, ainsi que dans tous les Etats-Unis, peut paraître se résumer à un changement démographique. Que George W. Bush ait remporté les Présidentielles à deux reprises avec l’aide du vote hispanique suggère cependant qu’autre chose est en jeu. Les électeurs hispaniques, en d’autres termes, ne sont pas intrinsèquement de gauche et peuvent être conduits à rejoindre les rangs de la droite s’ils sont convaincus que le Parti Républicain se préoccupera de leurs intérêts.

Se forment de nouvelles coalitions dont les membres sont liés par des intérêts mutuels. Une rencontre inattendue qui a eu une énorme incidence politique dans l’Etat du Colorado voit s’allier les militants pour les droits des immigrants et les militants de la cause homosexuelle. Coalition surprenante car bon nombre des militants pour les droits des immigrants sont hispaniques et, pour des raisons religieuses ou culturelles, sont fortement opposés aux droits des homosexuels. Aussi récemment qu’il y a une décennie, en  2003, un sondage du New York Times a révélé que les hispaniques étaient à 54% opposés à la légalisation du mariage gay dans le pays, contre 40% en faveur de cette légalisation.

Au Colorado, fait étonnant, les jeunes militants des deux groupes se sont rapprochés au nom de leur combat commun pour l’égalité des droits, et nombre d’entre eux ont mis en parallèle la façon dont ils ont eu à effectuer leur « coming out » : les jeunes homosexuels en révélant leur orientation sexuelle à leurs proches ; les jeunes en situation irrégulière en avouant leur qualité de “sans-papier” à leur entourage. Tous deux socialement marginalisés, ces groupes ont trouvé un terrain d’entente, et il en vient des conséquences politiques.

C’est ainsi qu’après les élections de 2010, en période cohabitation, la droite contrôlant  l’une des deux chambres du Congrès du Colorado d’un seul siège et la gauche contrôlant l’autre chambre avec une marge plus confortable de cinq sièges, ont pu passer une loi concernant l’union civile pour couples homosexuels et une loi sur les jeunes en situation irrégulière.

Le premier projet devait permettre les unions civiles des couples homosexuels et leur attribuer la plupart des droits des couples hétérosexuels qui dépendent du mariage. L’autre projet, connu sous le nom de Colorado ASSET, avait pour but d’admettre  les jeunes en situation irrégulière ayant terminé le cycle d’enseignement secondaire au Colorado dans les universités du Colorado avec les mêmes droits d’inscription que ceux des résidents du Colorado (nettement plus bas que les prix pratiqués pour les non-résidents). La chambre du Congrès du Colorado contrôlée par la droite persistait à bloquer ces deux projets années après années. En 2012, par exemple, le chef de file des Républicains, Frank McNulty, en charge d’attribuer les projets de loi  aux comités votant sur ces projets,  avait attribué leur examen aux comités appelés « kill committees ». Ces « kill committees » sont ceux qui sont composés de plus de membres du parti du chef de file que de celui de l’opposition pour s’assurer que le vote aille dans la direction qu’il souhaite. Contrairement à ses plans, de nombreux élus de droite ne comptaient pas se présenter aux élections de novembre 2012 ou réalisaient que la démographie de l’Etat jouerait contre eux. Ils ont donc préféré voter en faveur des deux projets de loi.

Au lieu de reconnaître l’échec de sa manœuvre, McNulty décida alors de renvoyer les deux projets devant des « kill committees » une seconde fois. Le projet de loi Colorado ASSET fut alors écarté, mais le projet concernant les unions civiles fut retenu. Refusant obstinément de reconnaître sa défaite, McNulty l’attribua à un troisième « kill committee » où, contre toute attente, le projet fut de nouveau validé. Ayant survécu à trois « kill committees » de droite, le projet méritait un vote en séance plénière, mais McNulty mit en œuvre diverses tactiques dilatoires au point que le vote ne put intervenir avant la fin de la législature.  Malgré ou peut-être à cause de ces manipulation du processus législatif, l’opinion commença à changer. Les sondages de sortie des urnes, lors des élections présidentielles de 2012, ont révélé que près de six électeurs hispaniques sur dix (59%), dont beaucoup soutiennent les droits des immigrants, sont maintenant en faveur de la légalisation du mariage gay— un revirement extraordinaire depuis 2003 lorsque 54% d’entre eux y était opposé.

