Farce française

juin 2012

Don Morrison, journaliste fort célèbre dans le monde anglo-saxon, a fait scandale par son article de Time Magazine dans lequel il annonçait The Death of French Culture, la mort de la culture française, qui fut ensuite suivi d’un livre sur le même thème (Polity Press). Nos amis du magazine britannique PORT viennent de lui redonner la parole dans leur numéro du printemps 2012, et nous ont autorisé à communiquer son article au public français.

Bien des années plus tard, face au peloton d’exécution, je me rappelais ce lointain soir où mon père m’avait emmené voir Le Général Della Rovere. Mon père ne m’avait pas emmené au cinéma cette nuit-là, mais avait insisté pour que je regarde ce film à la télévision avec lui, accomplissant ainsi son devoir paternel d’enrichir ma culture.

Le général en question, comme le sait toute personne cultivée, existe seulement en fiction. Son nom vient d’un film de 1959, de Roberto Rossellini, qui décrit un petit escroc nommé Bardone qui est arrêté par les Nazis à Gênes en 1940. En contrepartie de la liberté, il accepte d’être emprisonné au milieu de détenus politiques et doit se faire passer pour le Général Della Rovere, un célèbrre héros de la Résistance qui vient d’être tué, ce qu’ignorent les prisonniers. La mission de Bardone est d’identifier un autre leader de la Résistance censé être dans la même prison. Une fois à l’intérieur cependant, Bardone est touché par le courage et la générosité des autres détenus et finit pas agir comme le vrai Della Rovere. Il se retourne contre ses geôliers et affrontant la mort en héros.

Mon âme d’adolescent fut profondément touchée par le Général Della Rovere, raison pour laquelle j’y repense souvent dans ces jours de stress – et pour laquelle ma vie semble suivre le cours de ce roman.  Au lieu de finir dans l’héroïsme, ma propre mascarade m’a laissé un goût amer, une peur constante d’être démasqué et le sentiment désagréable de l’imposture. Ces dernières années, j’ai vécu sur un mensonge. Je sais que mon temps va venir, et il vaut mieux que je passe à confession.

Moi aussi, voyez-vous, j’ai été infiltré dans une société fermée, non pas comme un informateur tel ce Bardone, mais comme un assassin. J’y ai achevé ma mission, mais je n’ai jamais pu en sortir. Et me voici, tremblant sous les regards accusateurs des gens qui m’entourent. J’ai une certaine notoriété mais elle me donne peu de plaisir. Dans toute la France, dans tous les dîners parisiens, et même dans les interviews à la télévision, je suis connu comme l’homme qui a tué la culture française.

Ce n’était pas mon intention. Je venais juste de quitter un magazine londonien et avec ma journaliste de femme, je voulaais trouver le repos en France. Les impôts y sont étonnamment bas pour des gens comme nous, avec peu de revenu européen, et le climat y est certainement meilleur qu’à Londres. La nourriture, le vin et l’offre culturelle sont très au-dessus de la moyenne. Vous pouvez à peine descendre une rue sans tomber sur un concert de musique de chambre, un vernissage, une reprise de Racine, ou le gagnant d’un prix littéraire quelconque, la France en ayant près de mille, soit plus que tout autre pays. J’étais au paradis. Mes anciens geôliers à Londres avaient d’autres projets. J’avais été pris par la rédaction d’articles de toute sorte pour mon ancien magazine, rien de difficile. Après trois années idylliques ainsi, je fus invité à déjeuner dans un restaurant de Londres, près du bureau. Mes ex-collègues et moi parlions de tout et de rien, du bon vieux temps et de nos triomphes jusqu’à ce que les desserts arrivent. Sur ce, mon successeur à la rédaction en vint au point critique. Serais-je intéressé par une mission qu’avait imaginée son boss, un franco-sceptique déclaré, haut placé au siège à New York ?  L’idée : un long article sur le déclin de la France comme puissance culturelle d’envergure mondiale.

