Jacques Henri Lartigue, L’invention d’un artiste

septembre 2012

Les bons livre sur la photographie sont assez rares pour qu’on signale la parution aux éditions Textuel de l’excellent livre de Kevin Moore sur Jacques Henri Lartigue (1892-1986), “Jacques Henri Lartigue, l’invention d’un artiste”, qui  offre une analyse précise, argumentée de l’oeuvre de Jacques Henri Lartigue, ce grand ancêtre de la photo française.  L’ouvrage s’attache surtout à ses débuts à la Belle Epoque, puis au moment de sa redécouverte par le détour des Etats-Unis, quand lui est consacrée une exposition au MoMA en 1963.

Un primitif ?

Son propos est de montrer qu’au lieu d’être un artiste primitif, comme l’on parle des primitifs italiens, pourvu dès l’enfance d’un oeil exceptionnel par la grâce de dieu, Jacques Henri Lartigue s’est formé vers 1900, tout enfant, auprès de son père, ingénieur de haut niveau féru de cette nouvelle technique, quand la photographie devient un art de masse, puis qu’il a construit son oeuvre de façon consciente, en intellectuel doué et bien informé, plutot qu’en naïf.

Dès le plus jeune âge, Jacques-Henri Lartigue montre un sens des formes, mais aussi du jeu avec les conventions qui régissent les représentations visuelles qui le met au dessus de la production photographique de la Belle Epoque.  Kevin Moore l’illustre par la façon dont Jacques Henri Lartique aborde les thèmes préférés de son temps et de son milieu, le sport et la mode, marquée par une distance parfaitement consciente.  Les termes d’innocence, d’ingénuité ou de primitivisme sont donc malvenus, Kevin Moore le prouve, photos à l’appui, avec une grande attention aux postures corporelles captées par le photographe.

La démonstration est convaincante, et elle n’enlève rien au grand plaisr qu’il y a à voir les photographies de Jacques Henri Lartigue, d’une gráce et souvent d’une sensualité qui auront peu d’équivalent.

On remarque peu que Jacques Henri Lartigue est presque contemporain de Henri Cartier-Bresson (1908-2004), mais avec un décalage dans le déroulement des carrières qui accroît la différence d’âge.  Il est aussi tout son contraire : mondain, peu occupé des drames du XXème siècle, sans liens avec la vraie élite artistique de son temps, trop high society pour cela probablement, même s’il a connu et photographié Picasso de façon fortuite, nous apprend Kevin Moore, qui fait également un parallèle intéressant avec Proust, malgré la différence de milieu et de génération, pour le rapport au temps.   Il rappelle que Lartigue était l’ami du directeur de Points de vue et Images du monde, et a fini par une belle photographie de Giscard d’Estaing, la meilleure probalement qu’on ait eue de nos présidents.

Sa production des années 70 est peu convaincante ; son temps était passé probablement.

Conséquence : on ne saurait dire que Jacques Henri Lartigue ait eu en France une vraie postérité.  Sa vie typique de la haute société d’avant-guerre le rendait probablement difficile à assimiler par le monde photographique français du XXème siècle, marqué par une forte conscience sociale.

Postérité américaine

Aux Etats-Unis en revanche, nous dit Kevin Moore, il semble avoir eu, après sa redécouverte au début des années 60, une aura pour plusieurs générations de photographes.  Richard Avedon lui a consacré un livre en 1970. Les “snapshots” de Gary Winogrand et ceux de William Eggleston figurant dans le livre témoignent bien d’une proximité formelle involontaire – et notamment pour Winogrand, la jeune new-yorkaise de 1965 qui se promène sous le regard de deux hommes, qu’on dirait être un écho au Jacques Henri Lartigue de 1912.

Risquons une hypothèse : les photographes américains des années 60-70 ont probablement vu en Jacques Henri Lartigue un artiste libre et léger, eux dont l’arrière-plan était marqué par une certaine pesanteur, celle de la photographie commerciale ou du photo-journalisme, et celle de la photographie sociale malgré le grand talent de ses représentants.

Un regret : l’ouvrage ne traite pas des années 30, période durant laquelle l’oeuvre de Lartigue devient sensuelle et s’attache aux femmes sans les aimables sarcasmes de la Belle Epoque.

Piotr Widelsky

Jacques-Henri Lartigue, L’invention d’un artiste, éditions Textuel 2012 (2004 pour l’édition américaine)

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