La perplexité d’une francophone francophile ou Une journée aux services culturels

mai 2012

C’était la fine fleur de la francophonie scolaire de l’Amérique :   le « sénateur à vie » de la grande fac de New York qui a fait triompher  le nouveau roman à travers les Etats-Unis et qui tient le record mondial d’organisateur de colloques ;  le grand esprit de l’histoire littéraire en France, qui professe à Paris et à New York, celui qui a théorisé nos vies entre deux pays;  le président de l’Association Américaine des Professeurs de Français, un gentleman du Tennessee,  statistiques à l’appui ;  la chaleureuse représentante du Modern Language Association, cette organisation qui n’a pas d’équivalent en France et qui compte quelques 30,000 membres, professeurs de langue et de littérature exerçant au niveau universitaire ; elle s’exprime dans les deux langues avec une parfaite aisance.  Il y avait l’auteur d’une History of Twentieth Century French Thought, qui organise depuis de nombreuses années dans son campus dans le New Hampshire, un séminaire d’été consacré aux hautes études de la culture française.    Et  d’autres encore venant du Rhode Island, de la Californie, du Connecticut.

Tous  autour d’une grande table rectangulaire, le café n’est pas encore prêt, alors on se regarde en chiens de faïence, on laisse errer son regard, c’est le plus beau jour du printemps à New York, ce printemps 2012 si  précoce, que par les fenêtres qui donnent  sur la cinquième avenue et Central Park, on peut juste apercevoir, au delà du drapeau tricolore qui flotte légèrement par un doux vent, les arbres tout en fleurs.  C’est  un temps des cerises.

Le conseiller culturel de l’ambassade de France à New York, le très aimé B**, nous rappelle à l’ordre. Il sait donner à chacun d’entre nous l’impression que notre pensée, notre imagination comptent dans le grand schéma du rayonnement de la France.  Et que tout est possible—une attitude souvent attribuée aux Américains, délicieuse à retrouver au sein de la diplomatie française  Jamais les réceptions à 972 Fifth Avenue n’ont été aussi chaleureuses, jamais les discours de circonstances aussi drôles et émouvants que depuis son arrivée.

Maintenant à nous de jouer.  Mais d’abord, B.  nous souhaite la bienvenue,  le ton généreux, ouvert : nous sommes surtout priés de participer ou en français, ou en anglais, parler dans la langue où nous sommes le plus à l’aise.

Embarras autour de table.  Qui, dans cette population d’élite, pourrait admettre qu’il est plus à l’aise en anglais qu’en français ?   Ce serait  baisser le drapeau.

Silence, et la question est posée : que faire aux États-Unis pour soutenir les études françaises ?

Le premier à prendre la parole est  un médiéviste, auteur de livres sur les tapisseries de Bayeux, sur Marie de France, romancier à ses heures et d’une drôlerie absolue, très créatif.  Sa théorie est simple :   le public high school aux Etats-Unis est un désastre, les parents dépensent $40,000 dollars par an pour envoyer leurs enfants dans le privé, cela ne peut pas durer.  Le plus grand succès de la France aux Etats-Unis n’est ni le parfum, ni la haute couture, ni les femmes qui ne grossissent pas, mais déjà un peu les bébés qui se tiennent bien à table : la meilleure exportation possible que devrait envisager la France, ce sont ses écoles primaires et secondaires avec leur rigoureuse éducation classique.  On n’a qu’à mesurer les énormes succès des écoles bilingues à San Francisco, à Berkeley, à Minneapolis, du lycée français de New York,  de Chicago.  Si l’on veut maintenir le français aux Etats-Unis,  c’est là qu’il faut agir.

Deuxième discours :  l’éminent professeur de New York., celui que Doubrovsky appela dans un de ses romans L’Evêque.  L’Evêque prend la parole en français pour dire combien il est  impératif de ne pas céder à l’anglais. Mention est faite de cette nouvelle politique du CNRS qui dit que la langue officielle des colloques scientifiques sera l’anglais.  Chuchotements dans la salle :  n’est-ce pas qu’à Sciences Po, les professeurs de nationalité françaises sont priés de donner leur cours dans un mauvais anglais, dans du « globish » afin de plaire aux étudiants étrangers—pas ceux d’autrefois qui venaient en France pour apprendre le français, mais une nouvelle génération, qui, apparemment, s’attend à ce que tout soit en anglais–et tout cela pour faire monter le score des universités françaises dans le classement de Shanghai ?