Je déclinais cette offre poliment – j’étais un plumitif généraliste, fait pour la politique, les affaires, les accidents de voiture, dis-je, non un journaliste culturel. En plus, quiconque vit en France plus de dix minutes, sait que l’art, la musique, la littérature et le reste y sont de premier ordre, et que les signes de déclin sont rares. La culture, pour la France, est un motif d’orgueuil national et une stratégie diplomatique depuis l’époque de la royauté. Un officiel français ne s’était-il pas vanté sur le thème « les allemands ont Siemens, mais nous nous avons Voltaire ».  Aujourd’hui la France prend les arts très au sérieux et les subventionne plus que tout autre pays au monde. J’aurais avec plaisir accepté n’importe quelle autre mission, mais celle-là ne me paraissait pas sérieuse. Mon hôte fronça les sourcils, demanda l’addition et me dit d’y réfléchir. Comme nous partions, je suis sûr de l’avoir entendu maugréer quelque chose sur mon avenir dans ce magazine. C’est à ce moment que je me remis, pour la première fois depuis lontemps, à penser à Bardone.

Je retournai à Paris et commençai à m’infiltrer, et ce que je trouvai était surprenant. Bien sûr, la France dominait le monde culturel des 19ème et 20ème siècles. Les romanciers français, Hugo, Zola, Balzac et d’autres, étaient lus dans le monde entier. Les compositeurs français, Debussy, Ravel, Sati et leurs pareils, étaient tenus en très haute estime. En art, la France avait été le lieu de naissance de l’impressionnisme, du cubisme, du fauvisme, du surréalisme et d’autres «  ismes ». La même chose pouvait être dite du cinéma (une invention française), de la photographie (idem), du théâtre, de l’architecture… la France dominait le monde de la culture.

Aujourd’hui cependant, les succès culturels français passent largement inaperçus en dehors des frontières de la France. Les travaux des artistes français contemporains ont moins de succès en ventes publiques en moyenne que ceux des américains, des allemands, des britanniques et des chinois. Les livres d’auteurs français ne sont plus comme avant largement traduits dans le monde entier. Des mille livres environ publiés chaque saison, pour la rentrée littéraire, moins d’une douzaine sont traduits de l’autre coté de l’Atlantique ou même de l’autre coté de la Manche. Les pièces de théâtre françaises contemporaines sont rarement jouées hors de France, et le cinéma français a perdu le cachet qu’il avait à l’époque de Godard et de Truffaut. La musique française sérieuse n’est pas écoutée en dehors de l’Hexagone, et il en va de même pour la pop music et le rock, qui sont dominés même en France par les groupes américains et britanniques. Essayez même de nommer une pop star française qui ne soit pas Johnny Hallyday.

Bien sûr, j’acceptai cette mission. Je parlai à des éditeurs français, des auteurs, des musiciens, des artistes, des propriétaires de galerie et des critiques d’art. Je parcourus les rapports des commissions gouvernementales sur la culture et ceux des associations professionnelles ainsi que les livres publiés par les critiques français. Conclusion évidente : la culture française, même si elle a beaucoup de succès dans l’Hexagone est aujourd’hui largement ignorée hors de France. La gloire culturelle de la France n’est rien d’autre aujourd’hui qu’un souvenir.

Les raisons en sont diverses. La plupart des œuvres sont produites en français, langue que de moins en moins de personne parle. Le buz international – cette infrastructure de publications, de sites internet, de conférences et d’essayistes et autres tremplins pour promouvoir les cultures – est aujourd’hui basé hors de France pour l’essentiel, et il s’exprime en anglais. Le système éducatif français est en déclin et au mieux, vise à la production d’ingénieurs et de fonctionnaires plutôt que d’écrivains, d’artistes et de musiciens. Et, paradoxe, les subventions et les mesures protectionnistes grâce auxquelles la France nourrit son industrie culturelle ont conduit à une médiocrité de type insulaire. J’en vins à proposer des solutions : produire davantage de films, de musique, de littérature en anglais pour le marché mondial ; mettre davantage l’accent sur les arts à l’école ; réduire le rôle du gouvernement dans les processus de décision en matière culturelle, encourager l’implication du privé dans les arts et encourager les minorités raciales et ethniques qui sont aujourd’hui marginalisées en France à revigorer la culture nationale. Rien qui n’ait été essayé avec succès dans d’autres pays.

Mes conclusions furent publiées dans mon magazine d’origine, dans un article de une de 3.000 mots. Ce magazine est publié en anglais et vend très peu de numéros en France. Je pensais que cet article resterait obscur. Quelle erreur ! Mon téléphone parisien commença à sonner le jour où le numéro du magazine fut mis en kiosques, et avant que je n’en aie reçu copie. Dans les interviews avec plusieurs journalistes, je détectai une touche d’hostilité qui me surprit. Mes contacts antérieurs avec eux et avec les français en général avaient été plutôt confraternels et aimables. Je savais que la culture était une vache sacrée en France, mais ce que je relevais avait pour l’essentiel été relevé précédemment par des observateurs français, ou alors était visible par tous. A coup sûr, pensais-je, les français me sauront gré de mes recommandations, faites dans un esprit constructif. J’essayai seulement d’aider.

