Julien Benda : un clerc pour toutes saisons

novembre 2012

Parmi les écrivains français de la première moitié du XXème siècle, il en est peu sur qui la lourde chape de  l’oubli se soit abattue aussi pesamment que sur Julien Benda (1867-1956).  Il se définissait lui-même parmi ses contemporains – il est de la même génération que Maurras, Barrès, Péguy, Proust, Valéry et Gide – comme le plus illustre des auteurs obscurs.  L’ombre a fini par le gagner entièrement.  S’il figure encore dans l’histoire littéraire, c’est pour incarner ce personnage ridicule, « l’intellectuel républicain » qui signe des manifestes au nom de la Vérité et de la Justice, et pour être l’auteur d’un livre, La trahison des clercs, dont tout le monde connaît le titre mais que personne n’a lu. Il semble qu’il ait été surtout célèbre pour la haine qu’il a suscitée, peut être égale à celle qu’il avait  lui-même de ses contemporains.

Parmi les rares livres publiés sur lui en soixante ans après sa mort, un seul, celui du critique américain Robert J. Niess, lui manifeste quelque sympathie ; la plupart des autres sont des portraits à charge, l’accusant soit d’imposture, soit de trahir sa judéité, au mieux ne voyant plus en lui qu’une curiosité.  Il reparaît pourtant de loin en loin. Bernard-Henri Lévy et Alain Finkielkraut ont célébré sa défense des valeurs universelles, mais on a quelque mal à reconnaître en eux des hérauts de la Raison que vénérait Benda.  Selon Mona Ozouf,  la définition que donnait Benda de la France comme « revanche de l’abstrait sur le concret »  a été vaincue par celle de Thibaudet ( « vieux pays différencié »). Alain Minc voit en Benda « un Blum sans le charme, un Lucien Herr sans le magnétisme, et un Daniel Halévy sans la grâce ». Seuls Etiemble et Jean-François Revel lui ont rendu proprement hommage, mais sans aller au-delà d’une célébration en lui de l’« emmerdeur », du « vieux chnoque ».  Le meilleur portrait de Benda, celui d’Antoine Compagnon, le replace au sein de l’histoire de la NRF et voit en lui un « réactionnaire de charme ». Nous sommes tellement convaincus que le temps fait bien son travail, que nous laissons des auteurs ou des œuvres comme celles de Benda dans leur poussière, à côté d’anciennes gloires comme Georges Duhamel ou Jules Romains.  Mais le temps fait-il bien son travail et n’y a-t-il pas des idées qui lui résistent ?

L’enfance d’un clerc

Il n’est pas surprenant que l’image de Benda soit brouillée, quand on considère son parcours intellectuel.  Il l’a retracé dans son admirable autobiographie La jeunesse d’un clerc (1937). Né dans une famille juive assimilée et républicaine, il aurait aimé faire des mathématiques, mais échoua à Polytechnique et dût se contenter de Centrale, dont il démissionna par « haine du pratique ». Il fit une licence d’histoire à la Sorbonne et se forgea une culture philosophique et scientifique en autodidacte.  L’affaire Dreyfus fit de lui un intellectuel, bien qu’il y ait pris peu part publiquement et qu’il refusât le « dreyfusisme larmoyant » de ses coreligionnaires, qui lui reprocheront de ne pas avoir eu ce qu’Alain Minc appelle « le réflexe de solidarité juive ».  « Je souhaiterais, dira-t-il plus tard, qu’il existât une affaire Dreyfus en permanence, qui permît de reconnaître ceux qui sont de notre race morale ».  C’est sans doute ce qui le rapprocha de Péguy, avec lequel il entretint une amitié de prime abord surprenante – comment le jeune rationaliste pouvait-il s’entendre avec le mystique ?-  mais qui se fondait sur un commun refus des compromis et un même culte de l’esprit. Comme le dira Péguy parlant de Benda et de lui-même : « Ni l’un ni l’autre n’ont part aux accroissements des puissances temporelles ».

C’est dans les Cahiers de la Quinzaine  que Benda  publia ses premiers livres : en 1911 Mon premier testament, dans lequel il défend la thèse spinoziste et nietzschéenne selon laquelle les idées ne sont que des projections des sentiments, Dialogue d’Eleuthère, où il inaugure son style de dialogue philosophique romancé , en 1912 un roman, L’ordination, mettant en scène le conflit de la raison et de la passion, qui rata de peu le Goncourt ( que le jury ne voulut pas donner à un juif), et surtout en 1912 et 1913, deux essais le Bergsonisme, une philosophie de la mobilité  et Une philosophie pathétique, qui attaquent pour la première fois frontalement Bergson, et auxquels Péguy répondit en défense du philosophe par une Note sur Bergson et la philosophie bergsonienne.

