La difficile «Question allemande»

septembre 2012

Les termes de « Question allemande » sont galvaudés. Cette Question a pourtant occupé près de deux siècles d’histoire européenne, de la lente formation de l’Empire allemand à compter de la défaite de Napoléon jusqu’à la Réunification de 1989, puis elle a semblé se dissoudre dans l’Europe communautaire pour réapparaitre brutalement aujourd’hui. Les termes eux-mêmes sont employés maintenant à tort et à travers.  Que désigne cette formule ?  Rien qui ait à voir avec le nazisme, cet épisode catastrophique de l’histoire allemande, à maints égards accidentel, et qui n’a duré que douze années. Elle renvoie à un contexte précis de rupture dans les équilibres diplomatiques et économiques de la fin du XIXème siècle, dans une conjoncture qui n’est pas sans rappeler celle de l’Europe du début du XXIème siècle.

Nos lecteurs trouveront dans ce numéro une page de notre ami du passé, l’italien Benedetto Croce, écrite en 1931 pour son histoire de l’Europe au XIXème siècle, avant que toute discussion ne soit contaminée par la séquence historique qui allait suivre. Les correspondances sont nombreuses.

Aspects actuels

Au moins deux aspects de cette Question méritent d’être relevés pour le XIXème siècle, car ils figurent trait pour trait dans les difficultés actuelles : d’un coté, une grande puissance industrielle dont le haut niveau technique et la forte cohésion sociale garantissent une efficacité industrielle hors pair, avec la conséquence classique de cette suprématie économique : des excédents systématiques et importants du commerce extérieur ; de l’autre, à gros traits évidemment, une classe dirigeante dont le champ, celui de sa formation, celui dans lequel elle exerce son magistère et recherche l’assentiment ou les suffrages de ses concitoyens,  est souvent provincial, et qui souvent aussi a un je-ne-sais-quoi de têtu et de prosaïque.

Il en vient au moins deux inconvénients : le souci prédominant des intérêts matériels immédiats et le refus des perspectives historiques. Le nébuleux reste confiné à la philosophie en Allemagne, dirait-on, il ne touche pas la politique ! Il en vient aussi pour conséquence, semble-t-il, que de larges secteurs de l’opinion allemande ont les plus grandes difficultés à s’intéresser au monde extérieur s’il n’est pas dans le voisinage immédiat de l’Allemagne, par un mélange de désintérêt pur et simple d’une part (hors l’intérêt que peut lui porter un bon exportateur), et de faible conscience des interdépendances économiques, d’autre part.

Par rapport à la situation de 1900, le vrai point nouveau est le vieillissement démographique. L’Allemagne de 1900 était un pays jeune ; celle d’aujourd’hui perd des habitants, d’où l’approche cauteleuse de tous les problèmes, ainsi que le remarque la correspondante à Paris de grands journaux allemands (Jacqueline Hénard, Que veut l’Allemagne ? Le Débat, numéro 168, janvier-février 2012).

Ces constats ont été faits en Allemagne elle-même, pays où la lucidité et l’intelligence ne manquent pas, notamment par Jürgen Habermas dans plusieurs tribunes libres (certaines reprises par Le Monde) soulignant en particulier l’économisme de la classe politique allemande, telle celle du 3 août dernier parue dans le Frankfurter Allgemeine  recommandant un changement de cap pour l’Europe. Ce constat correspond également aux résultats de la grande enquête que publie en ce moment The Guardian sur l’Allemagne comme « accidental empire ».

Une politique économique rationnelle

Ces traits de la classe dirigeante et de l’opinion allemandes expliquent davantage la situation actuelle que bien d’autres causes mises en avant jusqu’à présent, surtout en France.

L’Allemagne, déplore-t-on parfois en France, refuserait toute politique économique coopérative parce qu’elle craint, de façon maladive, de relancer l’inflation dont elle aurait tant souffert à la fin des années 20 – d’où son refus d’utiliser sa situation budgétaire relativement favorable pour orchestrer une relance économique européenne ou son refus de laisser la Banque centrale européenne financer directement les Etats de la zone Euro, toutes politiques censées créer de l’inflation.  Certains parlent de la « fixation irrationnelle » de l’Allemagne sur la stabilité monétaire.  L’explication est un peu courte. La compréhension des mécanismes économiques n’est pas moindre en Allemagne qu’en France ; ce serait plutôt l’inverse.