J’aurais dû savoir que lorsqu’un étranger se permet une critique constructive de la culture française, il est écrit que son acte mérite punition immédiate. Je fus trainé au pilori dans presque tous les journaux et magazines français. Des universitaires importants, des éditeurs, le monde administratif et même les journalistes culturels eurent mission de me contredire. Les correspondants étrangers de journaux français reçurent instruction de trouver des preuves locales que la culture française restait encore importante – et je fus agréablement surpris par leurs maigres résultats. Mon propre ambassadeur en France diffusa un communiqué indiquant que je m’étais complètement trompé (Merci, camarade). Bernard- Henry Levy, le plus célèbre intellectuel médiatique français, reçu instruction de me tailler en pièces dans les pages du Guardian britannique, dans lesquelles il transforma poliment la discussion en un débat sur le déclin de l’influence culturelle américaine à l’étranger.

Le problème n’était pas seulement mon article mais également le titre que mon éditeur avait choisi sans m’en parler pour la couverture du magazine : “La mort de la culture française“. Une affirmation bien évidemment exagérée. Nulle part, je n’avais dit que la culture française était morte ou même approchait de sa date de péremption. Mais j’ai l’impression qu’il répondait ainsi à une logique commerciale, et le numéro du magasine se vendit en nombres records. Plusieurs journaux français me demandèrent d’écrire davantage sur le sujet, et parmi eux le mensuel culturel du Ministère des affaires étrangères. Presque toutes les chaînes de télévisions françaises m’invitèrent à m’expliquer à l’antenne. Je devins l’homme du jour pour Libération.

Sans y prendre garde, j’étais devenu un personnage de la vie française, reconnu par les maîtres d’hôtel et salué dans les escaliers par mes voisins avec la curiosité ébahie qu’on accorde d’ordinaire aux assassins. Je commençais à m’amuser de ce petit quart d’heure de célébrité. Lequel, à mon grand regret, est devenu une éternité. Plus de trois ans après la parution de l’article, je suis encore régulièrement invité à blablater au sujet de la culture lors de conférence et de séminaire, lors de talk shows télévisés et dans les pages de journaux respectables. Vous pourriez penser que je me félicite de cette gloire.  Non, en réalité, je la trouve mortifiante. Un grand éditeur français m’a même demandé de développer mon article d’origine en un livre qui parut un an plus tard, et qui fut mis en pièces par les critiques comme superficiel et mal informé.

Là, ils ont probablement un argument. Si mon article initial paraissait modérément convainquant sur la question relativement étroite de l’influence française dans le monde, sur le thème général de la culture française, je demeure un dilettante au milieu des vrais experts. Je lis le français avec difficulté et peux à peine prononcer une phrase complète dans cette langue. Je peux réussir à dire quelques mots au sujet de la vacuité du roman français en général, mais pour ma plus grande honte, j’ai lu très peu de ces ouvrages. Je demeure largement ignorant des classiques de la littérature française, de l’art, de la musique, du théâtre et du cinéma. J’ai dû mal à distinguer Sainte-Beuve de Saint-Simon, Audiard d’Abellard, Caron de Beaumarchais de Choderlos de Laclos. Quand on m’interroge, je baratine du mieux que je peux, et je détourne la conversation vers quelque chose d’évident en espérant qu’on ne me démasquera pas.

De façon très étrange, mon ignorance semble à peine irriter les français. Les présentateurs de talk shows et les modérateurs de conférence sont étonnamment indulgents, et me laissent bavarder de façon incohérente sans me clouer le bec. Les gens du public viennent me serrer la main à la fin de ces sessions et de me dire avec amabilité qu’ils sont en total désaccord avec moi, mais qu’ils trouvent mon accent américain charmant. Malgré tout, je peux le voir sur leurs visages : ils savent bien que je dis n’importe quoi, que je vis sur un mensonge et que je ne suis absolument pas sérieux.