Avec ce livre, Benda trouva à la fois son style d’écriture– celui de la polémique virulente, écrite sur un ton rechigné et sarcastique – et les thèmes qu’il ne cessera d’égrener  pendant toute sa carrière : défense du concept contre l’intuition et la sensation, de la raison contre le sentiment et l’émotion, le refus du « dynamisme », du romantisme, du pragmatisme et du mysticisme. Ses maîtres en philosophie sont Renouvier et Ribot, et Bergson deviendra pour lui le parangon de l’irrationalisme de la philosophie française  du vingtième siècle.

Dans le bergsonisme, il trouve plus qu’une mauvaise philosophie ; il en fait le symptôme d’une époque qui a renoncé aux valeurs classiques de la raison et de l’intellect, pour célébrer le vague, l’éthéré et l’incertain. A la même époque, Gide se définissait comme « inquiéteur », Valéry  dans Monsieur Teste  définissait l’esprit comme « le refus indéfini d’être quoi que ce soit ». Belphégor, son premier livre à succès, paru en 1918, amplifie ces thèmes et dénonce l’esthétique de son temps, son « attirance pour l’intelligence faible », sa volonté que l’art soit fusion avec les choses. Au moment où Proust célébrait le salon des Guermantes, Benda trépignait de rage contre le Tout-Paris dans celui de sa cousine l’actrice Simone Benda, épouse de Casimir Périer.

Au sortir de la guerre, Benda prend tout le monde à contrepied. Il publie un nouveau roman abstrait, Les Amorandes (1922) qui n’a pas plus de succès que le précédent, et des proses compassées, comme La Croix de roses. Son esthétique néo-classique  et son anti-germanisme – il a défendu pendant la guerre l’union sacrée -  le rapprochent de la droite maurassienne, mais il continue de se définir comme dreyfusard et comme démocrate.  Mais pour les hommes de l’Action française, comme Henri Massis, il ne fait qu’illustrer « l’intime conflit de l’âme juive entre la sensualité la plus basse…et un idéalisme éternel et éperdu d’infini ».  Drieu la Rochelle dira plus tard qu’il n’y a entre lui et Maurras qu’une querelle de mur mitoyen. Les hommes de droite ne purent jamais comprendre que Benda soit nationaliste par raison et non par passion raciale. Les hommes de gauche ne purent pas comprendre son refus des valeurs sociales et son idéalisme. Aux uns et autres, il reprochera d’avoir cédé au pragmatisme et aux passions politiques et d’avoir délaissé les valeurs éternelles du Vrai et du Juste.

La célèbre et mal lue “trahison des clercs”

Ce sera le thème central du livre retentissant qu’il publiera en 1927 chez Grasset, La trahison des clercs , à l’âge de 60 ans, « se révélant sur le tard » comme dira Gide, qui l’aimait bien dépit de toutes les flèches qu’il reçut de sa part. Le succès de ce livre sera aussi grand que celui des incompréhensions auxquelles il donna lieu.  Que dit Benda ?  Que les hommes dont la mission traditionnelle est de servir les valeurs de l’esprit et de les défendre contre les atteintes du temporel – les « clercs » – se sont détournés de ces valeurs « éternelles et désintéresses » pour se livrer aux passions politiques.  Benda vise aussi bien l’Action française – qui venait d’être mise à l’index par l’Eglise – que les marxistes, et il attaque en fait à peu près tous les penseurs de son temps, qu’il accuse en vrac de verser dans le culte de l’action et dans le pragmatisme.

En dépit de l’apparente simplicité de sa thèse, son  propos fut mal compris. La notion de « clerc » recouvre-t-elle une catégorie sociologique, celle de ceux qu’on nommait les  « intellectuels » ou des « professeurs » dont Thibaudet venait de dire que la Troisième République était la leur?  Ou une sorte de monachisme  laïque idéal que personne n’a jamais pu atteindre?  Quelles sont les valeurs et les idéaux dont Benda disait qu’ils avaient été trahis ? Et en quoi était-il si original ?  La revendication de la Vérité,  de la Justice, ou de l’Esprit  était alors monnaie courante : les penseurs catholiques comme Maritain proclamaient la « primauté du spirituel », Valéry avait décrit la « crise de l’esprit »,  et chez les philosophes Bergson célébrait  l’ « énergie spirituelle » et Brunschvicg  la « vie de l’esprit », mais il n’est pas sûr que pour tous – et a fortiori pour Benda- l’esprit soufflait dans la même direction.  Là où Maurras se réclamait de l’Intelligence et de la Nation dont il prétendait reprendre le flambeau  à Renan, Benda se réclamait de l’intellect et de l’universel, mais en naviguant manifestement dans le sens opposé. Et en quoi consistait exactement la trahison ?  On comprit que Benda appelait les intellectuels à se retirer dans leurs « cellules » et à revenir à la tour d’ivoire, à se dégager au lieu de s’engager.