La politique économique allemande, comme la crise de l’euro la révèle, est tout au contraire parfaitement rationnelle, au moins sous un certain angle.  Il s’agit de préserver des intérêts économiques et des ressources financières, en imaginant que les effets de la récession dans le sud de l’Europe seront, pour l’Allemagne, palliés par le commerce avec de nouveaux clients pour sa base industrielle, en Asie et en Chine en tout premier lieu, objet d’une attention diplomatique qui est évidente. On rappellera par exemple que l’Allemagne est accusée de freiner les initiatives communautaires en direction de la Chine en vue d’obtenir la réciprocité dans l’ouverture des marchés publics.  A l’égard de la Chine, l’Allemagne parait souvent prête à l’« appeasment », semble-t-il.  C’est d’ailleurs l’une des explications données à la position allemande, en mars 2011, lors de la crise libyenne (abstention au Conseil de sécurité de l’ONU).   Les rapports germano-russes appelleraient une analyse de même nature : l’emporte le souci de préserver des intérêts commerciaux.

Si, comme le note Jacques-Pierre Gougeon, auteur d’un livre remarqué sur les relations franco-allemandes, l’Allemagne ne se pense plus seulement comme une puissance européenne mais comme une puissance mondiale, c’est essentiellement comme puissance exportatrice de classe mondiale, dont les intérêts ne sont plus seulement européens. La part des exportations allemandes dans I’Union européenne est d’ailleurs passée de 64% en 2005 à 59,4% en 2011, note-t-il.

Autre facteur parfaitement rationnel : comme pays promis au vieillissement démographique, l’Allemagne veut préserver la valeur de ses actifs financiers, dont elle tirera les dividendes pour financer ses programmes d’aide aux personnes dépendantes, et le refus de l’inflation provient de là autant que des souvenirs de Weimar.

A tort ou à raison, l’Allemagne a donc conscience d’avoir des intérêts économiques à préserver, et elle ne veut pas d’engagements envers d’autres pays d’Europe qui pourraient nuire à la prospérité de long terme qu’elle s’assigne comme objectif.  De larges secteurs de la classe dirigeante et l’opinion allemandes tiennent pour peu de choses les avantages qu’elle a retirés d’avoir réformé son économie au moment où ses voisins connaissaient une certaine croissance, ceux qu’elle a retirés de l’euro ou encore ceux qu’elle retire d’un budget de la défense moindre en proportion qu’en France et qu’en Grande-Bretagne.  Le but ultime est de supprimer des débats les perspectives d’une « union de transfert », concept dont la majorité des français ignoraient l’existence jusqu’aux années 2010, quoique la France serait appelée à contribuer elle-aussi au financement des pays du Sud.

Le gouvernement allemand doit tenir compte de cette position qui parait bien installée, si elle n’est pas majoritaire, dans la presse, dans les cercles économiques et dans l’opinion.  Pour l’instant, à chaque situation critique, une politique plus coopérative a été, sinon proposée, du moins acceptée par le gouvernement allemand, comme lorsque le président de la Banque centrale européenne a annoncé ses nouvelles techniques d’intervention (i.e. le rachat de créances publiques pour pallier l’inefficacité de la politique monétaire). Il reste que le sort de la zone euro se règle désormais au sein de la classe dirigeante allemande, et que les équilibres entre les tenants de la coopération et ceux de la rigidité sont instables.

Un problème de discours politique

Dans ces conditions, il n’est pas étonnant que l’Allemagne ne parvienne pas à trouver les mots qui pourraient mobiliser les opinions européennes, tout occupée qu’elle est à défendre des politiques d’austérité accélérée sans queue ni tête, et à proposer des efforts de compétitivité dans les pays du Sud – où l’on retrouve les impasses du mercantilisme : tout le monde ne peut pas exporter en même temps. Et l’on retrouve aussi le travers que Benedetto Croce relevait en 1900 : de grands talents mais peu de sens politique.

S’agit-il, pour l’Allemagne, de mettre plus de démocratie dans le fonctionnement de l’Europe communautaire ou de la zone euro, de soumettre les processus budgétaires nationaux et la politique de la Banque centrale européenne au contrôle d’un parlement de plein exercice, élu par tous les européens pour un programme de portée générale ? En aucun cas ! Cette nouvelle étape de l’intégration européenne ne doit pas permettre, pour de larges secteurs de l’opinion allemande, la réalisation de cette« union de transfert » entre Etats, directement ou par le biais du bilan de la Banque centrale européenne – point final.