L’évêque  lance le défi,  on respire l’angoisse dans la salle :  celui qui oserait parler en anglais sera désormais humilié….

C’est là où j’ai commencé à rêver.   Et si la  politique linguistique du CNRS l’emportait et la France devenait un satellite globish ?   Pourrai-je enfin me lâcher, comme la courtisane Léa qui décide, après le départ de son jeune amant Chéri, qu’elle n’a plus besoin de faire sa gymnastique ?  Je m’imagine en train d’avaler mes syllabes ou bien, de les allonger, histoire d’exagérer encore plus mon accent du Midwest ;   à écrire un français dénué de subjonctifs, à fauter régulièrement contre l’accord du participe passé…

Plusieurs d’entre nous ont commencé déjà  à faire quelques cours de littérature en anglais, car il n’y a plus suffisamment  d’étudiants qui puissent lire Proust ou Camus ou Balzac dans la langue d’origine et nous aimons la littérature.  Si tout se passe bien, ces étudiants anglophones seront motivés pour suivre des cours de langue et lire un jour directement en français.  En attendant, travaillons à partir de traductions.

Ma rêverie est interrompue par le professeur de l’entre-deux, historien de la littérature.  Il note que sur son campus, les effectifs sont mieux que stables, et qu’une nouvelle démographie saisit la francophilie.  Les enfants d’immigrés asiatiques, cette deuxième génération qui peut se permettre de tourner le dos aux études scientifiques de leurs parents pour se vouer aux humanités,  ont la passion du français.  Et encore et toujours les femmes—75% des « French Majors », ceux qui font du français la spécialisation de leur quatre années d’études,  sont des femmes.   Nous devrions leur demander pourquoi.

Cette évocation des « French Majors » me donne une idée.  Pour la survie du Français, nous sommes d’accord, tout se joue au niveau de l’enseignement secondaire.  Pourquoi ne pas envoyer nos meilleures jeunes spécialistes du Français, ceux qui sortent de leur quatre ans d’études universitaires,  dans les quatre coins du pays où l’on a abandonné l’enseignement de la langue, dans les zones rurales ou dans des écoles défavorisées des grandes villes?  Un programme innovateur, « Teach for America », recrute déjà  les meilleurs ressortissants des universités pour une « coopération » qui dure deux ans : http://www.teachforamerica.org/

Alors pourquoi pas « Teach French for America » ?  Oui,  il existe déjà des programmes qui envoient des Français dans les écoles des États-Unis.  Mais ce sont ces jeunes Américains, spécialistes du Français,  qui ont la flamme, qui sauront transmettre à leurs compatriotes tout le plaisir, intellectuel et autre, qui accompagne la  maîtrise de cette langue : ils sauront donner l’exemple.

Et ainsi de suite.  Quelques idées, quelques bribes,  pour bien tenir le gouvernail.

Car enfin nous restons perplexes devant nos généreux et raisonnables hôtes, devant leur politique linguistique ouverte.  Comment leur expliquer que nous, francophiles d’Amérique,  nous nous sommes faits une certaine idée de l’éducation française.   Notre surmoi à nous,  que nous enseignions au niveau primaire ou bien au niveau du doctorat, reste l’instituteur du « Tour de la France par deux enfants », ce pédagogue à la fois bon et impitoyable  qui va nous ficher un 4 sur 20 pour la dictée,  qui nous condamnera à mémoriser vingt vers de Mallarmé pour chaque phrase murmurée en anglais à notre voisin de cours.  Comment faire comprendre  que ce monde nouveau est pour nous une tragédie:  la dévaluation de la langue qui est notre raison d’être. Plainte générale  qu’on pourrait résumer ainsi : Dire que j’ai gâché des années de ma vie, que j’ai voulu mourir, que j’ai eu mon plus grand amour, pour un français qui n’est plus que facultatif.

Alice Kaplan

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