Mais Benda louait aussi des clercs comme Gerson, Spinoza ou Voltaire pour avoir pris position sur la place publique, souvent au risque de leur vie, et il s’en prenait aux pacifistes comme Romain Rolland, qui semblaient pourtant de prime abord représenter son idéal du clerc « au-dessus  de la mêlée ». Le message du livre prêtait au malentendu, et c’est sans doute une des raisons de son succès, qui vint du fait que tout le monde s’étant senti visé, on cria haro sur le baudet. Les maurassiens s‘en prirent à l’universalisme de Benda, y reconnaissant la marque typique du juif, irrités cependant de trouver en lui un patriote. Les catholiques comme Gabriel Marcel l’accusèrent de ne pas comprendre le message chrétien dont il se réclame en coupant radicalement le spirituel du temporel.  Les marxistes comme Nizan  virent en lui un « chien de garde » de la bourgeoisie, masquant les intérêts de classe par son discours sur l’Idéal. Thibaudet résumera bien la confusion qui entoura La trahison des clercs en identifiant son auteur comme un prophète juif à la manière de Jonas devant Ninive, appelant à la ruine des Etats au nom du royaume de Dieu, mais en reprochant à ses clercs de « marcher comme des choristes d’opéra » vers un idéal non identifié : laïc ou religieux ? spirituel ou temporel ?

L’aile gauche de la NRF

Le succès de la Trahison des clercs  ouvrit à Benda les portes de la Nouvelle revue française, qui l’avait boudé pendant la décennie précédente.  Bien que devant paraître chez Grasset dans la collection des Cahiers verts de Daniel Halévy, le livre sortit aussi en feuilleton dans la revue de Jean Paulhan. Comme l’a bien montré Antoine Compagnon, Benda allait apporter  à la NRF une caution politique de gauche face à l’influence de plus en plus pressante de Drieu la Rochelle et des antisémites comme Jouhandeau en même temps qu’il renforçait les tendances classicistes de la revue de Gide et de Rivière.  Et de fait, pendant toute les années 30, Benda devint, grâce au patronage bienveillant de Paulhan, l’un des piliers de la revue, présent dans quasiment chaque numéro, au point qu’on vit en lui une éminence grise, ce qui agaçait d’autant plus que son magistère intellectuel se doubla de plus en plus d’un interventionnisme politique, qui faisait de lui un des journalistes les plus en vue de l’époque, ce qui ne manquait pas d’étonner ceux qui avaient entendu son message comme celui du retrait des clercs hors du politique.

Une bonne partie de ses essais et articles de l’époque, réunis dans La fin de l’éternel (1929) et dans Précision (1937) sont consacrés à expliquer pourquoi le clerc doit, quand les circonstances urgentes l’exigent et sans se trahir, intervenir sur la place publique. Et de fait Benda ne cessa de prendre position, contre l’Action française et au moment du 6 février 1934, contre l’invasion italienne de l’Ethiopie contre la montée du fascisme hitlérien, sur le front populaire, sur la guerre d’Espagne, fustigeant sans cesse le pacifisme et prônant le droit d’intervention mais défendant la SDN.  Tous ceux qui avaient compris La trahison des clercs comme une apologie du  désengagement  accusèrent le clerc d’incohérence.

Il déconcerta encore plus ses contemporains en publiant successivement une Esquisse d’une histoire des français dans leur volonté d’être une nation (1932) qui oppose à la France raciale et sentimentale de Barrès et de Maurras une France purement abstraite et volontariste, et un vibrant Discours à la nation européenne ( 1933) appelant à l’unité spirituelle de l’Europe au-delà des nations.  Politiquement Benda se gauchit de plus en plus, signant les manifestes antifascistes et se rapprochant des communistes, tout en  refusant avec vigueur leur doctrine. En 1938, il est violemment antimunichois, et publie dans la NRF un de ses articles les plus retentissants, « Les démocraties bourgeoises devant l’Allemagne », où il soutient que la bourgeoise française préfère voir la victoire de l’hitlérisme plutôt qu’un maintien du Front populaire et qu’un « fascisme larvé » est parfaitement possible en France. Dans le même temps, il accuse les communistes français de trahison pour avoir accepté le pacte germano-soviétique.

