Bandes dessinées : Un printemps à Tchernobyl, Emmanuel Lepage

janvier 2013

Cette histoire ne porte pas sur Tchernobyl. Cette histoire est celle d’un artiste qui accepte une œuvre de commande avant de se révolter contre son mécène. Mais ici le mécène est une association antinucléaire, et l’artiste un occidental en quête de sens…

Une association antinucléaire commande à un dessinateur une œuvre de témoignage sur l’horreur de Tchernobyl. La proposition arrive au moment opportun. Le dessinateur est à l’âge où artistes comme cadres supérieurs s’interrogent sur le sens de leur vie professionnelle.  De cette circonstance particulière, naît un logique cahier des charges, celui d’un ouvrage susceptible de “réveiller-les-consciences”. Mais cette œuvre de commande va entrer en confrontation avec le propre chemin de  l’artiste.

 Finis ton assiette, pense aux petits Africains

La vision humanitaire marque les premières pages du récit : le risque pris par les Européens en allant sur place y est vu comme un don aux victimes. La vision des indigènes y est tour à tour compassée et admirative, flirtant avec le mythe du bon sauvage («Je veux faire comme les gens d’ici»). Bref, l’Ukrainien ne saurait être vu dans une autre dimension que celle de triste victime dans le bon respect du cahier de charges d’ennui militant. Toute grandeur, tout souffle de l’aventure sont bannis. Intégrer du suspens ou une histoire d’amour à un témoignage citoyen sur l’horreur serait indécent.

Et c’est le lecteur qui devient victime… avant d’être sauvé par un pilleur.

Une révolte joyeuse

Personnage sublime, le pilleur vit de la catastrophe. Il s’introduit dans les espaces contaminés pour prendre meubles et métaux. Sublime aussi sa relation avec sa femme, inquiète et admirative de ce bougre d’homme.  Ce personnage sonne la révolte des victimes qui une à une prennent vie, adolescents se défiant d’aller dans la zone contaminée ou grands parents revenus parce qu’ils ne se voient pas vivre ailleurs.  Les Ukrainiens prennent alors le contrôle du récit. Et la révolte est joyeuse.  Et le héros va devoir choisir son camp.

C’est page après page que le cahier des charges militant est abandonné. L’auteur accepte d’abord de porter un regard plus franc, «une belle fille si elle n’avait pas le visage bouffi par l’alcool », et ses dessins s’intéressent aux jeux de séduction. Il ira jusqu’à célébrer l’inutile en allant dessiner et photographier dans la zone interdite. Les risques pris n’étant plus alors ceux du partage de la souffrance, mais celui du parfum d’aventure de l’enfance.

Ce cheminement semble naturel par l’évolution des interrogations de l’artiste : «Je ne serais pas seulement témoin du Monde mais acteur, Militant »… «Suis-je légitime dans ce combat? »… « Que suis-je venu chercher que je ne sache déjà?»… «Je suis ici pour autre chose que la catastrophe.»… «Peut-on dire «Tchernobyl est beau ?».

Les principaux adversaires de cette dérive sont les  initiateurs associatifs du voyage, qui lui  rappelent le drame, le cadre de l’action citoyenne organisée (« ton rôle est de dessiner, le mien de faire la cuisine», «chaque chose à place »). «Adversaires» dans le sens narratif du terme. A aucun moment, l’auteur ne remet en cause leur combat. Il voudrait bien devenir militant mais il peut point. Il est artiste, voilà tout.

Transformation du personnage, choix (im)moraux et adversaire principal… le récit entre alors dans les canons de tout scénario prenant.  Le thème devient une société nouvelle entre jeu avec la Mort et célébration de la Beauté.

Quitter Tchernobyl sans avoir goûté à la radioactivité, c’est un péché !

Car la société qui se révèle alors est celle qui les attendait et celle qui sera là après leur départ. Les habitants de Tchernobyl vivent avec la Mort et puisqu’ils n’ont pas le choix, ils la prennent à bras le corps.  Refusant de rester statues de glace prêtes au témoignage du risque nucléaire, ils sont parias («ton frère interdit à ses enfants de t’approcher») mais parias vivants.

Ces dessins là ne reflètent plus l’”indicible-horreur-de-l’-irresponsabilité-technologique”, ils reflètent la beauté. Emmanuel Lepage ne fait pas seulement de «beaux dessins», il met son talent graphique au service de l’histoire en faisant évoluer sa palette de couleur avec son récit… Et il choisit de dessiner la Beauté.  Beaux les paysages irradiés, beau le rite du passage à l’age adulte – incursion en territoire contaminée -, beaux les enfants qui y jouent, et beau le cynisme du pilleur : «Quitter Tchernobyl sans avoir goûté à la radioactivité, c’est un péché !»

La vie est belle

Les chances que ce récit influe sur le combat entre lobbys pros et anti-nucléaire sont réduites. L’«Anti» hésitant n’y apprendra aucune horreur qu’il ne connaissait déjà.  Mais était-il seulement possible de construire cette œuvre-là ? Les récits militants efficaces sont ceux qui montrent des solutions, et non ceux qui se limitent au constat. On peut parier par contre que ce récit marquera nombre de ses lecteurs par le rappel de tout ce qui est commun au sept milliards de personnes de cette planète et cette évocation de cette vie qui s’obstine à triompher.  Un ouvrage d’artiste en somme.

 Jean-Philippe Teboul

 

En savoir plus

Un printemps à Tchernobyl, Emmanuel Lepage, Editions Futuropolis, 2013

http://livre.fnac.com/a4208987/Emmanuel-Lepage-Un-printemps-a-Tchernobyl

http://www.7billionothers.org/fr/node/44

 

 

 

 

 

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