En 2011, un autre exemple vint marquer le renforcement de la coalition, lorsque deux groupes militants influents du Colorado, l’un représentant les droits des homosexuels nommé One Colorado et l’autre défendant les droits des immigrants appelé CIRC (Colorado Immigrant Rights Coalition), ont annoncé qu’ils créeraient un groupe de travail commun et combiner leurs forces. Leur portée politique a été considérable au Colorado. L’un des résultats de cet activisme conjoint, c’est l’augmentation de 17% du nombre des électeurs hispaniques enregistrés comme démocrates en 2012 (par rapport à 2008).

De plus, furieux du comportement de McNulty, ces groupes ont lancé une campagne pour destituer de nombreux représentants républicains de la chambre législative du Colorado. Après les élections de 2012, les républicains sont passés d’une majorité d’un siège à une minorité de neuf sièges dans ladite chambre, cédant le pouvoir aux démocrates. La justice immanente a fait que les démocrates ont choisi Mark Ferrandino, homosexuel déclaré, pour présider et diriger cette chambre.

Après des années de lutte commune pour obtenir la légalisation des unions civiles et le Colorado ASSET, la coalition pour les droits des homosexuels et des immigrants aura bientôt gain de cause. Les deux projets de loi devraient tous deux être adoptés cette année. Au Colorado, la gauche contrôle maintenant les deux chambres législatives. Cela vient s’additionner aux instances, mentionnées précédemment, contrôlées par les démocrates du Colorado, et notamment les deux sièges au Sénat, le poste de Gouverneur, et l’électorat dans son ensemble remporté par Barack Obama.

A chaque élection, les coalitions de gauches et les changements démographiques du fait de la croissance de la population hispanique ont radicalement transformé l’image du Colorado par rapport à ce qu’il était entre 1968 et 2004 quand la victoire électorale y était encore garantie aux Républicains. Tout indique que tant que l’establishment “blanc” conservateur continuera de repousser les minorités et d’ignorer les coalitions se formant entre elles plutôt que de comprendre leurs positions et de se soucier de leurs intérêts, la gauche ne fera que se renforcer au Colorado, surtout si l’on songe que c’est au Colorado se trouve l’une des plus importantes populations hispaniques en pourcentage de la population totale de tous les Etats des Etats-Unis et que cette proportion ne fait qu’augmenter.  Si la droite au Colorado ne s’adapte pas, cet Etat pourrait un jour ressembler à la Californie, un Etat dans lequel le Parti Républicain est devenu extrêmement faible.

D’autres Etats suivent la voie du Colorado. Le plus inquiétant pour les républicains est la Floride, réservoir de voix indispensables pour gagner les présidentielles. Au niveau étatique, la Floride penche vers la droite mais reste un « swing state », c’est à dire un Etat charnière lors des élections présidentielles.

La population hispanique non-cubaine en Floride commence à prendre de l’ampleur, fait significatif car la très importante population cubaine a toujours voté Républicain, contrairement à la population hispanique non-cubaine qui vote Démocrate. Si cette population continue de croître (et tout indique que ce sera le cas) et si le Parti Républicain continue de repousser  les hispaniques non-cubains, la Floride pourrait devenir comme le Colorado, ou même comme New York ou la Californie, Etats où le Parti Démocrate domine la scène politique.  Il sera alors bien difficile aux Républicains de remporter une autre élection présidentielle, et ce pendant au moins une génération.