Du clerc comme cible

Depuis le début de son magistère à la NRF, Benda avait eu à subir les violentes attaques antisémites de Brasillach et de Je suis partout, et au sein même de la revue celles de Drieu, de Jouhandeau et de Chardonne, devenant l’une des têtes de Turc de Bagatelles pour un massacre. Quand il publie, au moment du ministère Blum, sa Jeunesse d’un clerc, suivi d’Un régulier dans le siècle (1938) qui raconte comment un fils de juif républicain a épousé les valeurs de la République, la presse de droite se déchaîne, et il devient l’une de ses cibles favorites, au point qu’on accusera Paulhan d’avoir vendu la NRF aux Juifs.  Ce dernier, en juin 1940,  sur les instances de Gaston Gallimard et de Gide,  conseillera à Benda d’aller se faire oublier à Carcassonne chez le poète Joe Bousquet, ce qu’il fit, sans savoir qu’il était l’un des premiers sur la liste des auteurs interdits par les autorités d’Occupation et qu’à ce titre son appartement et ses livres allaient être détruits en 1941.

Les années d’Occupation semblent pourtant avoir été presque aussi heureuses pour Benda que la prison pour Fabrice del Dongo. Dans Exercice d’un enterré vif (1945), il raconte comment cette période fut pour lui l’une des plus productives de son existence. Dans la solitude forcée et sous la menace d’une arrestation à laquelle il échappa de justesse en 1944 grâce à la résistance communiste qui le cacha à Toulouse, le clerc n’écrivit pas moins de six livres. A la Libération, âgé de soixante-quinze ans, Benda semblait prêt pour une nouvelle carrière. Membre dès 1944 du Comité national des écrivains, ayant publié aux Editions de Minuit Un antisémite sincère  et Le rapport d’Uriel, Benda, à qui Drieu avait prédit en 1938 une fuite « la queue basse » revint à Paris en 1945 pour y devenir l’un des défenseurs le plus actifs de l’épuration, s’insurgeant au nom de la justice contre la pétition menée par Mauriac en faveur de Brasillach au nom de la charité et contre la tendance française à pardonner tout du moment qu’on a une belle plume.

Il ne retrouva cependant pas l’influence qu’il avait eue avant- guerre. Alors même que Gallimard publiait La France byzantine, son pamphlet le plus violent depuis Belphégor contre la « littérature pure » et l’esthétisme français, Benda se querella avec Paulhan, à qui il reprochait à la fois sa position trop clémente sur l’épuration et d‘avoir défendu dans Les fleurs de Tarbes des idées voisines des siennes, mais dans un style lui-même mallarméen et « byzantin ». Leur querelle s’amplifia jusqu’à un long essai de Paulhan dans Critique en 1948 « Benda ou le clerc malgré lui », et la rupture fut consommée.

Le compagnon de route

A la même époque, Benda s’allia directement avec les communistes, dont il continuait de refuser les doctrines, mais qui lui semblaient les seuls à défendre la justice et la classe ouvrière. Il devint un compagnon de route, allant jusqu’à approuver le procès Rajk en dépit de toutes les mises en garde que les intellectuels hongrois lui prodiguaient.  Pour condamner Rajk,  Benda invoquait l’héritage de l’affaire Dreyfus et la nécessité, selon lui, de défendre les régimes communistes au moment où ils étaient attaqués de même qu’il avait défendu la République au moment où elle était attaquée dans les années 30.  Le clerc dénonçant les traîtres était-il devenu lui-même un traître ? Confondait-il  la traîtrise à l’encontre des valeurs éternelles dont il parlait en1927 avec la traîtrise politique pure et simple ? Rien n’est moins sûr.

Benda a toujours refusé les thèses marxistes, et ne défendait les communistes que par souci de justice. Mais son ultime engagement avec eux a nui sérieusement à sa réputation, au point que beaucoup lui retournèrent l’accusation qu’il avait lui-même si souvent maniée. N’avait-il pas, durant sa carrière été successivement dreyfusiste en 1900, nationaliste belliciste en 1914, puis antifasciste dans les années 30 ?

Un oubli programmé

L’oubli dont Benda fut victime n’est pas étonnant. Il semble être l’incarnation d’une figure de l’intellectuel qui a rejoint les livres d’histoire. On se souvient des discussions autour de l’engagement de Sartre et de Camus, mais qui se souvient encore de celles qui eurent lieu entre Benda, Guéhenno  et Nizan ? Les vieilles lunes universalistes ne reparaissent plus que dans leurs caricatures médiatiques.

En philosophie, Benda, dont la pensée semble plus celle d’un idéologue  occupant  une lointaine province de l’empire renanien de la Troisième République, ne reste plus que comme un lointain adversaire du bergsonisme avant que celui-ci ne conquière, sous des transformations diverses, l’ensemble de la philosophie française, de Brunschvicg à Bachelard et à Jankél