Margin Call

juin 2012

Film convaincant sur la crise financière, qui a le mérite de ne pas représenter le monde de la Finance comme une réunion de tempéraments hors norme aux comportements pathologiques (tels les personnages de Wall Street, tels encore dans la “vraie vie” Bernard Madoff ou Jérôme Kerviel).

La crise n’est pas montrée comme la conséquence d’une escroquerie, qu’on pourrait attribuer et donc circonscrire à des individus déviants, mais comme un effet de système, comme la conséquence d’un système vicié, fondé sur un modèle mathématique inexact, dont le fonctionnement est d’autant plus dangereux que tous les mécanismes d’alerte ont été sciemment désactivés : le film commence par le licenciement “à l’américaine” du directeur des risques ; des mémos alarmistes ont été classés sans suite, apprend-t-on. Sur les conseils du directeur des risques qui leur passe en secret, avant de prendre l’ascenseur, la clef USB qui contient ses calculs, deux jeunes analystes vont découvrir les erreurs du modèle en une nuit frénétique, ce qui donne au film un rythme et un style de thriller. Margin Call est aussi le film de la crise systémique et de sa propagation, qu’on peut observer physiquement par les coups de fil que passent les vendeurs de produits toxiques à leurs “contreparties” crédules auxquelles ils tentent de les fourguer.

Aucun personnage n’est réellement antipathique, ni les analystes financiers ni même le président de la banque, incarné par Jeremy Irons. Chacun reste dans sa logique immédiate, au nom de la défense de ses intérêts matériels d’ordre personnel. L’argent – on le voit, ils le disent – a commandé chaque aspect de la vie des personnages, depuis leur sortie de l’université jusqu’à leur dernière stratégie : : revendre les produits toxiques au plus vite, à perte mais avant tout le monde, pour encaisser un dernier bonus. Même le directeur des risques, furieux de son licenciement, revient aider à la manœuvre pour toucher son obole. La réunion de diverses variétés d’homo economicus autour d’un modèle mathématique vicié, dans une institution financière qui ne conçoit rien au delà de sa propre survie, voila donc ce que montre le film, et qui est au fond l’essence de la crise financière.

A noter quand même que le personnage le moins sympathique du film est une femme : une banquière de haut niveau jouée par Demi Moore, arriviste, cynique, et qui a laissé la banque prendre des risques inconsidérés. On se rappelle le mot complaisant de Christine Lagarde sur le rôle supposé des hommes dans la crise financière ! Demi Moore quittera la banque, sacrifiée par le président, mais avec un beau chèque.

La seule nuance à apporter tient à ce que les événements que montre Margin Call se produisent dans l’espace d’une seule journée, au même endroit, unité de temps et de lieu oblige, alors que l’enchainement des faits a en réalité couvert plusieurs semaines, voire plusieurs mois. Cette concession aux règles du spectacle sera excusée ; le film est bon.

Film américain de J. C. Chandor avec Kevin Spacey, Jeremy Irons, Demi Moore. 2011. (1 h 49.)

Stéphan Alamowitch

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