Une opposition stérile aux évolutions démographiques

Les changements démographiques intervenus au bénéfice de la gauche ont poussé les Républicains, en 2012, à recourir à des tactiques douteuses, visant à priver les électeurs de leur droit de vote et redessiner les circonscriptions de façon artificielle. La méthode la plus employée a été l’adoption de lois dites « voter ID-laws », ou lois d’identification des électeurs, dans de nombreux Etats contrôlés par les républicains. Dans tous les Etats sauf un où les lois d’identification des électeurs ont été proposées, le législateur de l’Etat était contrôlé par les Républicains. Ces lois favorisent la droite car statistiquement, car elles ont tendance à écarter de urnes les personnes qui en général votent Démocrate et en tout premier lieu les minorités ethniques.

Selon les Républicains, les « voter ID-laws » préservent l’intégrité de la procédure électorale car, disent-ils, l’usurpation d’identité est si répandue qu’elle joue sur le résultat des élections. Il est permis de douter de la pertinence de cet  argument. Le fait est surtout que les minorités sont les plus susceptibles de ne pas pouvoir obtenir la forme standard d’identification exigée par ces lois : un permis de conduire. Vivant en général dans des circonscriptions rurales isolées, ayant souvent de petits revenus, les minorités ont du mal  se payer une auto-école. En tout état de cause, plusieurs études ont contesté que l’usurpation d’identité soit aux élections un phénomène si marqué.

Une étude fréquemment citée de News21, un programme pour étudiants en journalisme, a révélé que, depuis 2000, sur les 146 millions d’électeurs inscrits, il n’y aurait eu que 867 personnes condamnées pour fraude électorale (usurpation d’identité ou achats de votes. Le nombre précis de cas d’usurpation d’identité, le type de fraude que les lois d’identification ont pour but de dissuader, est de 7.  Dans ce qui était un grand moment de sincérité, probablement involontaire, un politicien républicain de l’Etat de Pennsylvanie nommé Mike Turzai, a admis qu’il pensait que la loi d’identification des électeurs de son Etat « permettrait au gouverneur Romney de remporter l’Etat de Pennsylvanie ».

L’autre outil utilisé par la droite pour tenter d’amoindrir les effets des changements démographiques, lors des élections de 2012, a été le charcutage électoral. Aux Etats-Unis, un recensement de la population a lieu tous les 10 ans, et c’est sur la base du dernier recensement connu que chaque Etat redessine ses circonscriptions électorales. Le dernier recensement a eu lieu en 2010, et le redécoupage des circonscriptions qui a suivi a créé des problèmes aux Démocrates, souvent alors dans l’opposition.

En 2010, les Républicains l’avaient en effet emporté dans un grand nombre d’Etats. C’était l’année où le Président Obama et les Démocrates faisaient adopter la réforme du système d’assurance maladie, le « Affordable Care Act », très impopulaire sur le moment. De plus aux élections de mi-mandat, lorsqu’il n’y a pas de campagne présidentielle, les électeurs votant à gauche, par exemple les jeunes électeurs ou les minorités, ont tendance à peu se mobiliser. Il en a résulté que les Républicains ont remporté les élections, particulièrement au niveau des Etats, ce qui leur a permis de contrôler le redécoupage électoral.

Lors des élections de 2012, ce redécoupage a contribué à atténuer leur défaite, et par exemple à conserver la majorité (233 sièges contre 200) à la Chambre des représentants des Etats-Unis alors qu’ils avaient obtenu un million de voix de moins que les Démocrates dans l’ensemble du pays.

 Globalement, ces méthodes n’ont pas suffi. Barack Obama a été réélu et même s’ils restent minoritaires à la Chambre des représentants, les Démocrates ont gagné des sièges dans les deux chambres du Congrès.

Prise de conscience chez les Républicains ?

Après les élections de 2012, le Parti Républicain a pris conscience presque immédiatement qu’il faudrait changer.

