Christian Petzold, Barbara

juin 2012

Excellent film allemand sur la vie quotidienne et les dilemmes personnels en Allemagne de l’Est au temps du communisme.

À la différence de « La vie des autres » (2006), l’un des premiers films à montrer la réalité est-allemande, « Barbara » emmène le spectateur, non à Berlin-Est, mais dans une province de la RDA au début des années 80, et au lieu de le confronter aux grandes institutions totalitaires – Parti communiste et Stasi, …- le met en présence de représentants ordinaires, subalternes du pouvoir communiste : l’équipe de policiers qui fouille l’appartement de Barbara, le médecin-chef qui la surveille, sa logeuse, les gardiens du camp de travail où est emprisonnée une jeune adolescente. Face à eux, Barbara doit préparer son évasion vers l’Ouest, dans le secret, en s’impliquant le moins possible dans la vie de l’équipe hospitalière qu’elle rejoint après qu’on l’a chassé d’un grand hôpital berlinois, l’hôpital de la Charité. Le récit est fait des sentiments ordinaires qui vont agiter les représentants de ce monde répressif et agiter Barbara elle-même.  Le policier en chef est brisé par le cancer de sa femme ; le médecin-chef s’éprend de Barbara, sa distante collègue.  L’esprit occupé par son projet d’évasion, Barbara prend à cœur de soigner l’adolescente qui s’est enfuie de maison de correction puis, par conscience professionnelle, un jeune homme qui a voulu se suicider pour peine de cœur. Chacun des personnages va faire ce qu’il peut de sa liberté, avec plus ou moins de discernement et de succès.

L’Allemagne de l’Est devient ainsi, dans ce film, autre chose qu’un système policier, non parce qu’il n’ya pas de persécutions policières (elles sont montrées), mais parce que Christian Petzold, le cinéaste, met en scène de vrais personnages dont il montre les raisons, les réticences et à la fin les décisions – d’où le sentiment très différent que produit ce film par rapport à La Vie des autres qui était l’histoire d’un engrenage policier. Les deux personnages principaux, Barbara qui veut s’enfuir et le médecin-chef qui s’éprend d’elle (tous deux remarquablement joués), agissent de façon morale, par conviction et non par intérêt, et se sauvent par leurs actes dans un système qui condamne à la connivence ou à l’obéissance. Pour l’un et l’autre, le salut passera par l’éthique médicale qui finit par les réunir, plutôt que par la recherche d’un accomplissement individuel – dont la vie à l’Ouest, nous dit le film, est à la fois l’occasion et la trahison.

Il n’est peut-être pas indifférent que le cinéaste soit né en Allemagne de l’Est. Il parvient parfaitement à inscrire dans le film le dilemme que les dissidents des années 70-80 avaient bien exposé : en régimes totalitaires, chacun est obligé de se colleter avec la question morale, disaient-ils, puisqu’entrent en conflit, dans chaque vie individuelle, la morale de l’Etat, impérative, et celle de la vie ordinaire, la « common decency » popularisée par George Orwell, qui est le sens moral spontané (ce qui ne veut pas dire naturel, au demeurant) qui incite les gens à bien agir. L’exil permet de se libérer de la première, et est donc une solution de type individualiste, celle que recherchent Barbara et l’adolescente en fugue ; l’opposition politique sur place en est une autre, de type héroïque, celle-là ; le choix de rester vivre en pays totalitaire malgré tout, en faisant au mieux, en est une troisième, humaine sinon glorieuse, et c’est celle du médecin-chef amoureux de Barbara, probablement par souci de demeurer dans la communauté humaine qu’il connaît et envers laquelle il se sent une dette – ce qu’il dit à un moment.

Barbara le rejoindra dans cette situation, leur couple devenant une cellule de résistance qui permet de neutraliser la morale de l’Etat. On les imagine tous deux en novembre 1989, dans les révoltes qui ont finalement eu raison de la RDA sous le slogan « Wir sind das Volk ! » (« Nous sommes le peuple ! »). Par les exercices de morale en acte qu’il donne à voir, Barbara est plus proche du théâtre (même si le cinéaste sait filmer la nature, et le vent qui balaie la campagne), et précisément d’une pièce de Tchékov, que d’un film politique traditionnel, que ce soit La Vie des autres ou un film de Costa-Gavras.

Le parallèle avec Tchékhov n’est pas artificiel : le film place le débat moral de ses protagonistes, leurs sentiments dans l’austère nature du nord de la RDA, dans une petite ville isolée, comme Tchékhov les siens, dans l’austère plaine russe et de petites villes de province. D’autres ingrédients tchékhoviens reviennent dans Barbara : l’opposition ville-campagne (Berlin-Est et l’Allemagne de l’Est septentrionale) ; la moralité pratique, humble du médecin de coins perdus ; la diversité des personnages secondaires, dont aucun n’est sacrifié. Différences, l’ennemi n’est pas l’ennui de la vie provinciale russe, qui anéantit les projets individuels, mais le communisme est-allemand, et les personnages ne sont pas velléitaires mais déterminés : à la fin, ils prennent la décision que leur dicte leur morale personnelle.

L’accent mis sur le débat moral intime, plutôt que sur la dénonciation (à quoi servirait de dénoncer le communisme et la RDA aujourd’hui !), commandait une mise en scène classique, qui a valu au cinéaste une critique assez injuste. Le film n’est ni académique ni conventionnel.

 

Cassiopée Landgren

 

Film allemand de Christian Petzold, avec Nina Hoss, Ronald Zehrfeld, Rainer Bock. 2012. (1 h 45).

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