C’est pourquoi que je reste sur la réserve aujourd’hui. Je quitte rarement mon appartement. Je passe mon temps sur internet à grappiller des informations – en anglais – sur la culture française. Un professeur de français me fait travailler la conversation une fois par semaine, mais il est à la limite de l’exaspération. Je reçois encore des invitations à des conférences ou à des talk shows mais j’essaye de limiter mes apparitions à celles qui offrent des traducteurs et de quoi boire à l’œil. Tous savent que je suis un imposteur, je le sais bien, et leur aimable persistance est une plaie pour moi. Probablement est-ce un plaisir pour eux de me voir sur les braises.

Un aspect de la culture française au sujet duquel je n’ai pas encore écrit – parce que j’en suis venu récemment à l’apprécier – est le haut degré de cordialité de ce pays, auquel je ne m’attendais pas. J’ai été discrédité dans de si nombreux forums, par de si nombreux experts que je suis toujours surpris qu’ils m’invitent à boire un verre ou à dîner, ou encore à donner des conférences à leurs étudiants ou même à participer à leur propres séminaires. Un fonctionnaire du monde culturel qui a perdu son emploi depuis, peu après que mon article eut été publié, peut-être à cause de cela, m’accueille avec des sourires et une accolade quand je le rencontre. C’est comme si les français, le peuple même que j’ai critiqué si vivement dans mon article d’origine il y a trois ans, se fichait un peu que je connaisse si peu le sujet que j’ai voulu traiter.

A la vérité, contrefaire et feindre est presque un sport national. Les hommes politiques et les diplomates français se distinguent davantage par leur effarante estime d’eux-mêmes que par la rigueur de leurs politiques. La télévision française déborde de célébrités cabotinant sans vergogne dans des programmes de variétés d’une longueur effrayante. Les talk shows permettent à des crooners fatigués et à des starlettes de discourir de politique, de sciences et de littérature avec une ignorance risible. Ces comportements peuvent expliquer le succès de l’universitaire Pierre Bayard et de son best seller de 2008 : “Comment parler des livres qu’on n’a pas lus”. J’ai dévoré ce livre, dans l’espoir d’y trouver une satire belliqueuse et acide. Mais l’auteur est en général parfaitement sérieux.

Tout ceci me fait me demander si les français savent quelque chose de leur grandeur culturelle passée que je ne saurais pas. Il se peut que l’ensemble de l’édifice soit bâti sur un mythe – effet d’une promotion efficace de plusieurs siècles. Il se peut que la culture française ait dominé le monde pendant si longtemps, non pas parce qu’elle était meilleure que les autres, mais simplement parce que les français nous ont convaincu qu’elle l’était. Eux avaient un meilleur packaging et un plus gros budget promotionnel. Si l’on remonte à Louis XIV et même avant, ces marchands sans scrupules ont créé une marque et l’ont maintenu pendant des générations, même après que le produit lui-même se fût périmé. Aujourd’hui les nouveaux entrants sur le marché contestent cette domination, mais les français ne s’en rendent pas compte et maintiennent leur position – et le monde entier acquiesce.

Au moment où j’étais en train d’écrire ce paragraphe, mon téléphone a sonné. C’était un magazine français dont l’éditeur voulait m’inviter à une table ronde au sujet de … Devinez… J’ai essayé de me débarrasser de cette mission, lui expliquant que j’étais un simple journaliste et que ma connaissance de la langue et de la culture françaises n’était pas au niveau qu’il fallait. Il ne m’a même pas écouté. Et c’est ainsi que dans quelques jours, je me trouverai en face d’un autre peloton d’exécution. Cette fois mon esprit vagabondera probablement du coté de ce déjeuner à Londres où en vain, j’avais essayé de refuser la mission de m’infiltrer dans la culture française. Une fois de plus, je me considérerai comme un imposteur. Mais cette fois peut-être, le dégoût que j’éprouve à mon sujet sera adouci par une nouvelle idée. Si j’ai pu conduire cette mission d’espionnage si longtemps, c’est peut-être que les français, comme beaucoup d’autres peuples, n’écoutent pas vraiment ce que nous étrangers leur disons. Ce qui leur importe vraiment, c’est que nous parlions d’eux.

Don Morrison

A regarder :
www.port-magazine.com
www.donaldmorrison.net

A lire dans Contreligne de mai 2012 :
http://www.contreligne.eu/2012/05/la-perplexite-francophone-ou-une-journee-aux-services-culturels/

 

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