La nouvelle stratégie, à laquelle l’ancienne garde du Parti Républicain reste farouchement opposée, est de ne plus essayer d’affaiblir le vote des minorités mais de chercher à leur plaire, tout comme le dernier président républicain George W. Bush l’avait fait, lui qui avait soutenu une réforme complète de l’immigration et remporté plus de 40% du vote hispanique en 2004.

La leçon de George W. Bush fut cependant totalement oubliée lorsque les Républicains ont choisi de désigner un candidat qui était comme l’antithèse de ce qu’appelaient les changements dans la démographie et la culture des Etats-Unis : Mitt Romney, soit un homme blanc, riche, qui tenait des propos méprisants sur les pauvres, tels que de dire que ce ne serait pas son travail de se préoccuper des 47% de « victimes » qui se complaisent dans l’assistanat, ou sur les personnes en situation irrégulière, qui faisait preuve de condescendance pour les homosexuels en s’opposant à l’égal accès au mariage ou les femmes en objectant à la loi sur l’égalité salariale – sans parler de ses commentaires peu appropriés sur ses « classeurs remplis de femmes » (binders full of women). Tous ces groupes figurent en bonne place dans la coalition de centre-gauche qui a réélu Obama.

Après la défaite de Romney, certaines personnalités des médias républicains ont plaidé pour que leur parti évolue sur la question de l’immigration. Par exemple, le journaliste de Fox News, Sean Hannity prétend avoir « changé » sur la question de la naturalisation des personnes en situation irrégulière. Un autre collaborateur populaire de Fox News, Charles Krauthammer, a même demandé « l’amnistie » des personnes en situation irrégulière, un terme qui a toujours eu l’air d’être sur la liste des gros mots pour les conservateurs.

Le Colorado et la France

Les similarités entre ce qui se passe au niveau de l’Etat du Colorado et au niveau national aux Etats-Unis peuvent également s’observer au niveau international dans d’autres démocraties qui connaissent un glissement vers le centre-gauche.

En France, par exemple, Nicolas Sarkozy a été forcé de faire appel à l’extrême droite pour rattraper François Hollande qui le devançait dans les sondages. Mitt Romney avait suivi la même stratégie lors des primaires républicaines. Comme Mitt Romney, Nicolas Sarkozy a également tenu des propos incendiaires à propos de immigrants, en considérant qu’il y avait « trop d’étrangers » en France et en lançant un débat artificiel sur la viande halal, au risque assumé de s’isoler de la plus grande communauté étrangère du pays. Les propos de Sarkozy faisaient écho à ceux de son ancien secrétaire général et confident de longue date, Claude Guéant, connu pour des commentaires considérés par beaucoup comme anti-immigrants, anti-musulmans et au fond, racistes.  Au lieu d’augmenter les chances de Sarkozy de gagner les élections, courtiser le vote d’extrême droite l’a probablement handicapé et in fine, a contribué à sa défaite d’avril 2012. Selon un sondage réalisé par Opinionway pour Le Figaro, jusqu’à 93% des musulmans ont voté pour Hollande au second tour des élections et il n’est pas impossible que cela ait été suffisant pour donner la victoire à Hollande dans une élection aussi serrée.

Même si les données démographiques des deux pays sont très différentes, à l’instar du Congrès aux Etats-Unis, en France également la composition de l’Assemblée Nationale est la plus variée de l’Histoire législative française. Des 577 sièges du nouveau parlement élu en juin 2012, 155 sont occupés par des femmes et 10 sont occupés par des personnes issues de minorités ethniques. Alors que ces chiffres peuvent paraître extrêmement bas et absolument pas représentatifs de la population française, il faut garder à l’esprit qu’il s’agit là d’une amélioration spectaculaire en comparaison avec le parlement précédent où les femmes occupaient 107 sièges et où un seul siège était occupé par une personne issue d’une minorité ethnique. Ces avancées  ont été faite principalement par la gauche, tout comme aux élections législatives de 2012 aux Etats-Unis.

 Martin Chamorro

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