Pour l’empêcher, le droit constitutionnel est mobilisé fort à propos : le respect de la souveraineté populaire allemande interdit que la Commission de Bruxelles ou qu’un parlement européen élu ainsi impose au Bundestag une politique budgétaire qui ne lui conviendrait pas, et interdit à la Banque centrale européenne de s’écarter de son mandat d’origine sur décision de sa technostructure. La démocratie et le droit comme alibi d’une politique toute personnelle.

L’intégration européenne telle que proposée, sans aucun détail d’ailleurs, laisse ainsi paraître le seul objectif conçu, à ce stade, par une partie de la classe dirigeante allemande : la mise sous tutelle des budgets nationaux, avec instrumentalisation des institutions communautaires, et le refus de payer pour autrui. Ce qui devrait être un aspect d’un programme plus général, et il est vrai que l’état des finances publiques de pays comme la France appelle la critique, devient le cœur d’un projet de nature isolationniste. L’intégration européenne sur ce mode, parions-le, recueillera bien peu de suffrages.

Un écart à combler

Le risque est que s’accroissent encore les divergences de vues entre l’Allemagne, autour de laquelle se grouperont d’autres pays marqués par le même mercantilisme provincial (tels les Pays-Bas ou la Finlande) et le reste du monde occidental : pays du Sud de l’Europe, mais aussi pays qui ont, à des degrés divers, le leadership du monde occidental comme les Etats-Unis, et avec un rayon d’action beaucoup plus modeste, la Grande-Bretagne et la France.  Il faut espérer qu’en cas de crises diplomatiques avec la Chine ou la Russie, joueront en Allemagne un certain nombre de forces de rappel qui écarteront les préoccupations mercantilistes.

Cet écart risque en tout cas de conduire l’Europe à une situation où certains Etats, si le cours des choses reste le même, finiront par remettre en cause, non pas nécessairement ou seulement l’Euro, mais le principe premier de la construction européenne depuis 1957 : la libre circulation des marchandises.  Les puissances exportatrices ne peuvent accumuler les excédents commerciaux sans s’engager sur un programme d’investissement dans les pays importateurs ! L’autre solution, évoquée par un brillant article de George Soros, serait que l’Allemagne quitte la zone euro, ce qui lui permettait d’ailleurs de mesurer tous les avantages qu’elle en a retirés.

On voudrait que soient créées de nouvelles universités franco-allemandes où pourrait se former une culture économique commune. Il existe déjà depuis 2003 un Conseil d’Analyse Economique franco-allemand, mais qui n’est pas à la mesure du problème.  On voudrait aussi que les dirigeants des très grandes entreprises allemandes, dont on veut penser qu’ils sont peut-être plus conscients des interdépendances que ne le sont l’opinion ou ce Mittelstandt si envié, rappellent l’intérêt de la construction européenne à un pays qui ne peut se satisfaire de commercer avec deux grandes dictatures, la Chine et la Russie, instables comme le sont toujours ces régimes.

On voudrait enfin qu’une politique globale, construite, qui n’oblige pas l’Allemagne à se renier comme grande puissance exportatrice et méritante (l’accusation en vogue, en Allemagne, en ce moment), soit conçue pour l’Europe entière. Encore faut-il pour cela une génération de dirigeants qui ait un vrai sens politique.

 

Serge Soudray

 

A lire

 France-Allemagne, L’heure de vérité, Bertrand de Montferrand et Jean-Louis Thiériot, Taillandier, 2011

France-Allemagne : Une union menacée ? Jacques-Pierre Gougeon, Armand Colin, 2012

Le Débat, janvier-février 2012, notamment l’article alarmiste de Jean-Michel Quatrepoint, Comment l’Allemagne a gagné la paix, et celui de Jacqueline Hénard, Que veut l’Allemagne ?

The tragedy of the European Union and how to resolve it, George Soros, New York Review of Books, 7 septembre 2012

Et aussi :

http://www.contreligne.eu/2012/09/sans-grand-changement-benedetto-croce-et-lallemagne/

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